Des barrages contre le Pacifique



La marée de juillet monta à l'assaut de la plaine et noya la récolte.

 

La marée de juillet monta encore l'assaut de la plaine et noya la récolte.

 

  

 

(…)

JOSEPH ET SUZANNE, l'un après l'autre

Il n'était plus rien resté à la mère.

Que ses pensions de veuve et de retraitée de l'enseignement colonial.

Alors qu'est-ce qu'elle a fait ?

Qu'est qu'elle a fait la mère ?

Ecoutez :

Faute d'arriver à fléchir les hommes, la mère s'est attaquée aux marées du Pacifique.

 

SUZANNE

Elle emprunte aux cherry de Saigon - les derniers usuriers du sud asiatiques.

Elle hypothèque son bungalow.

Elle vend ses meubles.

Et puis, elle construit des barrages contre les marées de l'Océan Pacifique.

 

JOSEPH

Les barrages, ce serait des talus de terre étayés par des rondins de palétuvier - imputrescibles - qui devaient tenir cent ans, au dire de la mère.

Elle en était sûre. Elle n'avait consulté aucun technicien. Elle n'avait lu aucun livre : elle en était sûre. Sa méthode était la meilleure. La seule.

 

SUZANNE

La mère avait toujours agi comme ça . Elle avait toujours obéi à des évidences dont elle seule avait la certitude.

Toujours.

Jusqu'à sa mort.

 

JOSEPH

A une sorte de logique définitive, invérifiable, qu'elle n'expliquait jamais, et qui, toujours, l'avait habitée.

Jusqu'à sa mort.

 

SUZANNE

Ecoutez : les paysans de la plaine, eux aussi, elle les avait convaincus. 

Depuis des milliers d'années que les marées de juillet envahissaient la plaine…

Non… disait-elle. Non… Les enfants morts de faim, les récoltes brûlées par le sel, non ça pouvait aussi ne pas durer toujours.

Ils l'avaient cru.

 

JOSEPH

Des milliers d'hectares allaient être soustraits au Pacifique.

Tous seraient riches.

L'année prochaine.

 

SUZANNE

Les enfants ne mourraient plus. Ni de la faim. Ni non plus du choléra.

On aurait des médecins.

Des institutrices comme jeune, elle, elle avait été.

 

JOSEPH

On construirait une longue route qui longerait les barrages et qui desservirait les terres libérées du sel.

On serait heureux. D'un bonheur mérité.

 

SUZANNE

A la saison sèche les travaux commencèrent.

Trois mois.

La mère descendait avec les paysans, à l'aube, et revenait avec la nuit.

Trois mois.

 

SUZANNE OU LA MÈRE

Puis aux grandes marées la mer est montée à l'assaut de la plaine.

Les barrages n'étaient pas assez solides. En une nuit ils se sont effondrés.

 

JOSEPH

Beaucoup de paysans sont partis, avec les jonques, vers une autre région du Pacifique.

 

SUZANNE

Les autres étaient restés dans la plaine. Les enfants ont donc continué à mourir. Personne n'en avait voulu à la mère d'avoir espéré.

(L'Eden Cinéma)

 

 

 

 

 

 

Ce qu'il faudrait c'est creuser plus profondément… dépasser la boue… atteindre l'argile… Temps. Oui c'est ça… creuser l'eau…

renforcer le talus le long du rac et de l'autre côté du bungalow… mais avant tout planter profond les rondins de palétuvier, au moins à un mètre de profondeur… essayer d'atteindre l'argile, de dépasser la boue… tout est là… entre les pieux, cimenter… de loin en loin, tous les dix mètres, couler les bases de ciment… le ciment on peut l'avoir à Ream, à moitié prix dans les réserves des services portuaires… ce n'est pas ça le problème… le problème, c'est de creuser la boue, d'atteindre… d'atteindre le fond des marécages, l'argile… la première fois c'était ça qui manquait… le ciment… rappelle-toi les milliards de crabes qui ont traversé les barrages… la marée est passée… Temps. La première année il ne faut pas s'illusionner, il restera du sel… il faudra attendre pour laver la terre jusqu'à l'argile… à mon avis il faudra bien trois ans, etc...

