François Spinner
Abonné·e de Mediapart

3 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 oct. 2018

Livre "Inch’ Allah". Un buzz malveillant à des fins politiques et commerciales

Je partage ici une tribune de Véronique Decker en réaction au "livre méprisant et méprisable" dirigé par Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Inch’ Allah : L’islamisation à visage découvert, Fayard 2018) où elle est longuement citée.

François Spinner
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Véronique Decker a publié deux livres dans la collection N'autre école (éditions Libertalia) du collectif Questions de classes. Dans ces deux titres, - Trop classe ! et L'école du peuple -, elle porte un regard pédagogique et social à l'opposé des thèses stigmatisantes des journalistes.

François Spinner, collectif Questions de classe(s)

*****

« Un buzz malveillant à des fins politiques et commerciales. »

À propos du livre Inch’ Allah. L’islamisation à visage découvert (Fayard, octobre 2018).

Par Véronique Decker

Je m’appelle Véronique Decker, j’habite et j’enseigne en Seine-Saint-Denis depuis 1983. Je suis directrice de l’école Marie-Curie à Bobigny depuis septembre 2000. J’ai vu défiler des générations d’élèves au point qu’aujourd’hui je scolarise des enfants dont j’ai eu en classe les parents, les tantes et les oncles. Je serai en retraite à la fin de l’année, et j’ai écrit deux livres pour témoigner de mon vécu ici.

J’ai l’habitude de répondre avec bienveillance aux questions des journalistes et je me rends toujours disponible pour échanger avec les plus jeunes, notamment les étudiant·es. C’est pour cela que j’ai accepté de recevoir les jeunes journalistes en formation envoyé·es par Gérard Davet et Fabrice Lhomme, et de leur parler. Sans mesurer qu’on se servirait de mes propos de manière brute, tronquée et décontextualisée, et que je n’aurais pas la possibilité de relire avant publication.

Un ami journaliste m’a envoyé un SMS la semaine passée. C’est ainsi que j’ai appris la parution du livre Inch’Allah dans lequel je suis longuement citée puisqu’un chapitre m’y est consacré. J’avais certes reçu, il y a un mois, un message émanant d’une des jeunes journalistes – elle me demandait mon adresse –, mais personne, ni au sein des éditions Fayard ni parmi le très médiatique duo porteur du projet, n’a daigné m’envoyer un exemplaire du livre. J’ai entendu et vu des interviews à la radio et à la télévision, et des journalistes m’ont appelée, mais je n’ai pu leur répondre, n’ayant pas lu ce qui m’était attribué. J’ai dû réclamer les pages me concernant, elles m’ont été envoyées partiellement mardi 16 octobre, veille de la mise en vente de l’ouvrage (on a notamment oublié de m’envoyer les pages 201 et 202, qui sont totalement décontextualisées et fantaisistes). Je n’ai eu ce livre que samedi 20 octobre, l’ayant finalement acheté (ils ont promis de me rembourser…).

Dès la réception des pages scannées me concernant, et après avoir découvert avec effroi le titre et le sous-titre de l’ouvrage, je m’en suis démarquée sur les réseaux sociaux. L’expression « Inch’Allah » qui, à l’oral, ponctue familièrement une fin de phrase, est ici détournée de son sens habituel pour devenir le « signal faible » d’un « écrasement islamique » de mon département. « L’islamisation à visage découvert », le sous-titre, est encore plus insidieux, faisant référence au port du niqab et de la burqa.

Cela m’a donné à penser d’emblée, avant même d’avoir lu l’ouvrage, à un projet islamophobe auquel je n’aurais jamais accepté de participer si j’en avais été informée. Je savais que les jeunes journalistes travaillaient sur la Seine-Saint-Denis et aborderaient les questions religieuses, mais entre enquêter sur des faits (ici une part importante de la population est de confession musulmane) et provoquer un buzz malveillant à des fins politiques et commerciales, il y a un Rubicon que j’aurais absolument refusé de franchir.

Je travaille ici, j’habite ici depuis si longtemps que personne ne peut imaginer que je méprise ou suis hostile à mes voisin·es, aux parents de mes élèves, à mes élèves, à mes collègues, à mes ami·es. Lorsque j’ai reçu ces jeunes journalistes, j’ai voulu témoigner de la place particulière de l’école publique dans l’émancipation de toutes les jeunesses, et de la nécessité parfois de faire front, avec détermination, mais sans racisme aucun aux revendications particularistes, lorsqu’elles sont contradictoires avec l’ouverture intellectuelle et culturelle nécessaire pour bien comprendre le monde.

J’ai voulu témoigner de la nécessité constante de se battre pour que ces enfances de banlieues ne soient pas bafouées par le manque de moyens des services publics, par les difficultés sociales des parents, par les discriminations qui pèsent dès que nous franchissons le périphérique. Pour cela, j’ai écrit deux livres (Trop classe ! Enseigner dans le 9.3 et L’École du peuple, aux éditions Libertalia) dans lesquels l’islam est évoqué en quelques lignes, car les problèmes sont ailleurs et les solutions aussi.

