Pour Despentes et pour nous

À l’occasion d’un récent article de la revue La Déferlante consacré au film Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, rediffusion d’un texte publié dans Les Inrocks en juillet 2000, une semaine après la décision du Conseil d’État de classer X le long-métrage.

Le 30 juin 2000, le conseil d’État, dont la mission est de censurer les actes des autorités publiques lorsqu’ils sont illégaux, a annulé une décision du ministre de la culture accordant le visa d’exploitation au film « Baise-moi », visa assorti d’une interdiction de représentation au moins de seize ans. Cette décision ministérielle avait été prise sur l’avis d’une commission spécialisée, composée de plusieurs catégories de personnes, toutes nommées par le gouvernement. L’un des motifs invoqués par le conseil d’État pour annuler le visa tenant à l’absence, dans les textes, d’une possibilité d’interdiction de représentation aux moins de dix-huit ans, le ministre de la culture a, semble-t-il, exprimé l’intention de rétablir une telle interdiction – ce que seul, d’ailleurs, le premier ministre a le pouvoir de faire, puisqu’il s’agit d’un acte réglementaire – et d’y soumettre « Baise-moi », après avoir à nouveau consulté la commission. 

L’histoire juridique de ce petit scandale permet ainsi de découvrir la nature exacte des protagonistes. Ce dont il est d’abord question ici, c’est de la possibilité pour l’État, dans son acception la plus large, d’interdire légalement ou pratiquement aux citoyens – et, dans le cas de « Baise-moi », aux citoyens majeurs – la vision d’une œuvre de création cinématographique. Dès lors qu’il s’agit de libertés publiques, seul le résultat compte. Peu importe, dans notre cas, qu’y aient concouru une commission, un ministre et un juge, et peu importe aussi la part que chacun y aurait prise. Si la rédaction de la décision du conseil d’État mérite d’être critiquée, comme on verra, c’est parce qu’elle est révélatrice de ce qu’il advient de la création lorsqu’on l’abandonne à l’esprit des fonctionnaires en général, et non en raison de quelque malignité supposée du conseil d’État en particulier, dépeint à tort comme un vivier de réactionnaires sensibles aux thèses des associations d’extrême droite, alors que le ministre ou les membres de la commission appartiendraient sans conteste à l’espèce des libéraux aimables. Je ne crois pas que le citoyen ait à gagner à se représenter l’État autrement qu’en vrac. Les Français, qui sont assez critiques en politique, aiment au contraire à entrer dans l’esprit de leurs maîtres, à repérer des influences, à déchiffrer les jeux des institutions. Ils se perdent en conjectures. Pour finir, ils sont souvent bernés, comme il est habituel aux cyniques. 

Ainsi donc, l’État a censuré le film « Baise-moi ». On a pu voir, à cette occasion, qu’il était un censeur moins impitoyable de ses propres mœurs que des nôtres. Dans l’État républicain qu’on nous vante souvent avec emphase, un député ou un ministre concussionnaire, des fonctionnaires empoisonneurs, des juges qui utilisent la torture légale de la détention provisoire pour obtenir des aveux, voient leurs carrières moins écourtées qu’un film de soixante-dix minutes. Il est vrai que la protection de la jeunesse est à ce prix. Notre jeunesse, pourtant, est d’une santé à toute épreuve : ni le spectacle de la corruption politique, ni celui du triomphe incontesté de l’argent, ni la solitude des villes, ni la mort des idéaux, si l’on en croit les censeurs, n’est susceptible de la troubler, quand la seule représentation de l’amour et de la violence y parvient. C’est Virginie Despentes qui menace la République, et non Roland Dumas. C’est Coralie Trinh Thi qui pervertit la jeunesse, et non les députés qui forcent d’innocentes créatures à se mêler à leurs jeux, lorsqu’ils organisent, à grand renfort d’affiches, le parlement des enfants. Et si l’on tue dans les banlieues, ce sera la faute de Karen Bach, non celle du préfet ou du gouvernement, ou celle du chômage, ou celle des cours lépreuses, désespérantes, ou la nôtre.

Contrairement à une idée reçue, la censure n’est pas d’abord blâmable parce qu’elle s’oppose à la liberté. Il ne peut en effet exister de liberté illimitée, et même l’esprit le plus libéré des dogmes admettra que, par exemple, la liberté du violeur de violer ne peut s’exercer sans restrictions. La censure est blâmable en raison de l’idolâtrie qu’elle contient, et qui lui fait prêter aux images un pouvoir presque magique. Il est bon qu’il soit défendu de tuer. Mais l’interdiction de tuer et l’interdiction de la représentation du meurtre ne sont pas de même nature, et il n’est guère concevable que la seconde procède de la première. Quelle différence peut-on faire, d’ailleurs entre la représentation de la mort violente, à la supposer dangereuse, et le souvenir de la mort ? Si l’on croit au pouvoir des images, l’État aurait dû emprisonner, après les guerres, les anciens combattants, de crainte que les images terribles vues à Verdun où Dien Bien Phu ne les incitent à commettre des massacres pour leur propre compte. Ainsi l’État, s’il doit réprimer les actes, n’est-il jamais justifié d’interdire leur représentation. Qu’il s’y emploie, et il devient lui-même idolâtre, sous la forme particulière de l’iconolâtrie. 

Il n’est pas indifférent de relever, à cet égard, que la censure étatique, sous l’empire de cette passion de l’image qui est aussi celle de la société, s’attache presque exclusivement, en effet, aux images, c’est-à-dire au cinéma. Le livre « Baise-moi », plus violent, plus désespéré encore que le film, n’a, lui, fait l’objet d’aucun restriction de vente, de publicité ou d’affichage. Peut-être les censeurs pensent-ils que les livres sont inoffensifs, quand les films sont dangereux. Cette inconséquence-là ne suffit pas à les absoudre.

