A Toulouse, le 23 mars 2021 a eu lieu le procès de la honte

Pourquoi un tel empressement à vouloir juger dans la précipitation et de façon indigne des personnes en situation de handicap ? Leur délit ? Avoir entravé 1h un TGV Toulouse/Paris et pénétré les pistes de l'aéroport Toulouse/Blagnac dans l'espoir d'enfin faire entendre leur demande de respect de leur droits fondamentaux. Quand un procès tourne à l'absurde.

C’est ça la réalité de nos vies. 

Je suis la mère d’une jeune femme handicapée de 33 ans.

Les médecins nous avaient prédit qu’elle ne vivrait pas longtemps : le premier virus qui passerait lui serait fatal. Mais si par hasard elle arrivait à rester en vie, elle serait aveugle et incapable de faire quoi que ce soit. Certains ont même employé le mot de « légume » afin que ce soit plus explicite. Je me souviens du jour où le chef de service nous a fortement conseillé de l’abandonner dans un centre : j’étais jeune, j’aurai d’autres enfants, j’oublierai, fin de l’incident de parcours.

Cette proposition d’une grande violence était inenvisageable pour moi. 

Je m’étais réveillée d’un accouchement compliqué sans avoir vu mon bébé et devrais passer 2 mois à faire le trajet de l’Ariège à Toulouse pour la voir, la toucher avec des gants, et ne lui parler que ce peu de temps. Je la quittais, elle pleurait, et j’en faisais autant tout le trajet du retour.

Que de souffrance, seule chacune de notre côté… Autant vous dire que son retour à la maison m’a paru indispensable. Elle n’était pas malade, elle était handicapée. C’est d’amour et de soins bienveillants qu’Amélie avait besoin. A l’âge de 2 mois, ma fille rentrait à la maison. 

Après le défilé des assistantes sociales pour estimer s’il était bien raisonnable que nous nous occupions d’une enfant handicapée et pour en remettre une couche sur le choix de l’abandon, il nous a fallu faire connaissance. Amélie ne supportait pas qu’on la touche, pleurait beaucoup et j’avais toujours peur de la retrouver morte au fond de son berceau. Après tout c’est bien ce que les médecins avaient dit ! J’ai dû cesser mon activité professionnelle quelques temps afin de m’occuper d’elle. J’arpentais la région pour l’amener soit à des rendez-vous médicaux, soit à des séances de rééducation. Je passais beaucoup de temps à la stimuler. Ce fut là aussi une période difficile. 

Vint le temps d’aller à l’école comme n’importe quel enfant. Mais voilà, Amélie n’était pas comme les autres et ce fut au bon vouloir de l’institutrice. Amélie ne marchait pas, et même si elle avait acquis le langage elle avait des besoins particuliers. A cette époque, les auxiliaires de vie n’existaient pas. J’ai dû pallier à ce manque, en faisant en sorte que cela n’impacte pas la qualité de mon travail avec les autres enfants de l’école ou je travaillais. Je rentrais épuisée de mes journées. On me poussait à la mettre en institution, je refusais, j’étais en colère que l’on ne veuille pas de ma fille dans la cité. J’étais en colère que l’on considère que sa place était ailleurs, loin de sa famille, cachée, exclue. On me culpabilisait, le discours dominant claironnait que c’était la faute de la mère et bien souvent je l’ai cru. C’était une grande injustice pour moi. J’ai beaucoup pleuré à cette époque… 

Bon an mal an, j’ai toujours trouvé des institutrices qui acceptaient Amélie dans leur classe, jusqu'à l’âge fatidique des 11 ans. On ne la voulait pas au collège. La loi ne lui permettait pas de rester à l’école primaire. On ne nous proposa que l’institution. Je me suis débattue, mais rien n’y a fait. C’est avec déchirement pour moi et incompréhension pour elle qu’elle est partie en institution. Elle ne rentrait que le week-end. Elle commençait à être mal le dimanche soir et pleurait tous les lundis avant de partir. Elle avait 11 ans et était interne, comme peu d’enfants de son âge.

Ça lui apprendra à être handicapée. Elle prenait ça comme une punition. C’était la double peine. J’avais l’impression de l’envoyer à l’abattoir. J’étais révoltée par tant d’injustice. Je trouvais ça cruel, je me sentais impuissante, on souffrait tous de cette situation. 

Huit ans plus tard, naissait Simon le frère d’Amélie. Nous étions heureux de ce nouveau venu. Cependant, cette situation fut difficile pour lui. Le regard des autres sur sa sœur, les moqueries, les réflexions, l’obligation de grandir trop vite, de ne pas faire de vague, « maman en a bien assez à faire avec Amélie ». De la souffrance, encore et encore….

Les années sont passées et il n’y eut jamais de repos. Toujours des combats à mener pour obtenir les mêmes droits que les autres. Combat pour avoir des aides financières et humaines. Combat pour pouvoir aller au centre de loisir. Combat pour qu’Amélie ait le droit de choisir son lieu de vie. Combat pour sortir de l’institution. Combat pour qu’elle bénéficie d’un moyen de transport, qu’elle puisse aller au cinéma, manger au restaurant… Toute notre vie est faite de combat souvent perdus.

