Aujourd'hui, Marguerite Duras aurait eu cent ans

Le temps qui passe, les années accumulées, l'âge vieillissant… déjà cent ans. A-t-elle une fois pensé à ce jour : le 4 avril 2014 ? 

Le temps qui passe, les années accumulées, l'âge vieillissant… déjà cent ans. A-t-elle une fois pensé à ce jour : le 4 avril 2014 ? 

Je suis de retour à Vinh Long. Il me fallait revenir à la villa d'Anne-Marie Stretter, sentir l'eau du Mékong et la fraicheur de la brise contre mon visage. Il le fallait. L'odeur du fleuve est unique ici, comme le cri des chiens au loin ou le moteur grisant des bateaux. Je ne sais pas pourquoi c'est à Vinh Long que j'entends les choses, que je respire… que j'étouffe aussi. Les mots d'India Song me reviennent doucement, la musique, le silence. À Prey Nop, je n'écoutais que le cri de la mère et la douleur des barrages. Quant à Kampot, mes journées se rythmaient sous le poids de la colonie française et des agents du cadastre. Toujours au restaurant, en circuit organisé, au café. Tout le confort concentré au poste de Kam, il n'y avait rien pour les blancs sur la plaine du barrage. Et le passage d'un monde à l'autre comme bien trop déroutant.

Vinh Long… retourner là où tout a commencé. Parler des cent ans de Marguerite Duras dans cette petite ville au bord du Mékong. Comment ? En rémunérant peut-être les grands livres de l'auteur, tracer une biographie, raconter. En décrivant la première écriture avec Le Barrage contre le Pacifique et celle, déterminante, de Détruire et de Lol V. Stein. En expliquant le besoin de casser la narration imposée chez les romanciers, d'aller au plus profond de soi-même, puiser dans les obsessions du passé. Ne jamais mentir. Ne pas fabriquer. Mais laisser les mots venir d'eux-mêmes et les noter… même s'ils sont faux.

En rappelant aussi les grandes étapes de sa vie avec l'enfance en Indochine française, la terre des barrages, l'amour du petit frère, la forêt et les marées de la mer de Chine. L'injustice. Le retour en France à 18 ans, la Seconde Guerre mondiale, le mari déporté, l'attente, la Résistance… les juifs. Le communisme. Et puis son enfant, les premiers romans édités, la maison de Neauphle-le-Château. Moderato Cantabile. Hiroshima mon Amour. L'arrivée de la musique durassienne, la guerre d'Algérie, le cinéma et le théâtre. L'alcool. L'été 80, Yann Andréa, les cures. L'Amant. La Normandie, les marées, les marées comme les allées et venue entre la vie et la mort.

J'oublie très vite la chronologie brute avec les dates précises et les évènements bien définis qui s'y reportent car ce qui compte en réalité, c'est de lire Marguerite Duras. Les grands évènements de sa vie s'y détacheront d'eux-mêmes, dans le désordre et les contradictions. Personne ne pourra jamais comprendre les obsessions sans avoir lu un de ses livres. N'importe lequel. Car n'importe lequel amènera aux autres et aux lieux. Le premier rappèlera Prey Nop et la forêt criminelle du petit frère, l'autre se rattachera à l'amant chinois ou à la folie de Lol V. Stein, à la mort autour du Gange : l'ambassade de France de Calcutta. 

 

Calcutta… C'est étrange comme on ne choisit jamais nos lieux. Ce sont toujours eux qui nous désignent. Pourquoi on est mieux ici que là ? Par une escale d'une journée aux Indes, l'auteur y amènera Anne-Marie Stretter et la mendiante des années plus tard… Pourquoi pas Saigon ? Ou une autre capitale inconnue de l'Asie ? Pourquoi c'est à la villa que j'entends les mots et pas au poste de Kampot ? L'eau boueuse du Mékong m'accueille et celle turquoise de la mer de Chine me repousse… je ne suis donc pas acceptée partout. Mais quand les lieux me retiennent, j'aime accepter l'idée sans poser aucune résistance.  

C'est l'appartement rue Saint-Benoît, la maison de Neauphle-le-Château, l'hôtel des Roches Noires en Normandie. C'est ainsi. Marguerite Duras travaille dans cette pièce de la maison et pas dans une autre. Elle écrit sans en comprendre toujours le sens car c'est l'écriture qui vient à elle et pas l'inverse. Elle a toujours su qu'elle écrirait ; comme j'ai toujours su que je photographierai. C'est drôle, je ne prenais pourtant jamais de photographie à ce moment-là mais le support visuel s'est imposé à moi sans m'en laisser le choix. Comme les mots de l'auteur qui ne me quittent plus, je n'ai rien à dire. 

Ce sont les lieux qui reviennent toujours à nous, et malgré nous. Comme certains souvenirs. Des sentiments. C'est incontrôlable. 