Ce qui me pose souci, ce ne sont pas seulement les conditions de la fabrication du livre, avec des « témoins » qui ne sont pas autorisés à relire les passages les citant alors que des extraits étaient commentés à la télévision, à la radio, dans un hebdomadaire réac-publicain ou sur les réseaux sociaux. Ce qui me pose souci, c’est le projet politique douteux du livre, c’est l’accumulation d’anecdotes non datées, mettant bout à bout dans un inventaire à la Prévert un rebouteux islamique, une femme de ménage mécontente d’avoir à passer l’aspirateur dans une salle pleine de tapis, une école salafiste, des hommes qui refusent de serrer la main des femmes, 143 absents dans une école le jour de l’Aïd, des jeunes croulant sous une montagne de préjugés… sans aucune réflexion. Mais avec des incises tendancieuses, comme le fait de me présenter comme « une enseignante soldat », ou pire : d’imaginer que mon projet serait de « contenir l’islam ».

Ce qui est particulier au 93 c’est que dans certaines villes, les « musulmans » ou « perçus comme tels » sont nombreux, ce qui fait qu’on y trouve des commerces halal, des mosquées, et des gens dont les vêtements montrent qu’ils sont pratiquants : c’est un fait, mais là on nous le présente comme un danger. Le sous-titre « à visage découvert » fait allusion au niqab qui a aujourd’hui pratiquement disparu : ce sous-texte incite à imaginer tous les musulmans comme des militants ultrarigoristes cherchant à affronter les habitus des Français. Affirmer qu’un quart des musulmans vivant en France seraient adeptes d’un islam rigoriste, sans citer le moindre travail de recherche sérieux, est-ce vraiment un travail de journaliste ou un propos de café du commerce ?

Je ne nie pas qu’il y a des prosélytes, je travaille et j’habite ici depuis des décennies, je le sais. Mais ils ne sont ni majoritaires ni capables de faire basculer toute la population en direction d’un islam rigoriste. Au contraire, au fur et à mesure des générations, je vois de plus en plus de gens qui sont attentifs à des parcours scolaires réussis, qui craignent que leurs enfants soient influencés par ces thèses réactionnaires et qui quittent certains territoires du 93 pour aller habiter dans des villes du même département plus mixtes socialement.

Au terme de la lecture de cette « enquête », on éprouve une certaine nausée et on se sent toutes et tous humilié-es. Aucune réponse, aucune réflexion nouvelle, aucune analyse pertinente, simplement de la stigmatisation, du sensationnalisme digne du caniveau et une certaine condescendance émanant de stars du journalisme d’investigation si loin de nos réalités quotidiennes. L’inventaire ne permet même pas de réfléchir à la vie de notre département ni aux exigences qu’il faudrait poser pour qu’il ne concentre pas les difficultés sociales et culturelles. En somme un livre méprisant et méprisable.

Véronique Decker.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Médias
La commission d’enquête parlementaire ménage Bernard Arnault…
L’audition du patron de LVMH par la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias s’est déroulée de manière aussi calamiteuse que celle de Vincent Bolloré. La plupart des dangers qui pèsent sur l’indépendance et l’honnêteté de la presse ont été passés sous silence.
par Laurent Mauduit
Journal — Médias
… après avoir tenu café du commerce avec Vincent Bolloré
Loin de bousculer Vincent Bolloré, la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias s’est montrée approximative et bavarde, mercredi, au lieu d’être rigoureuse et pugnace. L’homme d’affaires a pourtant tombé un peu le masque, laissant transparaître ses attaches nationalistes.
par Laurent Mauduit
Journal
Didier Fassin : « on est dans un basculement qui n'était pas imaginable il y a 5 ans »
Alors que l’état de crise semble être devenu la nouvelle normalité, quelles sont les perspectives pour notre société ? Didier Fassin, directeur d’études à l’EHESS qui publie « La société qui vient », est l’invité d’« À l’air libre ».
par à l’air libre
Journal — Extrême droite
Révélations sur les grands donateurs de la campagne d’Éric Zemmour
Grâce à des documents internes de la campagne d’Éric Zemmour, Mediapart a pu identifier 35 de ses grands donateurs. Parmi eux, Chantal Bolloré, la sœur du milliardaire Vincent Bolloré, qui siège au conseil d’administration du groupe. Premier volet de notre série sur les soutiens du candidat.
par Sébastien Bourdon, Ariane Lavrilleux et Marine Turchi

La sélection du Club

Billet de blog
Molière porte des oripeaux « arabes »
Le 15 janvier 2022, Molière aurait eu 400 ans. Ce grand auteur a conquis le monde, a été traduit et adapté partout. Molière n'est désormais plus français, dans les pays arabes, les auteurs de théâtre en ont fait leur "frère", il est joué partout. Une lecture
par Ahmed Chenikii
Billet de blog
Quoi de neuf ? Molière, insurpassable ! (1/2)
400e anniversaire de la naissance de Molière. La vie sociale est un jeu et il faut prendre le parti d’en rire. « Châtier les mœurs par le rire ». La comédie d’intrigue repose forcément sur le conflit entre la norme et l’aberration, la mesure et la démesure (pas de comique sans exagération), il reste problématique de lire une idéologie précise dans le rire du dramaturge le plus joué dans le monde.
par Ph. Pichon
Billet de blog
Molière et François Morel m’ont fait pleurer
En novembre 2012, François Morel et ses camarades de scène jouaient Le Bourgeois gentilhomme de Molière au théâtre Odyssud de Blagnac, près de Toulouse. Et j’ai pleuré – à chaudes larmes même.
par Alexandra Sippel
Billet de blog
On a mis Molière dans un atlas !
Un auteur de théâtre dans un atlas ? Certes, Molière est génial. Parce qu'il n'a laissé quasiment aucune correspondance, un trio éditorial imagine comment Jean-Baptiste Poquelin a enfanté "Molière" dans un atlas aussi génial que son objet. (Par Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement