Le Léviathan pourrit…par la tête !

« Si gouverner, c’est prévoir, c’est agir pour l’avenir, qui seul dépend de nous, plutôt que pour le présent, qui, enfant du passé, n’est pas plus en notre pouvoir dès qu’il vient de naître ».
Blaise Étienne Manuel, Histoire particulière de l’abeille commune : considérée dans tous ses rapports avec l’histoire générale de l’Homme.

 

Le Léviathan- Gustave Doré. Le Léviathan- Gustave Doré.

Ce que nous montre la crise du covid-19, c’est que nous sommes gouvernés à l’aveugle : je parle là bien sûr de ce qui se passe à la tête du Léviathan libéral, mais pas seulement : le pouvoir plein de la cécité de l’argent et du monde des affaires, a depuis longtemps oublié…de gouverner. Pas d’hôpital à la hauteur (encore que) de l’imprévisible, faute de moyens humains et financiers. Pas de stocks de masques, de gel. L’anarchie paradoxale d’un État de plus en plus illibéral, replié sur les armes du régalien policier…

A part prévoir les gains du CAC 40, encourager des courtisans qui colonisent l’appareil d’État, à part favoriser les dividendes, l’argent-roi, Macron et sa suite, ainsi que ses prédécesseurs, ont oublié de « prévoir » l’accident, l’imprévu, qui font pourtant partie du « gouvernable » … Car oui, l’argument qui consisterait à dire que notre petit monarque imberbe a fait face à une crise sans précédent, que cela expliquerait ce qui s’est passé (confinement strict à la différence de l’Allemagne, par exemple), ne tient pas la route : ce que nous reprochons à ce sous-Napoléon III, ce ne sont pas les morts du virus, ou le choc social et économique : il est normal qu’une catastrophe impacte le réel. Nous lui en voulons de l’impréparation remarquable de notre République, de son incurie, de son impéritie. Depuis 2014, au moins, il faisait partie des rouages essentiels de la machine du pouvoir (n’a-t-il pas été ministre de l’économie sous Hollande ?), il a contribué au dépérissement des services publics (n’a-t-il pas fait partie des think tank libéraux d’Attali autrefois ?), à leur destruction parfois, à coup de réformes régressives, à coup de coupes franches dans les moyens alloués. Oui, c’est bien Macron et son monde (celui de Hollande et de Sarkozy) qui nous ont livrés à la pénurie de lits, de respirateurs, de masques FFP2. Pour soigner sans affolement les malades, pour recommencer à travailler rapidement dans des conditions sanitaires acceptables, il eût fallu que le dogme libéral cède le pas devant les principes du réel : celui d’un pouvoir qui se « projette » au-delà de son propre reflet, qui planifie (oui, gros mot !), qui répartit, qui organise…

Qu’avons-nous vu dans les faits ? Des citoyens obligés de suppléer le vide et la carence du gouvernement : masques artisanaux, fabrication de visières domestiques, pénurie de gel,… Qu’avons-nous vu ? Le manque de médicaments et de produits hospitaliers, de sur-blouses, de charlottes, de respirateurs…

Qu’avons-nous vu ? La loi d’exception sanitaire avec la mise à mal, soi-disant temporaire, des droits sociaux (durée maximale du travail passée à 60 heures, etc.).

J’ai parlé de notre République (ou ce qu’il en reste) mais je voudrais évoquer autre chose :
le monde du travail, en effet, est à l’image de ce Léviathan qui pourrit par la tête que je viens de dépeindre plus haut… Qu’avons-nous vu, en fait ? Des grosses entreprises qui squeezent le gouvernement pour acheter des masques (même si les soignants n’en ont pas), afin de maintenir la production de biens pas toujours essentiels… Des supermarchés qui vendent des produits qui ne sont pas de première nécessité, malgré l’interdiction de l’État…Et sans qu’il leur en coûte (sic) ! Des employeurs, notamment dans le service public, qui ont oublié depuis des années d’évaluer les risques, à commencer par celui d’une pandémie : ils l’ont fait en s’asseyant sur la loi, puisque l’évaluation est obligatoire… Mais ils ne sont pas à la première illégalité en termes de santé au travail. Les voilà sidérés, surpris, incapables de réagir, sans stratégie sur le moment : ils n’ont pas prévu, eux-aussi, les stocks d’Équipement de Protection Individuelle nécessaires (EPI). Ils pagaient à la godille eux-aussi. Ils contraignent les travailleurs au travail à distance sans avoir prévu, la plupart du temps, le matériel informatique pour télé-travailler, des règles pour ne pas mettre l’opérateur en surcharge de travail, en danger psychologique. Bref, on improvise, comme d’habitude. Il y a quelques mois, en arrivant au CHSCT de mon établissement, j’ai demandé à ce que soit réalisé un Plan Particulier de Mise en Sécurité de l’Université, afin de prévoir justement une submersion, un tremblement de terre… Cela n’avait jamais été réalisé auparavant. Que dire encore de la demande réitérée à l’infinie d’une évaluation des Risques Psychosociaux au sein du Document Unique d’Evaluation des Risques Professionnels (DUERP) de notre Université de Nantes ? Toujours rien en 2020, alors que c’est obligatoire dans la Fonction Publique depuis 2013. Et c’est hélas presque partout pareil dans l’Enseignement Supérieur. Ah, le fameux dialogue social…

Pour la prévention, on repassera, finalement. De toute façon, sur le COVID comme pour le reste, les DRH et les chefs de service feront comme d’habitude, ils creuseront un gros trou, y cacheront ce qui ne va pas,  avec de bonnes pelletées de mauvaise foi… Ni vu, ni connu !

Et puis, grâce aux lois Travaille !, et aux lois Micron 1er, plus de CHSCT, un code du travail réduit à de la charpie, des inspections du travail à l’os, des syndicats ignorés et délestés d’une partie de leurs prérogatives…

Bienvenue dans le Nouveau Monde d’il y a très longtemps ! Soyons nus sous les averses et les aléas des catastrophes inévitables, qu’il s’agisse des pandémies ou des destins individuels broyés ! Continuons, sans réflexion, à produire, à consommer : c’est le seul horizon de l’homo economicus post-moderne.

« Travaille, consomme, et ferme ta gueule ! » : j’adore ce slogan des manifestations « gauchistes » auxquelles je sacrifie volontiers, tellement il correspond au temps présent, au nôtre, celui de la fuite citoyenne, des compulsions des marchés économiques, de la réduction de l’homme à son pouvoir d’achat…

Et la plupart du temps, hélas, sous ses applaudissements…

François Poupet, syndicaliste CGT, représentant des personnels en CHSCT à l’Université de Nantes.

 

 

 

 

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