Prey Nop, L'eau, La mère

 

Modéré et chantant.

Les gammes s'élancent telles des vagues qui retombent. C'est la mer… le cri de la mère. L'enfant fait ses gammes sur le piano noir dans le lent mouvement des marées. L'eau envahit tout, comme la peur, l'injustice, la corruption coloniale. La mer tue, le crime en toute impunité dans l'indifférence générale.

C'est le mouvement de leurs pas, une marche lente et rythmée, ils vont, ils viennent. Puis reviennent. Ensemble dans la lenteur de la marée, ils attendent que la lumière change. Au bord de la route, elle attend qu'un homme passe. Un chasseur peut-être. Qui d'autre qu'un chasseur dans les environs ? Devant le bungalow isolé il y a le Rac puis la mer de Chine un peu plus loin. Devant les Roches Noires s'étend la mer normande. Elle crie du même cri du début. Toujours, l'enfant criera de ce cri-là, celui de la mère devant les barrages écroulés et du petit frère dans la forêt. La mère…

Il ne se passe rien. Seule devant la route, l'enfant s'ennuie. Préfère s'ennuyer ici que là-bas. Attend les autos à côté du pont en bois, les hommes, un chasseur. Je l'entends comme les petites voix intérieures, frêles et meurtries. La voix d'Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour ou celles de La femme du Gange. Celles d'ailleurs et intérieures.

Comme des obsessions, les voix résonnent dans l'hôtel, dans la maison de Neauphle-le-Château et devant le fleuve. Je les entends mais je ne retrouve pas le bungalow de la mère. Je tourne autour du Rac au kilomètre 184. Je vois les enfants se baigner nus dans la rivière accompagnés de buffles, la forêt au loin, la montagne. Quand de l'autre côté, les champs asséchés se perdent jusqu'à l'infini. C'est donc la rivière, le courant et les marées. Je photographie l'eau comme un devoir, une piste à suivre, le mouvement du fleuve. Mais je me rends compte que je photographie aussi beaucoup le ciel. L'eau et le ciel qui se confondent. Les nuages qui s'évadent. Le ciel comme le sable des plages normandes, comme les rizières inondées. Il me semble que tout devient cohérent.

 

  • - Vous savez. Il garde.

- La mer.

- Non.

- Le mouvement de la lumière.

- Non.

- Le mouvement des eaux.

- Non.

- La mémoire.

- Peut-être… Peut-être… 

(La femme du Gange)

 

Il pleut pour la première fois. D'un coup, le ciel s'est couvert et l'eau s'est écroulée pendant vingt minutes. Puis plus rien. Juste l'odeur de la pluie d'été qui traine un peu sur le village de Prey Nop. 

 

 

 

 

 





Tout est différent comme tout se ressemble.

 

 

 

La plaine s'étend sur des kilomètres jusqu'à la mer de Chine. De là, tout se confond à perte de vue. Le chemin de terre n'en finit pas de s'allonger sous la lumière trop blanche de la matinée. La terre était incultivable, l'eau salée brûlait tout sur son passage, la marée comme une mort annuelle rendait fous les paysans désespérés. Les enfants mourraient de la faim, la mère de la folie et l'enfant d'impatience. L'attente est interminable devant la piste. Et c'est après plusieurs tentatives échouées que je retrouve le bungalow. Désormais habité par une famille musulmane, la cahutte surprend par son étroitesse et son charme. Les palmiers tout autour, le manguier de l'entrée et les hamacs étendus offrent au lieu du calme et de la paresse. C'est drôle, je ne m'attendais pas à éprouver autant de plaisir devant le lieu de son enfance. Peut-être est-ce dû au temps passé à la recherche, comme le trésor enfin trouvé, découvert, la récompense tant espérée. Alors que pourtant je sais ! Je sais que peut-être ce n'est pas le bungalow de la mère et de l'enfant. Il a été désigné par supposition comme étant le lieu de la concession mais peut-être, peut-être, ils se trompent. Je trouve l'incertitude formidable. Comme un endroit imaginaire, de couleur bois foncé enjolivé d'un bleu turquoise, un conte, un passé qui détient toute la magie inaccessible aux passants. Toujours cette idée d'apparition et de disparition alors… car un rien peut me prouver le contraire. Si on me disait que ce n'est pas celui-là mais l'autre là-bas, je le croirais tout aussi bien. 

Oui c'est cela. C'est la croyance qui importe. J'ai d'ailleurs déjà désigné un autre bungalow comme étant le bon. Pourquoi pas ? Je revois mes lectures aussi bien devant l'un comme devant l'autre. Les deux m'emportent de la même manière. Les deux habités par des familles musulmanes. Les deux couleur bois et bleu. Au bord du Rac, un pont de bois un peu bancal. Plus loin s'étend la plaine jusqu'à la mer de Chine et derrière, la forêt du petit frère. Tout est là.

