45e jour du procès CHARLIE HEBDO HYPERCACHER

A LIRE LENTEMENT. ET RÉFLÉCHIR AUX MALHEUREUX COMMENTAIRES QUI ONT SUIVI CETTE HORREUR…

Procès des attentatsQuarante-cinquième jour : parler pour quelqu’un d’autre

Yannick Haenel·François Boucq·Mis en ligne le 31 octobre 2020

45e jour. Les avocats des parties civiles continuent à plaider.

 

Par François Boucq.

Les paroles des avocats remplissent depuis deux jours la salle d’audience. Si, après tant de semaines de débats, elles semblent s’éloigner du cœur violent et ambigu des faits, si avec elles nous quittons la reconstitution judiciaire des responsabilités et leurs faisceaux d’hypothèses contradictoires, ces paroles ne se réduisent pourtant pas à l’exercice d’un lacrymae, ni à quelque chant de consolation : les avocats viennent porter la parole des morts ou des survivants, et faire entendre la douleur de leurs familles.

Par François Boucq.

Ce chœur de robes noires a quelque chose d’antique, et il est beau d’assister à ce récital continu de voix qui, à la barre, et avec une solennité parfois hors d’âge, semblent relayer celles et ceux qui ne peuvent parler, n’ont pas voulu venir témoigner devant la cour, ou dont la pudeur va jusqu’à penser que le silence, peut-être, en dit plus long. Parler pour les autres, non pas à leur place, mais en leur faveur, n’est-ce pas une forme de noblesse ? Je crois que le plus beau dans la vie n’est pas de parler pour soi, mais pour quelqu’un d’autre (c’est aussi le mystère de la littérature).

Si ces plaidoiries ont installé depuis deux jours un climat d’humanisme qui apaise, si certaines flirtent avec un certain roucoulement droit-de-l’hommiste qui relève au mieux du coup d’épée dans l’eau et ne brasse finalement que le vent d’une indifférence polie (car on sait que les grands mots, même les plus beaux, liberté, égalité, fraternité, sont vides de sens si l’on se contente d’en ânonner les principes, et doivent êtreréincarnésà chaque instant), il faut savoir entendre la manière qu’elles ont de situer l’essentiel à hauteur de vie, à hauteur de souffrance, à hauteur d’innommable.

Par François Boucq.

Ainsi Me Comte, qui plaidait au nom de plusieurs victimes de Charlie Hebdo, Philippe Lançon, Tignous et Honoré, a-t-il indiqué cette hauteur en citant quelques phrases du Lambeau, qui parlent — tentent de parler — de l’impossible même, c’est-à-dire de l’instant de la mort.J’ai passé une partie de la nuit à relire ce grand livre de Philippe Lançon, et j’ai retrouvé le passage, que j’avais souligné à l’époque, et que je recopie en entier tant il est fondamental : « Les dessinateurs n’avaient pas eu le temps de penser au dessin qui se refermait sur eux. Ont-ils pensé à quoi que ce soit ? Si oui, qu’a pensé chacun d’eux ? J’ai tendance à croire qu’ils n’ont eu le temps de penser à rien, et moi, en tout cas, je n’avais pensé à presque rien. L’effroi, c’était peut-être ça : la réduction au minimum de l’écart séparant la dernière seconde de vie de l’événement qui va l’interrompre, une mort administrée sans préavis. Dans cet écart, il n’y a pas de place pour grand-chose. Pourtant ce peu de chose n’en finit pas. Tout le reste, quand on survit, lui est soumis. »

C’est à une telle éthique du laps que devrait s’accorder toute parole, afin de s’épargner l’égarement, ou tout simplement pour ne pas raconter n’importe quoi. Ce «  peu de chose » est la grande chose, cet « écart  » est l’existence elle-même. Le langage est une expérience de rencontre avec ce qui se dérobe ; non seulement il s’en rapproche, mais peut-être même en vient-il : la parole, qu’elle soit écrite ou prononcée, témoigne de ce laps mieux qu’aucun humain, elle se situe , entre la vie et la mort, elle est « soumise  », comme dit Philippe Lançon, à cet intervalle qui est la doublure de chaque instant.

C’est ainsi que certaines paroles nous émeuvent plus que d’autres, non parce qu’elles tireraient plus sur la corde sensible (cette facilité ne nous comble pas), mais parce qu’elles s’exposent à faire parler ce laps, cet écart, ce peu de chose — parce qu’elles semblent savoir que l’essentiel réside dans la connaissance déchirante et déchirée d’un tel abîme. Cela implique de s’accorder à un monde de nuances, où l’on n’affirme plus rien qui ne soit modulé par une compréhension de son contraire, où l’approfondissement de ce qu’il en est d’être un humain ne peut plus se réduire à une opposition entre le bien et le mal, ni se satisfaire de reconnaître trop vite celui-ci dans les confortables régions du préjugé.

Par François Boucq.

Ainsi avons-nous pu entendre certains avocats s’éloigner sans vergogne de telles nuances, et l’un d’entre eux s’arroger carrément le droit non seulement de juger, mais de trancher, et agresser les accusés par son mépris, les traitant d’ « incultes  » et de d’ « ignares », et se gargarisant d’appartenir, lui, comme sa cliente, à une classe sociale cultivée, capable d’avoir des conversations auxquelles ils (les accusés) ne « comprendraient rien  ». Je me permets de penser au contraire que sa cliente, psychanalyste géniale, n’aurait jamais souscrit de son vivant à une telle bassesse de vue, ne serait-ce que par exigence intellectuelle.

Accabler des accusés, nous n’en sommes plus là : il fallait venir avant (car évidemment ce genre d’avocats n’aura rien suivi de l’évolution des débats, ne sera jamais venu en quarante-cinq jours et ne se sera déplacé que pour sa plaidoirie) ; il fallait donner du temps aux accusés pour pouvoir se permettre de les juger. La cour leur en a donné, et nous-mêmes leur avons donné notre temps ; mais certains qui se croient cinglants ont préféré se dispenser d’un tel travail, et leur parole tape à côté : le ressentiment est toujours lamentable. À ce propos, il y a une phrase de Nietzsche que j’aime bien : « Qu’y a-t-il de plus humain ? — Épargner la honte à quelqu’un. »

Heureusement, il y a des êtres dont l’absence totale d’arrogance semble une grâce naturelle, et dont les paroles sont un bienfait : non seulement elles nous apportent une vue sur ce qu’il en est d’être un humain, mais elles nous gratifient par leur justesse. C’est celle de Me Guttadauro, l’avocate de Sigolène Vinson. À un moment, elle a dit que sa cliente, survivante de la tuerie de Charlie Hebdo, et dont je vois chaque jour à l’audience combien elle est attentive, s’était inquiétée pour les accusés, et voulait savoir s’ils avaient des livres en prison. Une telle attention déborde même l’exigence morale de la phrase de Nietzsche. Et c’est en vertu d’une telle délicatesse et d’un tel cœur, et non par quelque prétention à la supériorité, que Me Guttadauro a pu dire aux accusés, qui n’auront fait que poursuivre devant nous leurs escroqueries par le mensonge : « Vous n’avez pas été à la hauteur de Sigolène Vinson.  »

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