Entre deux Mondes

Le Monde

Dans le numéro du Monde du vendredi 30 Janvier, les deux dernières pages, la 21 où se niche l’édito, et la 22, la plus chère, la 4ème de couve cette fois encore réservée à une pleine page de pub, traitent en miroir, même si elles se tournent le dos, de la volonté, exprimée à travers la charité ou à travers une prise de conscience globale, de remettre les français au travail.

Page 21, dans l’édito intitulé Le chômage, cet échec français, Le Monde se lamente de cette exception française que serait le chômage, et blâme non pas les « idéologies » de droite ou de gauche, mais « la nostalgie des 30 glorieuses où les services et l’industrie offraient des emplois à vie. Nombre de nos voisins européens ont affronté courageusement cette réalité. Ils en ont tiré les conséquences. (…) Ils ont fait un choix – juste ou injuste, comme on voudra – en faveur du travail : en clair, plutôt des travailleurs mal payés que des chômeurs, plutôt des « petits jobs » que Pôle emploi. »

Page 22 une bonne bourge à lunettes je dirais récemment à la retraite, habillée catho, Maria Nowak, tient une énorme clé en or entre ses mains gonflées. Maria est présidente-fondatrice de l’Adie, et son projet est d’ « ouvrir la porte de l’emploi par le microcrédit et permettre à des chômeurs de devenir créateurs de richesse. » La Fondation Paribas s’est engagée « à faire grandir » son projet.

Page 21 Le Monde explique que le problème du chômage est lié à toute la société française, et que s’il est « affaire de réformes de structures profondes, bien sûr », il est aussi affaire « d’état d’esprit collectif ». En gros les Français ne veulent pas voir les choses en face, qu’aujourd’hui il faut accepter de travailler pour très peu, que c’est mieux que rien, et que les pays qui font ça, non nommé mais qu’on devine, l’Allemagne, l’Angleterre, dont les classes moyennes pauvres ont compris qu’il fallait accepter une vie de merde pour le bien collectif, « n’ont pas créé le paradis, mais n’ont pas trop mal réussi non plus. »

Le Monde voit le chômage comme un problème culturel français, lié peut-être à notre tradition égalitaire. « La France peut s’enorgueillir d’être l’un des pays les moins inégalitaires d’Europe. C’est un atout. » Mais bon, l’égalité ne crée pas d’emploi, l’égalité est une chose, mais aujourd’hui ce qu’il nous faut à tout prix c’est faire « la priorité à l’emploi dans notre modèle social. »

Page 22, « La Fondation Paribas est fière d’accompagner ses partenaires, tous porteurs de rêve, d’ambition et d’avenir en soutenant des projets dans les domaines de la culture, de la solidarité et de l’environnement. »

Le Monde diplomatique

Dans le numéro de Décembre 2014, l’article de Benoît de Bréville intitulé La charité contre l’Etat, et l’article de Pierre Rimbert intitulé Projet pour une presse libre permettent de lire les pages 21 et 22 du Monde d’un point de vue critique.

Pierre Rimbert propose de revoir totalement le financement de la presse, en distinguant une presse d’information et une presse de divertissement. La presse d’information pourrait être constituée d’entreprises à but non lucratif qui s’appuieraient sur un service mutualisé pour la production, l’administration et la distribution, financé par le même système de cotisation sociale que la santé, donc hors des mains de l’Etat. La publicité n’aurait plus lieu d’être et la libre concurrence se ferait en fonction de la qualité des contenus. Il n’y aurait plus de vieille au bon cœur en 4ème de couve pour nous aider à trouver des emplois de merde grâce à des fonds privés sur les journaux d’information. A la place, il y aurait un article, avec une photo va savoir, qui raconterait quelque chose qui ne nuit pas à la société.

« Nous connaissons assez le capitalisme, commentent les rédacteurs du Wall Street Journal après son rachat par Murdoch, pour savoir qu’il n’y a pas de séparation entre le contrôle et la propriété ».

Dans son article La charité contre l’Etat, Benoît Bréville cite le président de l’American Federation of Labour Samuel Gompers. A la fin du XIXème, voyant monter la nouvelle mode de la philanthropie chez les industriels, qui remplace progressivement la charité traditionnelle, Gompers explique que « la seule chose que le monde accepterait avec joie de M. Rockefeller, c’est qu’il finance la création d’un centre de recherche et d’éducation qui aide les gens à ne pas devenir comme lui ».

Aujourd’hui personne ne s’insurge de la philanthropie des Bill Gates et Warren Buffett, « en partie acquise grâce à des techniques d’optimisation permettant d’échapper à l’impôt et donc à la redistribution nationale », ou ne songerait à refuser leurs dons. La charité est en 4ème de couverture du Monde et sert à faire la publicité pour une banque comme BNP Paribas qui passe l’essentiel de son énergie à spéculer à court terme pour son propre enrichissement.

Liberté, égalité, emploi

Peut-être que le Monde a raison sans oser le dire clairement : l'égalité pose problème. Faire des dons à une fondation, quelle qu’elle soit, est toujours orienté pour favoriser ce que le donneur considère comme bien ou urgent moralement, et non en fonction de la réduction des inégalités de la société.

Si moi je veux donner à des enfants non-scolarisés, mais qu’on me garantisse que ce ne sont pas de potentiels terroristes, et puis s’ils trouvent un job de merde, qu’ils s’y tiennent au moins un an, sinon je reprends mon argent, il y a une fondation qui fait ça ?

Benoît Bréville montre comment grâce aux dons, par pur reconnaissance du ventre, les universités d’élite et les écoles déjà favorisées reçoivent encore plus d’argent, tandis que celles du quartier d’à côté, pauvres, ne touchent rien. L’égalité n’est nulle part dans la charité, au contraire même, philosophiquement l’égalité n’est pas souhaitable dans le système caritatif qui se nourrit de l’inégalité, y trouve sa raison d’être. La charité est cette manière qu’ont les riches depuis toujours de s’acheter une place au paradis, tout en rendant les inégalités un peu moins insupportables à ceux sur le dos desquels ils s’épanouissent.

Page 21 et 22 du Monde, nous sommes un vendredi, la liberté de la presse, la libre concurrence et le système que propose de Pierre Rimbert ne sont pas d’actualité. Après les restructurations de 1985, 1991, 1995, 1998, 2004, 2010, le Monde attend de voir venir, grâce aux « 60 millions d’euros injectés par MM. Bergé, Niel et Pigasse », auxquels il faut ajouter « 90 millions de l’Etat entre 2009 et 2013, sans compter les aides indirectes ». La liberté, l’égalité c’est un atout. Mais bon, est-ce vraiment la priorité ? Non, la priorité c’est l’emploi, faire bosser tout ces petits cons d’arabes de banlieue qui nous préparent des bombes.

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