La France médiocre

La France est devenue depuis une quinzaine d'années une des cibles privilégiées du terrorisme globalisé. Bien que le problème auquel on est confronté ne puisse s'expliquer qu'à cette échelle nationale, il me semble intéressant de réfléchir à cette nouvelle spécificité de notre glorieuse République.

J’étais le mois dernier au Liban, où j’ai pu rencontrer à Tripoli Mr Lameh Mikati, petit-fils de mufti, qui m’a parlé entre autre de son amour inconditionnel pour le Quartier Latin, où il a vécu les dix plus belles années de sa vie, entre 1958 et 1968.

C’est une période qui ne recommencera pas, me disait-il, celle de Sartre, des lettristes, où les français pensaient qu’être intellectuel peut changer le monde. Dommage que la France ait changé, maintenant c’est devenu un pays comme tout le monde, un pays médiocre. Tous les pays sont médiocres, pas seulement la France, mais avant elle avait quelque chose à offrir, quand Sartre soutenait les Algériens.

Depuis l’attentat de Nice, je repense à ce que m’a dit Lameh, et à travers ses mots à la perception que le monde a de la France. Car il ne faut pas se tromper, ce n’est ni l’Allemagne, ni l’Italie qui est attaquée en priorité aujourd’hui, mais bien la France et ce qu’elle représente pour une partie du monde, les soldats endoctrinés de l’Etat Islamique mais aussi plus globalement, comme on l’a vu à Nice, des êtres en souffrance, malades, incapables de trouver leur place dans la société qu’on nous propose aujourd’hui. Des hommes et femmes, pour le dire autrement, qui se vivent comme des victimes du monde contemporain, une partie du peuple arabe certainement, mais aussi le smicard qui vote Le Pen à chaque fin de mois pour que ça change.

Or ce qui est attaqué aujourd’hui, nous le suggère Lameh, ce n’est pas l’exception française, ses valeurs de liberté, son mode de vie, sa laïcité unique au monde, comme on nous le rabâche depuis Charlie, mais au contraire le nouveau caractère non-exceptionnel de la France, sa terrible médiocrité.

Dans la représentation de Lameh et il me semble d’une majorité de la population dans le monde, la France est rentrée dans le rang, est devenue ce pays comme les autres, aligné à l’Empire régnant Etats-unien.  La France n’est plus ce pays gaullien à la voix discordante, qui s’oppose à l’entrée en guerre en Irak en 2003, comme a pu le faire De Villepin, mais celui de Sarkozy qui quelques mois plus tard rejoint les forces alliées, celui d’Hollande qui supplie sans résultat Obama de le laisser frapper la Syrie.

La France qui est attaquée aujourd’hui, ce n’est pas la France libre du CNR, mais la France qui a peur au point de renier ses devoirs et ses valeurs, qui ferme sa porte aux réfugiés, qui n’est plus à la hauteur des idéaux que depuis deux siècles elle agite devant les peuples du monde entier.

Ce n’est pas notre super style de vie français que le terroriste cible, mais la France qui applaudit les frappes israélienne sur Gaza durant l’été 2014, la France qui se cherche des ennemis internes, qui crée des ministères de l’identité nationale, qui stigmatise la partie arabe et noire de sa population au lieu de lui faire la place qu’elle mérite. Qui montre du doigt les musulmans et leur demande de s’excuser. C’est cette France-là qui est attaquée par les victimes qu’elle engendre.

On est passé, dans les imaginaires – à tort ou à raison d’ailleurs, car le modèle français était souvent loin de s’appliquer dans les faits – de la France de Jean-Paul Sartre à celle de Bernard-Henri Lévi. De la France des justiciers du peuple, qui parlaient au nom des opprimés, de décolonisation et d’égalité entre les hommes, à celle des opportunistes à cols blancs, qui complotent des bombardements avec leur président pour leurs gloires personnelles. La France, pour parler à la fois de façon manichéenne et sartrienne, a basculé dans le camp des salauds.

Maintenant que faire de ce constat ? L’attentat de Nice a, il me semble, clairement démontré les limites des mesures sécuritaires telles que le plan Sentinelle ou les perquisitions arbitraires, sans parler du fichier S. Pourquoi alors ne pas revenir à des solutions qui ont fait leurs preuves ? Dans les années 2000, après la déclaration de De Villepin contre l’entrée en guerre en Irak, ce n’est pas la France qui était attaquée, mais l’Espagne d’Aznar et l’Angleterre de Blair, deux fidèles alliés de Bush. Redorer l’image de la France à l’international, en changeant de politique étrangère, est une manière efficace de lutter contre le terrorisme. Condamner fermement les frappes de l’Arabie Saoudite sur le Yémen et arrêter de remettre des légions d’honneur à des dictateurs. Reconnaître l’Etat palestinien, un geste fort qui nous vaudrait de solides amitiés dans les pays arabes et partout dans le monde. Mener une politique d’accueil des réfugiés, grâce à des passeports humanitaires délivrés par la France dans des pays comme le Liban, la Turquie. Plus généralement, prendre le parti des plus faibles, de ceux qui ont besoin d’aide. Voilà qui serait perçu par les peuples du monde comme un acte courageux de solidarité, digne de cette France d’avant dont me parlait Lameh avec nostalgie, et même le pire des terroristes, né de père et de grand-père terroriste, qui a appris à haïr les droits de l’homme sur sept générations, aurait quand même du mal ensuite à s’en prendre à nous en priorité, comme c’est le cas aujourd’hui.

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