 

 

 





























  • Le soir tombait vraiment très vite dans ce pays. Dès que le soleil disparaissait derrière la montagne, les paysans allumaient des feux de bois vert pour se protéger des fauves et les enfants rentraient dans les cases en piaillant. Dès qu'ils étaient en âge de comprendre, on apprenait aux enfants à se méfier de la terrible nuit paludéenne et des fauves. Pourtant les tigres avaient bien moins faim que les enfants et ils en mangeaient très peu. En effet ce dont mourraient les enfants dans la plaine marécageuse de Kam, cernée d'un côté par la mer de Chine - que la mère d'ailleurs s'obstinait à nommer Pacifique, "mer de Chine" ayant à ses yeux quelque chose de provincial, et parce que jeune, c'était l'océan Pacifique qu'elle avait rapporté ses rêves, et non à aucune des petites mers qui compliquent inutilement les choses - et murée vers l'est par la très longue chaîne qui longeait la côte depuis très haut dans le continent asiatique, suivant une courbe descendante jusqu'au golfe de Siam où elle se noyait et réapparaissait encore en une multitude d'îles de plus en plus petites, mais toutes pareillement gonflées de la même sombre forêt tropicale, ce dont ils mourraient, ce n'était pas des tigres, c'était de la faim, des maladies de la faim et des aventures de la faim.

(Un barrage contre le Pacifique)

 

Le vent contre mes oreilles comme le cri de la mère dans la plaine. C'est si plat et si chaud : il n'y a rien à faire. L'enfant regarde la piste dans l'espoir de partir, s'enfuir avec le petit frère ou un autre chasseur. Elle attend toujours qu'une auto passe. C'est long. Des années d'attente à rêver la mort de la mère. Ils disent : si la mère meurt on partira. Ce sont les marées qui l'ont rendu folle, sévère et terrible. Elle fait des crises épileptiques, ne se souvient plus combien d'enfants elle a accueilli, morts dans ses bras, morts des mangues vertes. C'est le choléra et la lèpre, le tigre de la forêt, le courant du Rac ou une auto qui passe. On les enterre dans le jardin sans un mot. La plaine est emplie de petits corps morts. Des hectares et des hectares sur l'infini. 


  • Dès la première année elle mit en culture la moitié de la concession. Elle espérait que cette première récolte suffirait à la dédommager en grande partie des frais de construction du bungalow. Mais la marée de juillet monta à l'assaut de la plaine et noya la récolte. Croyant qu'elle n'avait été victime que d'une marée particulièrement forte, et malgré les gens de la plaine qui tentaient de l'en dissuader, l'année d'après la mère recommença. La mer monta encore. Alors elle dut se rendre à la réalité : sa concession était incultivable. Elle était annuellement envahie par la mer. Il est vrai que la mer ne montait pas à la même hauteur chaque année. Mais elle montait toujours suffisamment pour brûler tout, directement ou par infiltration. Exception faite des cinq hectares qui donnaient sur la piste, et au milieu desquels elle avait fait bâtir son bungalow, elle avait jeté ses économies de dix ans dans les vagues du Pacifique.

(Un barrage contre le Pacifique)

 

La mer, la plaine, le ciel blanc orageux. Des heures durant, je parcours en moto la terre impossible et sur le chemin de poussière de plus en plus étroit, je m'impose la liberté de rester au plus loin de la piste pour observer les pêcheurs et les champs vides de la saison sèche. Mais qu'il fait chaud ! C'est insupportable. Ma peau brûle malgré l'approche de la nuit, je ne vois plus rien tant la lumière aveugle. Puis des marécages, de la vase, un environnant hostile et vide de vie. Des barrages...

 

 



 

  • La plaine n'existait pas.

Elle faisait partie du Pacifique.

C'étaient des eaux salées, des plaines d'eau.

 

On ne savait pas où commençait le Pacifique. Où se terminait la plaine.

Entre le ciel et la mer.

(L'Eden Cinéma)

 


C'est la peur de la marée et au loin, la mère qui crie. Je l'entends enfin malgré les villages paisibles qui se sont agrandis sur le district de Prey Nop. On ne meure plus de faim aujourd'hui, ni de choléra, ni d'aucune autre maladie. Ils ont l'air si heureux.

L'enfant se tait sous les coups de la mère. La laisse faire. Ce sont les bruits de l'eau contre la plaine, une mer turquoise si douce… inoffensive. Si la mère mourrait d'une de ses crises, l'enfant et le petit frère pourraient enfin partir. Mais cette mère, leur amour : impossible de la quitter de son vivant, on ne peut pas comprendre… Je me souviens de S. Thala, le sable à l'infini, la mer, puis le ciel qui se perd jusqu'à la tombée de la nuit. L'aurore. Tout me fait penser à S. Thala ici, c'est étourdissant. Les grandes marées normandes, le sable mouillé sur des kilomètres comme l'étendue de la plaine. L'allée qui longe la plage : la piste. La mer : la mer à perte de vue. Quant au vent… l'amour, la folie et l'oubli.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 









  • Je me souviens : la forêt et le Pacifique autour de la maison. Comme j'entendais le vent.

Ça cognait contre la montagne.

J'étais sur le passage du vent.

(L'Eden Cinéma)

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

                Là.




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