«Annonces», fenêtres sur l’altérité

Pour Nurith Aviv, « le grand défi, c’est la mise en images, la mise en scène, en mouvement, en émotion, de la pensée ». Il faut l’écouter parler avec son délicieux accent des fenêtres dont elle ponctue ses images pour entendre combien pour elle c’est le cadre qui fait-naître l’image comme parole. Son dernier film, Annonces, interprétations multiples et croisées des récits des annonces faites à Hagar, Sarah et Marie dans la Bible, les Evangiles et le Coran, montre à quel point Nurith Aviv est un maître de cinéma.  

Pour Nurith Aviv, « le grand défi, c’est la mise en images, la mise en scène, en mouvement, en émotion, de la pensée ». Il faut l’écouter parler avec son délicieux accent des fenêtres dont elle ponctue ses images pour entendre combien pour elle c’est le cadre qui fait-naître l’image comme parole. Son dernier film, Annonces, interprétations multiples et croisées des récits des annonces faites à Hagar, Sarah et Marie dans la Bible, les Evangiles et le Coran, montre à quel point Nurith Aviv est un maître de cinéma.  Film après film, Circoncision (2000), Allenby, passage (2001), Vatersland/Perte (2002), D’une langue à l’autre (2004), L’alphabet de Bruly Bouabré (2004), Langue sacrée, langue parlée (2008) et Traduire[1] (2011),  Nurith Aviv, qui fut, on le sait, la première chef opératrice en France, crée, avec une grande modestie, une œuvre artistique majeure, politique au sens le plus noble qui soit. Elle la construit en avançant tranquillement mais résolument sur le chemin de la langue, d’une langue à l’autre, de l’intertextualité, de l’interculturel, en jouant avec gourmandise des mots, ouvrant ainsi en eux d’autres chemins inattendus, de nouvelles interprétations qui se rencontrent, se frottent les unes aux autres, ricochant ainsi sans cesse  vers ce qui finit par devenir sa poésie, sa signature. L’art de Nurith Aviv nous nourrit et nous rend plus vivants.

« Tout a commencé, dit-elle, avec le film Circoncision (2000).  Ma question n’était pas religieuse, c’était  qu’est-ce qui se transmet ? qu’est-ce qui se perd ? par rapport à cette pratique, comment la circoncision pouvait être source de questionnement. » Par sa rigueur et son talent à mettre en images, autrement dit à cadrer l’image,  Nurith Aviv nous donnait là à voir l’émergence de la parole. « La parole, lui écrivait Leslie Kaplan, est constamment maintenue ouverte, en mouvement, aucune parole n’exclut les autres. C’est ce qui donne une tension au film, on est tout le  temps attentif, surpris, et c’est aussi ce qui rend la parole vivante et démocratique, respectueuse, parce que problématique. »

Puis Nurith a poursuivi cette question par rapport à la langue maternelle, quittée pour écrire dans une autre langue, pour arriver jusqu’à la traduction et suite logique à l’interprétation.

Pour Annonces[2], Nurith a choisi de mettre en scène sept femmes qui interprètent, chacune à sa manière, le récit de l’annonce. Ces sept femmes sont,  l’une après l’autre, incarnées, d’abord par leur voix, puis par  leurs photos noir et blanc fixes, de bébé, de petite fille, d’adolescente, puis femme, elles sont soudain animées par la couleur, l’incarnation étant suivie d’un travelling vers un cadre de lumière où apparaît leur nom. Le récit singulier commence alors. Se succèdent Rola Younes, philosophe, qui raconte comment le verbe divin s’est incarné pour Mahomet dans le mot (le Coran)  ; Haviva Pedaya, poétesse,  souligne que « tevot »,  littéralement la « boîte » qui a sauvé Moïse, c’est aussi le  « mot », la révélation, la Torah, dont il va nourrir son peuple ; Marie Gautheron, historienne de l’art, raconte son étonnante naissance qui fait écho à la question de la représentation de l’infigurable ; Sarah Stern, psychiatre, évoque le rire des femmes surprises de reconnaître soudain leur désir ; Ruth HaCohen Pinczower, musicologue, s’attache, elle, à la voix, la musique, toujours là avant nous ; Marie José Mondzain, philosophe de l’image, révèle que seul le regard posé sur elle différencie l’icône de l’idole ; Barbara Cassin, philologue, nous régale d’une parole généreuse et lumineuse sur les Grecs, ces païens enthousiastes chez qui les dieux, loin d’être unique,  ne cessent de se multiplier dans des danses érotiques de toute sorte, enfantant encore et toujours, au point que chaque rencontre puisse se révéler être celle d’un dieu. L’annonce du film de Nurith Aviv est que l’incarnation plurielle est féconde de multiples fictions, d’innombrables vérités, d’interprétations infinies. Existe-t-il meilleure illustration de l’altérité ?

Françoise Mona Besson

 

 

 

Séances tous les jours au Trois-Luxembourg

Rencontres à l’issue de la projection

Mardi 5 novembre à 21h Pierre Pachet

Jeudi 7 novembre à 21h Abdelwahab Meddeb

Dimanche 10 novembre à 11h Jean-Claude Ameisen

Mardi 12 novembre 21h Charles Melman

En présence de Nurith Aviv

Les rencontres organisées après les séances du cinéma Les Trois-Luxembourg peuvent être visionnées sur le site de Nurith Aviv  (http://nurithaviv.free.fr/annonces/rencontres.htm)

 


[1] Lire sur ce même blog Traduire, un art de la fugue (18 janvier 2011).

[2] Lire aussi le très bel article d’Olivier Beuvelet, Annonces de Nurith Aviv : la voix, la lumière et la figure, blog Mediapart (26 avril 3013).

 

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