La dignité des ombres

Avec son premier roman, le philosophe et militant Matthieu Niango nous emmène dans des espaces insoupçonnés.

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Cela sonne comme un oxymore ou comme une énigme. Et surtout, puisqu’il s’agit du titre d’un thriller Science-Fiction philosophico-politique, comme une promesse. “La dignité des ombres”, roman du philosophe et militant Matthieu Niango, nous entraîne dans un futur lointain, où une société hautement civilisée est confrontée à une vague d’inquiétantes disparitions…

On s’attache vite à l’enquêteur, Cham, tout en fragilités et en doutes. Mais plus encore à la cité-état futuriste où se déroule le récit et qui se révèle le véritable personnage principal du roman : Nimrod, dont l’auteur, par une prouesse d’imagination philosophique, a fait un immense atelier d’innovation et d’expérimentation politiques.

La science-fiction qui ne se borne pas au divertissement pour adolescent tire forcément vers la métaphore politique et sociale. Mais “La dignité des ombres” ne se limite pas au roman à message. L’intrigue à tiroirs rebondit de révélations en surprises. Les scènes d’action sont magistralement enlevées. Surtout, les descriptions de lieux, de bâtiments, d’architectures démontrent un exceptionnel imaginaire visuel. Car au-delà des mystérieuses disparitions, c’est sur Nimrod elle-même que le détective Cham va enquêter et c’est dans le dédale de son espace et de son histoire que Matthieu Niango va nous promener. Dans l’ancien testament Nimrod est le bâtisseur de Babel, la première cité construite après le déluge. Mais la construction de la tour est un péché de démesure et Dieu abat Babel, brouille la langue des hommes et les disperse à la surface de la Terre. 

La fiction comme miroir de notre société

Ainsi du Nimrod du roman, société coincée entre deux catastrophes. Et surtout société où coexistent le pire est le meilleur, dans un ensemble aussi contradictoire et réaliste que notre société elle-même.

A Nimrod, un minimum de ressources vitales est garanti à tous, presque à la façon du revenu de base. En profitent même les “ombres”,  ces individus toujours plus nombreux que les progrès de la technique privent de leur emploi, donc de leur dignité. Un système démocratique participatif permet aux citoyens de décider de leur avenir collectif à un niveau de précision qui ravirait les adeptes de la démocratie liquide. Mais quand la crise survient, le pouvoir central se verrouille. Un Grand Concours ordonne la hiérarchie sociale de Nimrod selon une logique méritocratique apparemment impartiale. Les épreuves se succèdent, au protocole complexe. Se mélangent des examens intellectuels classiques et hautement technologiques à des rites initiatiques terriblement violents, dignes de la danse du soleil des indiens des plaines. Rebondissement : les épreuves sont faussées comme sont faussés les concours des grandes écoles françaises. Selon une implacable logique bourdieusienne, tout est fait pour que l’héritage se perpétue au sein des mêmes familles. 

Les dangers du refoulement

En 2019, Matthieu Niango a publié “Les gilets jaunes dans l’histoire”, essai où il s’interroge sur la rupture politique qu’implique le mouvement protestataire brutalement réprimé par le gouvernement. Comment une crise sociale et politique peut porter en germe une évolution démocratique?  Ainsi de Nimrod: face à la crise, ou plutôt face aux crises récurrentes, la cité-état se révèle structurellement démunie, faute d’avoir été capable de regarder son passé en face et d’avoir compris d’où elle venait. Car Nimrod refoule. Elle refoule les classes inférieures et les transforme en ombres à qui il est interdit de communiquer. Elle refoule et réécrit son histoire de telle façon qu’elle se retrouve incapable de se comprendre elle-même et de saisir la nature des risques qu’elle court quand le système dérape. Difficile, une fois de plus, de ne pas faire le parallèle avec nos dernières semaines et aux débats aberrants, historiquement hallucinatoires, qui ont accompagné le bicentenaire de la mort de Napoléon. 

Nous ne dévoilerons rien de la conclusion du livre, sinon qu’il s’achève par une question. Au moment d’abandonner son univers et ses personnages, Matthieu Niango laisse ce petit monde maître de leurs destins. Libre aux lecteurs d’imaginer la suite. Libre également à chacun d’entre nous, chaque citoyen, chaque démocrate de participer à la construction de notre destin commun.

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