En Indochine, au bord du Mékong, Calcutta




Partir à la recherche de Marguerite Duras.

Cent ans trop tard.

Sur le Mékong.

Là où elle n'est pas.

Là où elle n'est jamais retournée.

En Indochine.

Partir à sa recherche dans un monde qui n'existe plus.

Sur le bac. Au bord du Rac. 

Elle a quinze ans et demi.

Elle a cent ans.

 

Elle n'a plus d'âge.

 

 

 

 

C'est à Prey Nop que l'histoire commence. Elle a dix ans. Ou peut-être douze. Ou peut-être, c'est à la mort de son père quand elle avait six ans. En Indochine française, terre sale et malade, là où les enfants meurent de la faim gavés de mangues vertes. Le père tué par le paludisme, elle se retrouvera seule avec la mère et les deux frères. Ils rentreront ensuite en France pendant deux ans avant de repartir à nouveau vers la moiteur du Mékong. 

Elle ne connaît pas son pays. Elle grandit entre deux identités, sans bien comprendre ce que française signifie, sans bien savoir ce qui la diffère de ses amis annamites. Ses traits se tirent, elles marche pieds nus au bord du Mékong, elle devient autre. Ni la petite blanche de la campagne française ni la petite aux yeux bridés de la terre exotique, mais différente encore ; à part. 

Son nom est Donnadieu. Elle ne le supportera jamais. L'histoire déjà amorcée dans la contradiction.


La mère achète avec ses économie une concession à la direction générale du cadastre de la colonie. Prey Nop, au Cambodge, au bord de la mer de Chine. Après la mort de son mari, une terre pour cultiver, des plantations pour vivre et gagner le respect des autres blancs. Mais la mer monte et inonde l'ensemble de la terre dès l'arrivée de la mousson. 

L'histoire de la petite Donnadieu démarre avec le premier passage du Pacifique sur la récolte, sur le barrage et la mère. Le lieu disparaîtra chaque année sous les eaux. Et elle.

Dans l'absence et la fatalité.

L'histoire de sa vie.

 

 

  • L'histoire de ma vie n'existe pas. Ça n'existe pas. Il n'y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l'on fait croire qu'il y avait quelqu'un, ce n'est pas vrai il n'y avait personne

(L'amant) 


Je ne comprends pas bien encore mon attachement pour ces mots. 

  


Je lis Marguerite Duras.

Mais je ne lis pas tout Marguerite Duras. 

Et depuis cette rencontre extraordinaire, j'écris. 

 

J'ouvre le livre régulièrement et au hasard d'une page j'en sors bouleversée. Toujours. 

Et toujours je me mets à écrire. Comme ça, rien de plus, je note quelques idées. 

Lire ses mots c'est un peu entrer en elle. C'est quelque chose d'incroyable et de terriblement solitaire, cela ne peut pas s'expliquer. Je ne pourrai jamais parler de ses romans je crois. Je ne saurai peut-être pas l'écrire non plus car il s'agit d'écouter le rythme de ses phrases, la lenteur. Les riens. Les obsessions aussi. Les non-sens.

Cela prend du temps. 

C'est la musique durassienne ils disent. 

J'entends sa voix, je pense avec sa voix. Je lis. L'écoute. Puis j'écris. Cela se passe toujours ainsi, en griffonnant quelque chose, de manière excessive, sentimentale, torturée peut-être. 

Saccadée.

 

 

Dans deux semaines je serai au bord du Mékong, dans un bungalow peut-être, au milieu de l'inconnu.

Être à l'étranger c'est s'accepter comme étant entièrement perdue. C'est la perte de tout contrôle et de toute compréhension, comme amorphe peut-être, lointaine soi-même. Arriver dans un pays nouveau c'est parfois comparable à la lecture de ses textes. On ne comprend pas tout la première fois mais on entre dans un univers différent. Et on s'habitue doucement. 

C'est dans l'absence de narration que tout se confond, comme pour sa grande période d'Anne-Marie Stretter. Si je lis L'Amour sans avoir lu Le ravissement de Lol V. Stein ou vu les films India Song et La femme du Gange, je n'aurai aucun repère auquel me rattacher. Si je vois pour la première fois La femme du Gange, je serai perdue. Perdue sur le moment puis portée par le souvenir du film ensuite. C'est après que l'on peut comprendre.