(L'Eden Cinéma)

 

 

Un an après la mort de Marguerite Duras, la construction des barrages commencent le long de la plaine de Kam. Quelle ironie tout de même, près de cent ans plus tard l'injustice a été enfin réparée… par les français. Ceux même qui ont vendu la terre incultivable à la mère. Ceux même qui réclamaient les récoltes tous les ans. C'est drôle, elle ne l'aura jamais su. 

Des kilomètres et des kilomètres de digues et de barrages. Le chemin de terre sur la digue contourne la mer de Chine et les marécages. Mais je ne vois pas la mer. Cachée par des arbustes, je ne peux que la sentir : une odeur de vase qui écoeure, un souffle iodé, le bruit d'une barque au loin. Comment la mère a-t-elle pu seulement imaginer entreprendre un tel projet ? Construire un barrage contre le Pacifique… Comment a-t-elle réussi à convaincre les paysans alentours ? Rassembler les rondins de bois, creuser, creuser, puis construire sous la chaleur de la saison sèche. C'est énorme. La plaine s'étend si loin que je peine à imaginer le projet possible. 

Les champs maintenant cultivables depuis dix ans, les villages tout autour, le sourire des enfants sur la digue, sur le chemin de l'école ou dans le Rac avec les buffles. Nus, ils jouent et se lavent avant d'aller diner la nuit tombante… Tout est si paisible autour du bungalow de la mère, si elle savait.

Et la mère, morte dans l'injustice. Morte folle de ses barrages écroulés… si elle savait elle aussi. Si elle pouvait voir la construction financée par la France, le travail dans les champs, l'économie grandissante des paysans. Personne ne se souvient de la femme blanche ici, ni de ses tentatives contre l'océan… Personne. Il ne reste qu'une stèle posée par un admirateur français en mémoire de Marguerite Duras. Rien sur la mère ni sur ses efforts assassinés. Rien. Il ne reste rien. 

Simplement des barrages à perte de vue. Des barrages partout. La marée qui revient dans tous les livres, dans ses mots, des obsessions. Il n'y a que ça : des barrages à perte de vue.

 


- C'est vrai, s'il n'y avait que ça…, dit Suzanne d'un air interrogateur.

- S'il n'y avait que l'auto, dit Joseph.

- Ce ne serait rien, dit la mère, rien du tout…

Impatient, en avance sur le leur, le rire de Joseph les gagnait.

- Il n'y a pas que l'auto. On avait des barrages… des barrages…

La mère et Suzanne poussèrent un cri aigu d'intense satisfaction. À son tour Agosti pouffa de rire. Et le sourd glouglou qui s'élevait du côté de la caisse signifiait que le père Bart lui aussi s'en mêlait. 

- Ah ! les crabes… les crabes…, s'exclama la mère.

- Les crabes nous les ont bouffés, dit Joseph.

- Même les crabes…, dit Suzanne, qui s'y sont mis.

- C'est vrai… même les crabes, dit la mère, ils sont contre nous…

(…)

- Il n'y en a pas deux, d'histoire comme celle de nos barrages, dit Joseph. On avait pensé à tout mais pas à ces crabes…

- On leur a coupé la route, dit Suzanne.

- … Mais ça les a pas gênés, reprit Joseph, ils nous attendaient au tournant, de deux coups de pince, vlan ! les barrages en l'air.

- Des petits crabes couleur de boue, dit Suzanne, inventés pour nous…

- Il aurait fallu, dit la mère, du ciment armé… Mais où le trouver ? 

Joseph lui coupa la parole. Le rire se calmait.

- Il faut dire, di Suzanne, que c'est pas de la terre, ce qu'on a acheté…

- C'est de la flotte, dit Joseph.

- C'est de la mer, le Pacifique, dit Suzanne.

- C'est de la merde, dit Joseph.

- Une idée qui ne serait venue à personne…, dit Suzanne.

La mère cessa de rire et redevint tout à coup très sérieuse.

- Tais-toi, dit-elle à Suzanne, ou je te fous une gifle.

(Un barrage contre le Pacifique)

 

 

 

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