Venons-en à présent aux motifs de cette interdiction de fait, qui, dans le seul intérêt des jeunes gens de 16 à 18 ans, et au nom du caractère répréhensible de la seule représentation, prive la totalité de la population adulte du droit d’aller voir, au cinéma, une œuvre de création qu’elle aurait choisie. Pour aboutir à ce résultat, le conseil d’État a dû porter une appréciation qui ne laisse pas d’étonner. Tout d’abord, le film « Baise-moi » est « composé pour l’essentiel d’une succession de scènes de grande violence et de scènes de sexe non simulées ». Cette rédaction mérite qu’on s’y arrête. Il y a toujours de la surprise à voir qualifier une œuvre selon sa composition, en oubliant ce qui fait son esprit. Je laisse au lecteur le soin d’inventer une formule analogue à propos de Blue Velvet, du Voyage au bout de la nuit ou d’American psycho, et d’en sourire. Quant à la violence, je n’y reviendrai pas, puisqu’il est vrai que le conseil d’État était tenu sur ce point par la logique de la représentation qui soutient les textes qu’il devait appliquer, loi de 1975 et Code pénal, sauf pour remarquer que la violence dans « Baise-moi » prend, par son caractère excessif, un aspect presque épuré qui la rend certainement, si l’on suit cette logique que je ne partage pas, moins dangereuse que d’autres, plus sourdes et plus insidieuses, que l’on voit dans tant d’autres films qui n’ont, eux, fait l’objet d’aucune interdiction, et en tout cas moins dangereuse que les réalités qui la suscitent dans la vie, et dont le cinéma, y compris celui de Despentes, ne donne qu’un reflet.

La question de la simulation ou non des scènes de sexe procède, à mon sens, d’une autre méprise, due peut-être à une réflexion insuffisante sur ce qui constitue la nature d’une œuvre. La première caractéristique des films de « pornographie commerciale » ne réside pas dans la réalisation de l’acte sexuel, même si celle-ci est nécessaire, en effet, pour qualifier un film de pornographique. Elle tient plutôt à ce que l’acte sexuel y est montré en temps réel, constituant par là même le spectateur en voyeur. Lorsqu’au contraire un film, même s’il montre des actes sexuels « explicites », les incorpore à un récit qui les transcende, il manifeste un rapport au temps dans son déroulement qui est bien la caractéristique d’une œuvre, qu’elle soit ou non cinématographique. En d’autres termes, la non-simulation des actes ne suffit pas à la qualification pornographique, dès lors que ces actes appartiennent à un récit qui se fonde, non sur le temps du réel, mais sur le temps de la fiction. Et tel est bien le cas de « Baise-moi », dont le spectateur le moins averti voit bien ce qui le distingue de ces films aux titres encore plus contestables qui firent naguère les beaux jours du Cinévog Saint-Lazare.

La seconde partie du raisonnement du conseil d’État tient à l’« intention » des réalisatrices. Il me semble qu’elle souffre de deux erreurs. Une erreur esthétique d’abord, puisqu’il n’est pas nécessaire d’avoir à l’excès fréquenté les philosophes, pour saisir la difficulté de qualifier une œuvre d’après les intentions de ses auteurs. Une erreur de fait, ensuite, puisque la principale caractéristique de « Baise-moi », qui est aussi sa grande faiblesse, tient précisément, au contraire de ce que relèvent les juges, à l’omniprésence quasi-sulpicienne de l’apologétique féministe, dans sa version la plus hard : deux femmes victimes et qui ne cessent de se venger, sortes de Monte-Cristo à demi nues et moins regardantes sur les moyens. 

Plusieurs éléments ont donc concouru à cette décision regrettable : des textes de lois imprécis, dont la sévérité est moins critiquable que le fondement, lorsqu’ils organisent la répression de la représentation, c’est-à-dire de l’œuvre ; des autorités publiques soucieuses par nature de ne jamais abandonner une partie de leurs pouvoirs ; des juges mal à même – et pour cause – de dire le droit dans le domaine de la création. Cette situation n’est pas nouvelle. Elle existait déjà au temps du substitut Pinard, du procès fait à Maupassant, de Paulhan défendant Pauvert lorsqu’il publiait Sade et de l’interdiction – annulée, à l’époque, par le conseil d’État – de la religieuse de Rivette. Ce qui la rend un peu plus insupportable aujourd’hui, c’est que, précisément, la pornographie est partout, et dans l’assentiment général. On blâme l’œuvre pour ce que le commerce fait, en toute liberté. Pour le bien de l’adolescent de dix-sept ans, cher à la conscience de nos juges, qui peut s’étourdir de hard ou d’horreur sur toutes les chaînes qu’il veut, on interdit une œuvre au cinéma. Je ne crois pas que les mœurs aient à rien gagner de cette surprenante conjonction de la censure et du profit, au seul détriment de la création. On nous dit que le ministre veut y parer par un nouveau texte. Il faut l’y encourager. Même un ministre, pour peu qu’il soit sensible, peut éprouver le désagrément de vivre dans un pays qui n’admettrait bientôt plus pour citoyens que des chaisières contrôlées dans leurs divertissements par des fonctionnaires, et, pour écrivains, pour cinéastes, des amuseurs plus ou moins bien payés au gré des intérêts de leurs maîtres. Nous en sommes là.

François Sureau, avocat, écrivain, académicien

Lire l’article de la revue La Déferlante 

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