On devient intemporel, effacé, on devient nous-même Lol V. Stein. On est tous un peu Lol V. Stein à l'étranger : hors du monde qui nous entoure et dans le silence de la solitude. Car Lol, c'est le temps qui passe. C'est la dépossession aussi, comme disparue de la terre. 

 

Les lieux sont très importants dans l'oeuvre de Duras. Les lieux comme nulle part et partout à la fois. Il y a la mer, l'amour, la mort et la folie. Peu importe l'endroit exact, peu importe le temps qui passe, si c'était hier ou l'année dernière, si je lis L'Amour avant Le ravissement de Lol V. Stein, peu importe car je ne cherche pas toujours à savoir. C'est simplement un sentiment et des mots qui me reviennent constamment.

 

 

  • Où est-ce ? Un quai de douane de là-bas, de la Mésopotamie du Gange, perdu ici, à S. Thala ?

Ces villas résidentielles, closes, blanches, celles du quartier anglais de Calcutta ?

Ces nuages, ceux d'une mousson qui avance, continent flottant, pour aller crever su le Népal ?

C'est ça : là-bas a glissé. Il est ici. Nous avons pénétré dans le lieu vidé de l'amour.

(La femme du Gange)

 

 

Partout au même endroit comme le petite mendiante du Cambodge. Enceinte et chassée par sa famille, elle rôde dans les plantations. Elle a faim. La petite est si maigre, elle n'a plus de cheveux ; on l'entend devant l'ambassade de France de Calcutta. On l'entend chanter. Elle semble un peu folle aussi, la misère emporte tout. Et c'est la mère qui achètera l'enfant de la mendiante dans le Barrage...

 

La petite mendiante se cache dans les buissons, aux alentours de la forêt, avec les lépreux. Toujours dehors. Folle.

La femme de l'ambassadeur de France ne parle pas. Repliée dans un coin de son salon, dans le jardin de l'ambassade, sur le court de tennis ou dans la villa sur les îles. Elle ne sort jamais.

 

Les lieux symbolisent, comme la mer, omniprésente ; la mer, les marées, allées et venues de l'eau. Elle a peur de la mer comme elle en est fascinée. C'est d'un endroit clos souvent qu'elle l'observera monter et descendre. D'un hôtel, aux Roches Noires à Trouville, d'une fenêtre. D'un endroit fermé et ordonné. 

Dans sa maison, c'est autrement encore car elle fait partie du lieu. Ce sont des femmes dans le silence de la maison. "Elle sont incrustées dans la pièce, comme insérées dans les murs, dans les choses de la pièces." Comme une sécurité peut-être. Quand la forêt en opposition signale le danger : on y entre rarement et quand on y est, on y croise des tueurs ou un criminel y meurt. Et la ville, une petite ville, les personnages qui marchent dans les rues perpendiculaires. On s'apprivoise. On y est comme on pourrait être ailleurs, on se promène doucement en fredonnant.

 

La musique est là, à Calcutta, S. Thala, dans la maison de Neauphle-le-Château.

C'est India Song. Tous, ils chantent India Song.

La petite mendiante aussi.

 

 

Musique Marguerite Duras

Carlos D'Alessio

 

 

 

C'est lent. 

Il faut prendre le temps d'écouter.

Le vice-consul sifflote Indiana's song tout en marchant.

Où est-ce ?




Silence.

Silence longuement.

 

 

 

 

Je pars dans un pays qui n'existe pas à la recherche de quelqu'un qui n'est plus. Je n'avais rien d'autre à faire, je ne pouvais rien faire de mieux alors.

Retrouver Duras c'est trouver l'essence de mon écriture. 

Je ne saurai pas travailler autrement. C'est impossible.

 

Peut-être, j'aurais pu m'isoler en Normandie et suivre lentement l'avancée des grandes marées. J'aurais pu aller à Calcutta, dans une campagne retirée de France, en Italie. Mais je choisis de chercher là où tout a commencé. Un lieu sans lieu. Celui de son enfance qui l'obsèdera toute sa vie. En Cochinchine, sur le Mékong, à Sadec aussi, au bord de la mer de Chine. C'est la chaîne des Éléphants, la forêt et le danger.

C'est à Hiroshima. S. Thala. 

 

En Indochine.

 

 

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