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Billet de blog 3 janvier 2026

La cage des fauves - Réflexion sur la couverture médiatique du drame de Crans Montana

J'ai vu passer, dans mon fil d’actu, des interviews, face caméra, de jeunes rescapés du drame de Crans-Montana. Ils viennent d’échapper à la mort et de perdre des amis dans un incendie terrible. Et on leur tend un micro.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J'ai vu passer, dans mon fil d’actu, des interviews, face caméra, de jeunes rescapés du drame de Crans-Montana. Ils viennent d’échapper à la mort et de perdre des amis dans un incendie terrible. Et on leur tend un micro. Sont-ils en état d’y consentir de manière libre et éclairée ? Probablement pas.

Quelques secondes de ces vidéos ont suffi à me faire bondir de colère et d'effroi. Mais comment en est-on arrivé à un tel degré d'inhumanité et d’inconscience ? Est-ce que tout se justifie, pour alimenter les chaînes d'info en continu et faire le buzz ?

 Ces jeunes, parfois mineurs, sont manifestement en état de choc. Leur posture, leur air hagard, la manière dont ils ou elles parlent en mode automatique, et surtout la qualité de leur regard nous donnent des indices de l'état post-traumatique dans lequel ils se trouvent. Certains regards furtivement tournés vers l’extérieur peuvent être lus comme des tentatives de fuir une conversation dont on a perdu le contrôle.

 Bien sûr, c'est ma formation de psychologue qui me fait écrire ces lignes. Mais tout individu un peu sensé peut voir dans quelle vulnérabilité se trouvent ces jeunes. Percevoir qu'ils ne vont pas bien et que c'est d'une cruauté sans nom de leur demander d'en témoigner.

L’un d’eux parle, en pleine sidération. On ne sait pas bien s'il habite son corps, ses sensations. S'il a affaire à l'angoisse. S'il lutte contre l'effondrement. On ne sait même pas s'il est là, psychiquement parlant.

On ignore s'il a été déjà pris en charge, entouré, apaisé, tenu à l'écart du drame. Ou si, rôdant sur les lieux de l’accident comme peuvent le faire des rescapés face au non-sens de la mort, il est malencontreusement tombé sur une des équipes TV envoyées sur place.

 Mais on l’interroge.

Faisant fi de l’extrême fragilité dans laquelle il se trouve, on le livre en pâture aux téléspectateurs mais aussi aux réseaux sociaux où il sera éternellement présent même lorsqu'il fera tout pour oublier ce à quoi il a assisté.

La place de ces rescapés n'est pas sur BFM ou tout autre chaîne, d'ailleurs. En tant que victimes, ils ont droit à un minimum de respect et à la protection de leur image.

La place de ces jeunes est auprès d'une équipe de secours. Auprès des psychologues dépêchés sur place. Ou de professionnels aptes à recueillir leur parole et à les accompagner avec toute la délicatesse requise.

Elle est auprès de leurs familles ou de personnes capables de les entourer et de respecter les mécanismes psychiques qu'ils mettent en place pour lutter contre l'effraction traumatique. Elle est auprès des enquêteurs pour qui cette parole est précieuse.

 Certains objecteront que ces jeunes sont libres de répondre aux journalistes si ça leur chante. Oui, à condition d’être en état de discerner ce que cela produit en eux. Et ce qu’il va advenir de leur parole. Quand on est en état de choc, on n’est pas forcément apte à mener cette réflexion. Ou même à dire non. On doit être protégé.

 D’autres diront qu’ils ont besoin de parler après ce qui vient de leur arriver. Mais parler, ce n'est pas ça.

Ce n’est pas répondre à des questions intrusives. Ce n’est pas se faire tirer les vers du nez en visant le sensationnel. Ce n'est pas être interrogé, debout, dans la rue et le froid, pour illustrer un drame au 20h. Dans quelle précarité cela met votre interlocuteur de l’interroger ainsi ? Est-ce qu’on ne frôle pas l’abus de faiblesse ?

