Les Photomanies d’Yves Pagès

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Au milieu d’une photo on peut lire en plissant Bonheur / bleuâtre et velouté de la / lune descendait dans les intervalles des / arbres et poussait des gerbes de / lumière jusque dans l’épaisseur des plus pro- / -fondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à et la citation s’arrête là, en decrescendo de taille.

Les ophtalmos utilisent ce texte pour nous faire lire d’un œil puis l’autre. Je ne sais pas pourquoi je m'arrête sur ce détail. Peut-être parce que quand on a devant soi les tiroirs grands ouverts d’un ami, on cherche des petites choses au hasard, on cherche à le comprendre sans se montrer trop voyeur.

Il faut d’abord raconter l’histoire de ce livre. Un jour Yves a montré, comme on dévoile son jardin secret, ou encore son cabinet de curiosités, ses photos à Fabienne Pavia, éditrice au Bec en l'air. Fabienne connaissait Yves écrivain, Yves éditeur, mais pas Yves photographe. Elle a dit : Yves, mais tu en as combien de milliers comme ça ? Tu les classes comment ?

Une chose est sûre, Yves a des monolubies qui le retardent quand il fait du scooter. Yves a aussi des binomanies. Il aime associer deux images qui n'auraient jamais dû avoir rien à voir.

Sinon Yves aime photographier les panneaux de pub lumineux, quand les ouvriers se retrouvent coincés entre la grille de néon et la vitre sur charnières. Le clapet à images transparent se referme sur ces hommes en cols jaunes fluo.

Yves a aussi tout un fiascorama. Il aime rater des photos et puis raconter à ses potes les plus belles, celles qu’il était sur le point de prendre ou qu’il aurait voulu faire. Il épingle ces notes dans un cahier pour ne pas oublier leur saveur.

Yves prend le temps de lire quand il voyage. Il s’arrête à chaque poteau, chaque feu rouge, et épluche toutes les annonces sur les papiers scotchés, avec les 06 à arracher qui rebiquent en fonction de ce que les intempéries leur ont fait subir : Femme sérieuse, consciente, cherche repassage, massage, ménage, peu importe, à gagner quelques sous.

Yves aime les pompes à essence SATAM 777, Elan, SP 95, qui rouillent abandonnées comme des vieilles statues. Il aime les cadenas, le pauvre je me dis, pourquoi il aime tant les cadenas, je déteste les cadenas, surtout tous ces cadenas d’amour qui ont poussé récemment dans Paris, d’amants sécurisés.

Yves aime les pinces à linge vues de trop près, ça je suis bien d’accord. Il aime aussi les mannequins dans les vitrines, on a le droit, ce n’est pas forcément un délire morbide à la Hans Bellmer.

Entre chaque photo, j’imagine Yves avec son casque et son 125 jaune et maintenant gris. Ce livre est l’histoire jaune d’un coursier qui passe son temps devant le rétroviseur. Ce livre est l’histoire rouge d’un livreur de pizza qui ne trouve jamais l’adresse. Ce livre est l’histoire grise d’un banlieusard au chômage, qui tourne dans la ville sans nulle part où aller.

J’imagine l’Yves devant son écran, au milieu de ses photos, de ces archyves.net (son blog épatant), et je fais le lien entre ces Photomanies et son Souviens-moi publié chez l’Olivier en mars de l’année, et je comprends que les deux livres sont un même assemblage de souvenirs d’instantanés, de minuscules moments qui donnent goût à la vie, parce qu’on s’efforce chaque instant, toujours prêts à s’étonner, à la voir sur la tranche, comme en face.

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