Quand l'Université se voit imposer des certifications privées...

Pendant ce temps où nous sommes tous confinés vient d’être publié par notre Ministère de la Recherche un arrêté qui conditionne dorénavant l’obtention de la licence et du DUT à la passation d’une certification externe en langue anglaise reconnue à l’international, dès la rentrée de septembre 2020.

Pendant que nous sommes confinés et devant nos ordinateurs pour tenter de rester en lien avec nos étudiants ou nos élèves, —du moins ceux qui le peuvent bien sûr — car toutes et tous n’ont pas les conditions d’accès au matériel informatique et au haut débit, ni à un simple espace pour s’isoler et étudier, notre Ministère s’active. On pourrait s’en réjouir, lorsqu’une grande partie de nos politiques semble découvrir les inégalités qui en période de crise s’accentuent de façon encore plus pathétique, alors nous pourrions imaginer qu’il s’agit de les combattre... Et bien non.

           Pendant ce temps où nous sommes tous confinés….vient d’être publié par notre Ministère de la Recherche un arrêté, le 3 avril 2020 un arrêté « relatif à la certification en langue anglaise pour les candidats inscrits aux diplômes nationaux de licence, de licence professionnelle et au diplôme universitaire de technologie » pour application dès la rentrée de septembre 2020. Cet arrêté conditionne dorénavant l’obtention de la licence et du DUT à la passation d’une certification en langue anglaise reconnue à l’international. Il laisse la possibilité de recourir à des entreprises privées pour certifier les compétences et les connaissances en langues de nos étudiants via un appel d’offre dont l’un des critères est le chiffre d’affaires de l’organisme certificateur.

Malgré la protestation des sociétés savantes de langues et cultures étrangères et du CNESER  (unanimité contre moins 2 abstentions), malgré les réactions syndicales ou des conférences des différentes instances universitaires pour défendre la diversité linguistique, le ministère a pris le parti de reconnaître le Test of English for International Communication (TOEIC) et le Test of English as a Foreign Language (TOEFL), développés par l’entreprise américaine ETS, ou encore Cambridge Assessment, au détriment du Certificat de Compétences en Langues de l'Enseignement supérieur (CLES) directement adossé au Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues (CECRL),  issu de la recherche publique, développé et réalisé par des universitaires, et mis en place depuis 2000 au sein des universités françaises  https://www.certification-cles.fr/

Nous pourrions avec une pointe d’humour suggérer qu’il s’agit là de célébrer le départ du Royaume-Uni de l’UE en gardant la langue de Shakespeare en souvenir- ou aider Trump dans la crise qui s’annonce mais à dire vrai l’humour n’est plus de mise dans pareil cas

Le fait est que le ministère n’a pas pris le parti de défendre la reconnaissance du CLES au niveau international, ni tenu compte de l’engagement et du travail de ses propres personnels depuis 2000. C’est un déni du travail accompli par l’Université.

 L’Université ne peut-elle pas certifier ses formations ? A moins que le Ministère ne considère que nous n’avons pas les moyens d’accomplir ces tâches… et propose une stratégie pour privatiser une partie de nos formations et nos diplômes ?

Les conséquences sont multiples : obligation de recrutement massif d’enseignants d’anglais car il suffit de regarder la situation actuelle pour se rendre compte que la pénurie d’enseignants est récurrente…mais il est vrai qu’en France, on fait des cours de langues à 35-40 élèves et pour masquer le problème, on dédouble les effectifs à coût constant, en réduisant le nombre d’heures à une peau de chagrin, pour s’étonner ensuite que nous ne sommes pas doués pour les langues !. Autre option, le recours à la sous-traitance ce qui se fait déjà dans certaines écoles d’ingénieurs, vétérinaires ou autres qui ne peuvent assurer les enseignements et où l’on demande aux étudiants se former à leurs frais dans le privé…

Avec l’obligation de l’anglais pour tous et toutes, c’est d’ores et déjà le choix de langues au collège et au lycée qui s’en trouve modifier.

J’ai participé au cours de ces vingt dernières années à des comités de formation, Licence et master au Ministère, il me semblait que l’ouverture aux autres étaient une des valeurs prônées et que l’on pouvait faire partager. Si pour nous tous et toutes, l’anglais reste une des langues de communication internationale, nous savons également combien la diversité est une richesse, que derrière une langue il n’y pas qu’un marché potentiel mais des êtres, d’autres façons de dire, de penser le monde, de le construire aussi. Pouvoir penser autrement c’est un des premiers apprentissages de la liberté ; se mettre à la place de l’autre, un apprentissage de la fraternité, de l’hospitalité.

A titre d’exemple, l’Institut Cervantes, organisme public espagnol pour la défense de la langue et des cultures d’Espagne a signé en automne dernier une convention avec le Ministère de la Recherche espagnole pour que l’espagnol, soit au même titre que l’anglais, langue de communication scientifique 

En imposant l’anglais comme seule langue obligatoire à l’université, dès septembre 2020, avec tout ce que cela implique, après ce long confinement, outre les problèmes d’accompagnement et d’encadrement (salles, enseignement, heures de cours), n’a aucun sens, si ce n’est consacrer le monopole du globish... 

Et ce n'est hélas qu'un exemple...Il ne suffit pas de saluer les fonctionnaires, de les applaudir...  quand la politique continue à privatiser le service public;

« J’ai mal à l’Université » comme dirait Unamuno

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.