Contre les oublis: hommage à l'historien Santos Julia

Le 24 octobre 2020 ne peut être considéré comme un jour anodin, ni pour les Espagnols, ni pour tous celles et ceux qui s'intéressent à l'Espagne...

Mercredi dernier, à la veille de l’exhumation de Franco, disparaissait un grand intellectuel espagnol, Santos Julia. Professeur en Sciences politiques (UNED Madrid), il était  un des grands spécialistes de l'histoire politique, sociale et intellectuelle de l'Espagne du XX- Né en 1940, il a accompagné, analysé et décrypté l’Espagne dans ses transformations. Un regard lucide allié à une rigueur historique, trop souvent absente des débats  sur nos voisins, une bienveillance et un humour indispensable face aux passions. Pour tous celles et ceux qui travaillent ou s'intéressent à l'Espagne,  ses études et essais sont des lectures incontournables : sa biographie de Manuel Azaña, Vida y tiempo de Manuel Azaña, 2008, apporte une vison tant sur Azaña que sur l'époque et, pour qui veut dépasser les affects et aborder une réflexion approfondie de l’Espagne contemporaine, la lecture de  Historia de las Dos Españas, Taurus, 2004, Prix national d’Histoire  par exemple ou encore Transición. Historia de  una política  española, 1937-2017 ( 2017),  ou encore Victimas de la Guerra Civil, 1999, Violencia política en la España del siglo XX (2000) sont des outils pour tout débat et analyse documentés.

Il nous laisse un dernier ouvrage dont le titre est évocateur : Demasiados retrocesos. España 1898-2018  témoignage de son engagement intellectuel, de sa passion aussi pour son pays  dont il analyse et interroge passé, présent et futur avec la rigueur historique qui s’impose.  Dans les débats qui agitent l’Espagne d’aujourd’hui et que Santos a suivi jusqu’à ses derniers jours, son absence se fait encore plus sensible. Si l'ami nous manque déjà,  l'intellectuel, plus encore. 

En lisant les articles de presse française sur l’actualité espagnole de ces dernières semaines, une extrême lassitude m’envahit : que de débats, de leçons, de manichéisme dans les propos qui révèlent une grande méconnaissance, - ou une mémoire percée !- une notable partialité dans les débats. Il est vrai qu’en septembre dernier l’ONU, elle-même devait s’excuser pour avoir attribué le bombardement de Guernica aux Républicains! Ou autre exemple, un manuel de Première, sans doute imprimé dans l’urgence de la réforme –merci, Monsieur Blanquer !- et heureusement rapidement rectifié - confondait Adolfo Suarez et le socialiste portugais Mario Soares, présentant ainsi le secrétaire du Mouvement et chef du premier gouvernement de la Transition comme le leader de l’opposition au franquisme de retour ! 

Au vu de l’énormité des bévues, certains pourraient y voir une forme d'humour noir. Personnellement, j’avoue ne plus avoir cette distance. Elles me semblent révélatrices d’une totale méconnaissance de nos voisins, de leur Histoire, des valeurs et des peuples qui y vivent. Quand on parle de l’Espagne, tout débat devient soudainement passionnel, le vécu ou l’héritage des un(e)s et des autres, frustration ou caricature… il est bien difficile d’avoir un débat serein.

C'est pourquoi, le 24 octobre 2020 ne peut être considéré comme un jour anodin, ni pour les Espagnols, ni pour tous celles et ceux qui s'intéressent à l'Espagne... Les restes du vieux dictateur quittent enfin le mausolée qu’il avait fait ériger à sa gloire et honneur dans la sierra Guadarrama, proche du monastère de l’Escorial (où reposent les monarques espagnols), juste un peu au-dessus… à la hauteur de sa mégalomanie. Un symbole, un lieu, Cuelgamuros qui pourrait devenir un lieu de mémoire comme le sont aujourd’hui Auschwitz, Mauthausen… un lieu du souvenir, de ceux qui l’ont construit et qui y ont laissé leur vie mais aussi un lieu d’enseignement pour une période quasi oubliée  des programmes !

En effet,  il n’existe pas en Espagne une Histoire consensuelle, une mémoire collective, un récit partagé. L’Etat franquisme a censuré toute mémoire et fixé une histoire nationale à sa gloire. Depuis la mise en place des Communautés Autonomes (la Constitution 1978 qui régit aujourd’hui l’Etat espagnol), les compétences en matière d’enseignement sont décentralisées et du ressort des Gouvernements Autonomes. Ainsi l’Histoire enseignée en Catalogne n’est pas la même qu’à Madrid, en Andalousie, en Galice ou Extrémadure par ex. Il suffit de feuilleter les manuels scolaires pour s’en convaincre et comprendre aussi que depuis quatre décennies, cette ou ces histoires font leur chemin et sont soumises aux couleurs des gouvernements des Communautés (cf. les demandes de Vox au gouvernement de droite en Andalousie par ex. ou les récentes polémiques soulevées en Catalogne et aux Canaries, sur l’absence des Rois Catholiques pour les uns ou des fleuves espagnols pour les autres).

Dans un tel contexte, comment s’étonner qu’au bout de 40 années d’autonomie, la population de telle ou telle région se sente différente ?  Est-il possible d’envisager qu’un jour, un projet commun comme celui qu’a porté la 2de République avant qu’elle ne soit détruite, puisse réunir les peuples d’Espagne ? Comme la guerre d'Espagne fut présentée par beaucoup comme une répétition de la seconde guerre mondiale, l'Espagne d'aujourd'hui semble être une métaphore d'une Europe à construire et une invitation à penser en projet commun, solidarité et cultures partagées. 

Cette réflexion me ramène à un autre grand historien, Jacques Le Goff qui nous rappelle que : « le passé est une construction et une réinterprétation constante (…) il a un avenir qui fait partie intégrante et significative de l’histoire, (JLG, Histoire et mémoire,1988, 189). Nous savons combien le passé se reconstruit en fonction du présent tout autant que le présent est expliqué par le passé d’où l’enjeu de la transmission , de l’enseignement, notre responsabilité.  “Se rendre maître de la mémoire et de l’oubli est une des grandes préoccupations des classes, des groupes, des individus qui ont dominé ou qui dominent les sociétés historiques. les oublis, les silences de l’histoire sont révélateurs de ces mécanismes de manipulation de la mémoire collective.” nous dit Le Goff (JLG, Histoire et mémoire,1988, 107) 

C’est là que le travail des historiens comme Santos Julia, Le Goff  devient absolument indispensable, c’est là que connaissance, distance et réflexions s’imposent pour peu que l’on veuille s’en donner le temps.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.