 Le cadre même de l’interview peut être interrogé. Soit il est fortuit, et cela signifie qu’un journaliste saisit des paroles, au débotté, dans l’urgence et sans réfléchir. Est-ce bien professionnel ? Soit il est délibérément choisi et on a demandé au témoin rescapé de se tenir là, à quelques mètres du bar où s’est produit le drame pour un effet « sur le vif » qui va faire monter l’audience, au détriment de la personne interrogée. On peut questionner ce choix, cette discrète mise en scène pour ce qu’elle signifie. Quand vous voulez vraiment discuter avec quelqu’un d’un sujet important, vous préférez vous tenir debout au milieu de la rue, ou assis, à l’abri des regards et du vent, devant une boisson chaude ?

 Je reviens sur cette idée que ces jeunes auraient besoin ou envie de parler de ce qu’ils ont vécu. Admettons...

Mais parler, ce n'est pas raconter, sans filet et sans filtre, pour l'œil avide de la caméra. Ce n'est pas s'adresser à un invisible voyeur démultiplié. Pour parler, il faut un autre qui soit en capacité d'entendre. Et de répondre. Et de se taire si nécessaire. Quelqu’un qui ait un peu de discernement et qui sache se tenir à l’écart de ce qu’un drame provoque. Parler, ce n’est pas tout dire, tout déballer, sans cadre ni précaution. Il y a une éthique de la parole. Et elle s’applique particulièrement dans ce cas.

 Pour parler, disais-je, il faut un autre. Est-ce que le journaliste qui tend son micro est un autre qui entend, à cet instant précis, de quoi il est question pour ce jeune dont l’existence vient d’être, à jamais, bouleversée ? Je rappelle que ce n’est pas pour cela que sa rédaction l’envoie mais pour faire des images, et vite ! Est-ce qu'il constitue un autre pour lui ? Est-ce qu’il a réellement le souci de ce jeune qui parle ? On peut l’espérer mais nul ne le sait.

D’ailleurs, lorsque l’interview est terminée et la mission « d’information » remplie, que se passe-t-il pour ces témoins ? Est-ce qu'on les laisse là, au milieu de la rue, livrés au pire ? Est-ce qu’on les accompagne quelque part ? Est-ce qu'on prend soin d’eux, ne serait-ce que quelques minutes ?

 Et puis... Est-ce que ces journalistes seront là quand ces jeunes seront assaillis, secondairement, de réminiscences et de cauchemars ? Est-ce qu’ils seront là quand chaque réutilisation de ces vidéos déclenchera des crises de larmes, des attaques de panique ou des impulsions suicidaires ? Quand ils se verront refuser un poste à responsabilité parce que cette image d’eux, hagards, traînera sur le net ?

 Mes questions peuvent paraître étranges ou même naïves, mais ce sont celles d’une psychologue qui recueille, au fil des consultations, les paroles de patients qui ont vécu des drames, plus ou moins anciens. Drames qui ont marqué leur existence et continuent d’agir, parfois à leur insu, dans différents secteurs de leur vie.

Une psychologue qui sait combien ce qui est fait et dit après un trauma est crucial. Qui sait qu’une parole, un geste, peuvent devenir ce qui vous ancre dans l’existence, ce qui vous fait tenir bon dans la détresse, ce qui témoigne de la présence humaine à vos côtés. Ou être ce qui vous lâche dans la cage des fauves à l’instant où vous auriez besoin d’être tenu, contenu, et accompagné avec délicatesse.

Écrivant ces lignes sous le coup de la colère, je m’interroge. Y a-t-il des enseignements de déontologie dans le cursus de journaliste ? Et quelques bases de psychologie ? Ou est-ce que la course au scoop prime sur toute décence ? Sur toute humanité ?

3 janvier 2025

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