 

  • L'état dans lequel je tombe quand j'écris, je n'aurais pas du tout pu l'imaginer avant, quand je faisais des livres de labeur, comme le Barrage contre le Pacifique, ou Le Square, ou Le Marin de Gibraltar. C'est arrivé d'un coup avec Moderato Cantabile, ces crises qui correspondent à l'écriture de plus en plus courte, de plus en plus insupportable. Et le dernier, India Song, ça relevait aussi de ça. C'est un endroit où les choses sont raréfiées, j'entre dans un périmètre très circonscrit. C'est un test redoutable pour moi aussi, peut-être que j'en sortirai un jour… Mais peut-être que je ne veux pas en sortir… C'est mon lieu. Écrire, c'est mon lieu avant tout. (…) Je ne trouve pas d'autre mot que la crise, comme si une crise s'abattait sur moi… Je me débats comme je peux… J'écris très vite pour tout noter et puis quand je recopie c'est déjà plus rassurant, ça relève du travail, mais au départ non. C'est une sorte de subissement. Il n'y a pas de distance, les mots sont dangereux, comme chargés presque physiquement de poison. Et puis ce sentiment que j'ai quelquefois que je ne dois pas le faire, que ce n'est pas bien… Anne-Marie Stretter, ce n'était pas bien de la tuer mais c'est tuée, qu'elle vit. Elle est au passé, elle a cette grâce.

("Discours intérieur", entretien radiophonique avec Viviane Forrester, 1973)

 

Je pense souvent que Marguerite Duras a été très près de ne jamais écrire L'Amant et je peine à imaginer ce qu'aurait été l'oeuvre sans le livre : incomplète sûrement. La mort a été si proche dans les années 1980 que L'Amant mais aussi L'été 80, Agatha, La Maladie de la Mort, La pluie d'été et tant d'autres n'auraient jamais existé. Je pense alors à ce qu'elle n'a pas eu le temps d'écrire… Mais là, je le ressens plutôt comme de l'espoir, comme une ouverture sur tout ce qui n'a pas été écrit et qu'on découvrira bientôt. Une certaine nostalgie de l'avenir peut-être, si cela veut dire quelque chose…

  

  • Toujours c'est presque l'aube. Ce sont des heures aussi vastes que des espaces du ciel. C'est trop, le temps ne trouve plus par où passer. Le temps ne passe plus.

(La Maladie de la mort)

  

Derrière les murs, le temps n'existe plus. Elle n'existe plus. 

Elle a dit qu'elle avait passé des années sans vivre, seule avec l'écriture, seule dans la maison, devant les marées… à l'aube. Qu'elle n'était personne sans l'écriture quand pourtant l'écriture empêche de vivre aussi… Je n'ai jamais écrit, croyant le faire, je n'ai jamais aimé, croyant aimé, je n'ai jamais rien fait qu'attendre devant la porte fermée. (L'Amant) Comme la pesante sensation de ne jamais être là. Et de ne jamais vraiment savoir.

Elle n'avait pas le courage de ne rien faire complètement alors elle s'est tournée vers le cinéma. Elle a écrit qu'elle faisait des films pour occuper son temps. Que si elle avait la force de ne rien faire elle ne ferait rien. C'est parce que je n'ai pas la force de m'occuper à rien que je fais des films. Pour aucune autre raison, c'est là le plus vrai de tout ce que je peux dire sur mon entreprise. 

Ne rien faire est peut-être la chose la plus fatigante qui soit. Sentir le temps passer. Sentir le temps qui ne passe pas. C'est aussi l'attente d'un évènement ou d'une chose encore inaccessible. Je ne sais pas comment les gens font pour apprécier ne rien faire car ayant moi-même beaucoup de temps dans l'absence, je trouve ces moments très difficiles. Le travail qui s'organise de soi-même complique et n'accorde aucune tranquillité à l'esprit. La solitude imposée et demandée, dans la contradiction du quotidien, pour trouver le bon équilibre dans l'occupation du temps. C'est pourtant dans l'ennui que les choses se font ! Car sans l'ennui, on n'aurait plus le temps de penser...


Cent ans ont passé et Marguerite Duras aura laissé derrière elle une oeuvre considérable. Désormais éditée à la Pléiade, on peut considérer en quatre blocs l'ampleur de son travail et de son talent. C'est incroyable. Je ne comprends toujours pas mon attachement mais je sais que désormais, je serai lier à ses mots même si je ne voulais plus les entendre. Car ils résonnent, toujours, et toujours. Et c'est drôle, je suis contente de les avoir découverts après sa mort. Car je n'aurais pas aimé avoir idée de la rencontrer, de la savoir réelle, de l'entendre à la radio, et la voir vieillir. Comme le besoin d'un personnage fantasmé et mystérieux. Hors de ma portée. Très loin de moi pour l'idéaliser à ma manière. Parce qu'ainsi, j'existe aussi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne me lasse pas de contempler le ciel de vinh Long comme celui de la plaine, il offre tous les jours un spectacle merveilleux. Les nuages se forment et se déforment, laissant ainsi un sentiment inaccessible. La lumière baisse et un bleu profond recouvre le fleuve d'une saveur voluptueuse et sucrée. C'est bientôt la nuit, la fraicheur ; et le silence.

Je suis partie à la recherche de Marguerite Duras en Indochine française cent ans trop tard. Le voyage touche bientôt à sa fin et je ne l'ai toujours pas trouvée. Parce que c'est sûrement dans ce mystère et cette absence qu'elle existe. Comme elle le disait pour Anne-Marie Stretter : c'est tuée, qu'elle vit. Elle est au passé, elle a cette grâce. Oui, c'est de cette grâce-là que Marguerite Duras vit désormais. Je ne saurai donc jamais qui était la femme et je peine encore à comprendre qui est l'auteur… mais j'accepte l'idée sans poser aucune résistance.

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