On s’y est tous usés, on y a tous laissé des plumes. Et ça continue, toujours et encore. 

Souvent je me demande qui prendra le relais pour faire toutes ces démarches lorsque je serai morte. Pour la véhiculer, l’aider à effectuer des actes du quotidien. Qui le fera ? Cette idée et cette question sans réponse m’effraient, m’angoissent et m’attristent énormément. 

Aujourd’hui Simon est un jeune homme qui m’a vu et me voit encore dépenser beaucoup d’énergie à essayer de défendre les intérêts de sa sœur. Ces injustices l’impactent aussi et c’est un crève-cœur pour moi de n’avoir pas pu et su le protéger.

Amélie est autonome et a choisi de vivre seule dans son appartement. Elle travaille en Esat, faute de pouvoir travailler en milieu ordinaire comme elle le souhaiterait. Contre l’avis de l’institution, nous lui avons fait confiance et avons respecté ses choix de vie.

En parallèle de mon activité professionnelle, j’ai poursuivi et poursuis encore un marathon pour qu’elle puisse avoir toutes les aides et compensations nécessaires à la vie autonome. Pour qu’elle puisse vivre comme n’importe quel être humain non handicapé. Il m’a fallu tomber gravement malade pour me rendre compte que j’avais la tête dans le guidon depuis la naissance d’Amélie. J’ai fait comme j’ai pu et je continue. J’ai beaucoup de regret, de culpabilité, et de la colère envers les institutions qui nous enfoncent souvent encore plus dans les difficultés. 

Mais une chose est sure, c’est que je suis fière de ma fille, de son parcours, de ce qu’elle est, de ce qu’elle fait malgré toutes les embûches sur sa route. Amélie c’est ma fille, je l’aime, c’est elle que je veux pour fille et pas une autre. C’est pour elle que je lutte, que je milite, que je dénonce. C’est pour elle que je me trouvais le 14 décembre 2018 sur les piste de l’aéroport de Toulouse/Blagnac, parce que mon devoir de mère est de lutter contre toutes les injustices qui lui ont été faites ou lui seront hélas encore faites.

C’est pour elle que j’étais jugé avec mes camarades le 23 mars 2021, par un état qui nous reproche de dénoncer trop fort les injustices et violences quotidiennes que nous subissons chaque jour de l’année. 

En France, en 2021, personne ne veut nous voir, personne ne veut nous entendre, personne ne veut nous écouter et c’est regrettable de n’avoir d’autre choix pour nous faire entendre que de faire des actions « coup de poing ». 

Nous vivons dans une société où les personnes en situation de handicap sont discriminées car considérées comme déviantes d’ une norme basée sur la capacité à être performant, productif, utile. Nous vivons dans une société qui se souvient de nous quelques jours dans l’année pour des opérations de charité. 

Nous sommes handicapés par une société inadaptée, inaccessible, rejetant un pan entier de sa population parce qu’ ayant des incapacités.

Nous sommes handicapés par une société qui nous considère comme des objets de soins et non comme des sujets de droits. Nous vivons dans une société qui décide pour nous, sans nous. Nous vivons dans une société qui nous infantilise. 

Nous sommes considérés et traités comme des citoyens de seconde zone et ce procès l’a bien prouvé. Nous avons subi ce procès et en sommes sortis choqués, humiliés et en colère de ne pas avoir été traités avec équité par la justice comme l’impose la loi. 

On est malentendant et les  micros ne fonctionnent pas, tant pis, c’est un détail pour la justice, le procès doit continuer coûte que coûte.

On a des difficultés d’élocution et les magistrats ne comprennent pas un prévenu qui veut user de son droit d’expression, tant pis c’est un détail, a-t-on des choses à dire pour se défendre quand on est handicapé ?

On est malvoyante et dans l’impossibilité de lire sans aménagement ou de se déplacer dans le tribunal sans aide, tant pis, encore un détail même si la loi l’exige autrement.

On est obligés d’aller régulièrement au toilette, un détail de plus non pris en compte qui nous contraint à porter des couches ou à s’uriner dessus comme ce fut le cas pour l’une d’entre nous. Mais est-ce qu’une personne handicapée ressent l’humiliation ? 

Aucun moyen de compensation prévu, les journalistes n’étaient pas les bienvenu, les conditions sanitaires pas respectés, l’accessibilité défaillante. 8 heures d’un procès dégradant. Mais juge-t-on des personnes humaines ?! 

Nos avocats ont tout fait pour que ce massacre s’arrête et que ce procès soit reporté quand des conditions dignes seraient remplies. Mais non, la justice en a décidé autrement. 

Nous étions tous, même l’avocat d’un plaignant, abasourdis, scandalisés par tant d’empressement à faire un procès dans de telle conditions. 

Cette journée éprouvante et traumatisante nous conforte dans la conviction que l’on doit tous lutter contre un système injuste et stigmatisant. 

Quelle que soit la peine prononcée, je continuerai avec mes camarades à lutter pour la défense des droits des personnes handicapées, pour un monde juste où tout le monde, quelques soit ses particularités, doit avoir sa place. Je ne veux pas avoir honte de ne rien avoir fait. 

Une maman déterminée.

 

 

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