Travail du sexe et confinement

Parmi les populations marginales, particulièrement démunies face à la crise sanitaire actuelle, il y a les prostitué-es/travailleur-ses du sexe. Leur situation est alarmante du fait de l'arrêt total de leur activité et l'absence de statut et de reconnaissance sociale les place dans un dénuement matériel, social et psychologique particulièrement éprouvant.

Pour Emile de Girardin, « Gouverner, c'est prévoir ; et ne rien prévoir, c'est courir à sa perte. 1». Cette maxime, plus célèbre que son auteur, résonne avec une acuité exacerbée, dans la période que nous connaissons actuellement.

De fait, on peut constater une totale absence de prévision non seulement du point de vue sanitaire, mais aussi des conséquences possibles d'une épidémie sur des populations marginales ou marginalisées volontairement eu égard aux activités non reconnues et même pénalisées qu'elles exercent. On a déjà testé les mesures destinées à éliminer le « problème » en en faisant des délinquant-es2, permettant de les écarter du droit commun.

Parmi ces populations, il y a les prostitué-es/travailleu-r-ses du sexe. Ces femmes et ces hommes, dont le travail, qui devrait pourtant, d'un point de vue objectif, être reconnu comme un régulateur social dans le dispositif de sexualité qui est le nôtre, sont totalement invisibilisé-es. Le travail du sexe fait l'objet d'un regard dédaigneux, amusé, ironique, méprisant, condescendant, compassionnel, selon les cas, mais n'est jamais considéré comme un métier utile, concourrant à l'apaisement des tensions sociales très souvent exprimées via le sexe.

Si les dirigeants politiques avaient souscrit dans un passé proche et souscrivaient encore à cette maxime, la situation actuelle ne serait sans doute pas la même. La lucidité du pouvoir, tributaire d'une idéologie néo-libérale, en est logiquement impactée.

Quel est l'intérêt économique d'une activité non inscrite dans la nomenclature officielle des métiers ? Bien que, depuis 1994, les prostituées sont assujetties à la rubrique BNC, bénéfices non commerciaux - case à dessein mal définie du code des impôts - censée prélever l'écot de professions non homologuées, le pouvoir s'est bien gardé de s'intéresser à ces contribuables et à leur inscription invisible dans l'effort collectif.

Pour quelles raisons objectives cette frange de la population doit rester invisible ? Bien sûr, on ne peut négliger le rôle des entrepreneurs de morale, en l'occurence le MDN ou des féministes dogmatiques qui se donnent comme ambition de redéfinir le féminin, tel qu'elles le conçoivent. Mais, au-delà, l'Ėtat, qui a validé ces options idéologiques dont la volonté de pouvoir sur les comportements est connue et - hélas reconnue - reste muet sur la situation des TDS/prostitué-es, exclu-es des politiques sociales en général et du coup des mesures d'aide actuellement mises en place pour les catégories professionnelles « normales » en situation de détresse économique.

Doivent-iles être ignoré-es des pouvoirs publics du seul fait de la marginalité dans laquelle on les a inscrit-es ?

Si les préconisations des associations en matière de reconnaissance sociale et de statut, si les critiques constructives qu'elles ont formulées à maintes reprises sur les politiques répressives, dont l'efficacité s'est révélée inopérante, avaient été pragmatiquement entendues, c'est toute une population qui pourrait bénéficier d'une aide de l'Ėtat et qui serait moins démunie en temps de crise. Mais, prévoir ne relève visiblement pas des compétences étatiques à l'heure actuelle.

 

 

 

1Emile de Girardin, La politique universelle, 1852.

2Voir la LSI, adoptée en 2003, qui fait du racolage un délit, puni de 3 750 € d'amende et de deux mois d'emprisonnement.

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