Phnom Penh, Kampot, Ream

Phnom Penh, Kampot, Ream… Un nouveau pays pour arriver à Prey Nop : le Cambodge. Le premier jour à Phnom Penh, j'avoue être un peu désorientée : vers où aller ? Marguerite Duras y a bien vécu mais si jeune qu'elle n'évoque jamais la ville dans les livres. Pas d'autre repère que l'eau alors, encore, suivre le Mékong jusqu'à l'égarement total de mes pas.

Phnom Penh, Kampot, Ream… Un nouveau pays pour arriver à Prey Nop : le Cambodge. 

Le premier jour à Phnom Penh, j'avoue être un peu désorientée : vers où aller ? Marguerite Duras y a bien vécu mais si jeune qu'elle n'évoque jamais la ville dans les livres. Pas d'autre repère que l'eau alors, encore, suivre le Mékong jusqu'à l'égarement total de mes pas. Mais même le fleuve ne me satisfait pas. Je dois me concentrer pour entendre, retrouver le silence de ses mots, ne surtout pas courir entre les rues larges de la ville. Il s'agirait de s'insérer dans les creux et vivre les vides alentours pour retrouver l'enfant blanche de deux ou quatre ans entre les restaurants touristiques et le marché local. Reste bien quelques villas françaises décrépies… C'est étonnant, moins elles sont rénovées, plus elles me semblent majestueuses. Les ruines m'attirent, les traces du temps passé, des volets cassés. Et les mauvaises herbes qui envahissent tout.

 

 








Tout est différent comme tout se ressemble. 

 

 

 

 
















Comme toi, je suis douée de mémoire. Je connais l'oubli.

 

 

 

La phrase d'Hiroshima mon Amour me revient sans cesse aujourd'hui. Elle s'installe et m'accapare entièrement, à chaque instant, tout au long de la journée. Dès qu'elle arrive, impossible de m'en défaire. C'est bien ainsi.

Marguerite Duras n'est jamais revenue sur les terres de son enfance mais l'aura pourtant vécu toute sa vie jusqu'à l'épuisement de l'oubli. Il faut imaginer : cent ans ont passé. Sa Déc d'aujourd'hui n'est pas Sadec d'autrefois. Vinh Long non plus avec son pont au loin et ses hôtels au bord de la rive. Seul le courant du Mékong continuera d'aller et venir dans la même  douleur… Mais sur la route pour Kampot, je sens toutefois que je m'approche d'un paysage passé. La terre est aride et la route fatiguée lorsque j'entrevois des collines émerger au loin cassant ainsi la régularité des champs plats et brûlés par le soleil. Les maisons montées sur pilotis, des cabanes souvent, des huttes. Deux buffles apparaissent au bord de la route quand les enfants courent autour des multiples vaches blanches de la région. C'est dans la poussière que le paysage se gagne à être découvert. La terre recouvre les arbres, le toit des maisons, les passants. C'est la saison sèche d'avant les pluies. Mais malgré la nouveauté qui surprend, il ne faut rien enlever à l'imaginaire des lectures. Je vois donc ce que je veux voir et pour le reste... j'oublie.

J'oublie Kep transformée en station balnéaire et c'est incroyable comme c'est beau. Les collines de forêts surplombent la mer de Chine, le vert tout à coup surprend le regard, vraiment, je ne m'y attendais pas. Il est 17 heures quand je traverse la ville, la lumière emplit le paysage de sa chaleur et comme toujours, je savoure le meilleur moment de la journée. Je ne vois plus les touristes sur la plage de sable blanc ni les quelques boutiques de souvenirs qui la longent. Qu'importe car le paysage qui borde la route de Kampot me transporte au plus loin de moi-même. Je retrouve parfaitement l'ambiance des livres et désormais intégrée au lieu, je reconnais les manguiers et la nuit tout à coup. La campagne du Barrage contre le Pacifique m'entoure… Je commence à comprendre l'obsession.

Puis, Kampot, ancien poste de brousse français, nouvelle ville touristique encore abordable. J'ai comme la nostalgie de Sa Déc ce soir. La petite ville du Mékong où personne ne parle anglais me ramène à de doux souvenirs. Désormais entourée d'étrangers comme moi, je déambule  désemparée entre les restaurants, dine en compagnie d'une Hollandaise sympathique, admire la montagne qui me fait face. Quand une musique occidentale vient s'abattre soudainement sur la ville. 

Une ville en transition où le tourisme se développe sans encore s'imposer complètement. C'est très étrange ces petits hôtels qui se mélangent aux rues vides et décharnées de l'ancien poste colonial. Je ne sais qu'en penser car au bord de la rivière, c'est vrai, c'est agréable. Le paysage me ravit, le vide aussi… la chaleur. Pourtant, je sens que je ne suis pas là où je dois être. Ma place n'est pas ici et j'en suis sûre, je dois partir. Je veux entendre la colère et la folie de la mère, la colère et la folie sur toute la plaine de Kam. 

 

 

 

 

 

Les cris recouvrent tout, la mer de Siam, la forêt et le Rac. Plus rien n'a de sens et personne ne sait. La mère rit dans la nuit, suffoque ou gémit, mais je ne l'entends pas encore. Je me rapproche doucement des barrages écroulés en partant de Kam, pour Ram.

 

Les chasseurs viennent tuer le tigre autour de la chaîne des Éléphants et je ne suis plus qu'à quatre kilomètres du bungalow de la mère. La borne affiche 180. En minibus, je vais passer devant le kilomètre 184 sans m'arrêter. C'est midi. Vous vous rendez compte ? Je nage maintenant dans la mer de Chine, celle, coupable du crime contre la mère. L'eau est presque trop chaude en cette fin d'après-midi. Rendez-vous compte. Je savoure un jus de pastèque fraichement pressé devant la criminelle. Belle et douce, elle semble m'imposer le repos et l'oubli. Incapable de retrouver les pensées pour écrire au milieu de tous ces étrangers, comme une envie de ne rien faire, comme un envie folle de tout recommencer, je souffre de ne plus écouter. Le jus de fruit rouge sang me fait alors beaucoup de bien.

La côte sud de la plaine est accaparée par les touristes alcoolisés, je ne comprends plus du tout la raison de ma présence à leurs côtés. Un logement d'abord, un endroit pour louer une moto ensuite car je sais, là-bas, il n'y aura plus rien. Et c'est à la soirée pour étrangers, sous l'alcool et la terrifiante reprise de Bob Marley que je m'interroge sur la transformation du lieu. Bientôt cent ans que les barrages se sont écroulés...

Je quitte alors au plus vite le Club Med des routards pour enfin, retrouver la mère dans le district de Prey Nop.

 

 

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