La destruction synchronisée de la démocratie en France et en Afrique francophone

Un phénomène inouï se déroule actuellement sous nos yeux. Nous serions bien naïfs de ne pas l’apercevoir : la destruction synchronisée de la démocratie en France et en Afrique francophone par les élites corrompues de la Françafrique et de l’ultra-capitalisme mondialisé. Comment cerner cette catastrophe coordonnée entre la France et l'Afrique francophone? L'analyse du Prof Nyamsi Wa Kamerun.

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Un phénomène inouï se déroule actuellement sous nos yeux. Nous serions bien naïfs de ne pas l’apercevoir : la destruction synchronisée de la démocratie en France et en Afrique francophone par les élites corrompues de la Françafrique et de l’ultra-capitalisme mondialisé. Constitutions violées, présidences à vies décrétées, opposants embastillés, élections truquées, libertés fondamentales bafouées, mouvements sociaux brutalisés, médias officiels instrumentalisés au service du mensonge d’Etat. Une très épaisse nuit des libertés recouvre aujourd’hui la France et l’Afrique francophone. Est-elle le fait du hasard ? Un simple concours de circonstances ? Ou l’indice d’une corrélation cachée que nous devrions dévoiler ?

Ce phénomène n’est pas aisé à débusquer, certes, car il a réussi à se masquer sous les problèmes quotidiens des français et des peuples d’Afrique francophone. Côté français, des étudiants affamés faisant la queue à la soupe populaire en plein Paris, une croissance économique minimale, un chômage endémique stable à 10% , un Etat de plus en plus autoritaire et répressif comme on l’a vu lors de la grève des Gilets Jaunes, une assiette fiscale adossée sur une classe moyenne en graves difficultés, une privilégiature des ultrariches toujours plus forte, toujours plus outrageante et plus extravagante, une surenchère aux idéologies d’extrême-droite, pour tenir l’électorat par la peur et la bouc-émissarisation de l’Etranger, présenté sous les traits endiablés de l’arabo-musulman et du noir ; côté africain, une paupérisation des masses devenue normale, des Etats faillis qui ont abandonné les missions élémentaires de d’alimentation, sécurité, d’éducation, de formation professionnelle, de santé publique, pour se focaliser sur les opérations de maintien forcé au pouvoir, la braderie des richesses nationales avec des multinationales complices, le tripatouillage des constitutions, la fraude électorale endémique, la persécution et la répression permanentes des opposants politiques, des actes de barbarie ou guerres d’extermination contre tout ou partie de leurs peuples . La question que j’affronte dans cet éditorial est dès lors la suivante : qu’est-ce qui unit la destruction accélérée de la démocratie en France et le recul massif des mœurs politiques en Afrique francophone ? Autrement dit, sur quoi peut-on fonder l’idée que ce qui se passe en France est en synchronie, voire en symbiose négative parfaite avec ce qui se passe en Afrique francophone ?

La structure profonde de cette double destruction est bien sûr d’abord socioéconomique. Comme le disait Marx, « c’est le réel qui détermine la conscience et non la conscience qui détermine le réel. » Le mode de production et de reproduction des puissances françaises et africaines est le socle de la destruction de la démocratie des deux côtés de la Méditerranée. La France vit toujours de l’exploitation outrancière des matières premières de ses ex-colonies et l’Afrique francophone est majoritairement dirigée par une élite de bradeurs des richesses nationales africaines au système industrialo-financier français. Ce n’est point par hasard si Emmanuel Macron et son vassal le plus aveugle Alassane Ouattara ont mis un point d’honneur à casser la naissance de l’Eco en 2020, monnaie flexible et autonome ouest-africaine par la création d’un pseudo-Eco à parité fixe, en réalité un franc CFA bis, toujours sous le contrôle de la Banque de France.

 Le fondement socioéconomique de la synchronie entre la dégringolade de la démocratie en France et le recul massif des libertés en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Tchad, au Gabon, au Congo-Brazzaville, au Gabon, au Sénégal, au Niger, au Bénin, au Togo, au Burkina Faso ou en Guinée Conakry, c’est le rapprochement puissant, le resserrement des rangs qu’on peut observer entre l’élite politico-économique de ces pays et l’élite politico-économique de la France sous Emmanuel Macron. Dans la plupart de ces pays, les multinationales françaises contrôlent en moyenne 70% des économies, depuis les ports et aéroports jusqu’aux mines, en passant par les forêts, l’énergie, la téléphonie et les systèmes sécuritaires. Total, Bolloré, Bouygues, Areva, Orange, Carrefour, et consorts sont en réalité les véritables décideurs de la politique africaine d’Emmanuel Macron, car c’est en fonction de leurs profits réels ou potentiels que Macron soutient par-ci la dictature, ou par-là, l’opposition. En France, la contrepartie de la toute-puissance des multinationales françaises se paie en perte de souveraineté du peuple français, qui n’a rien à dire sur la politique extérieure de la France et qui n’a aucun moyen direct de l’influencer, voire de la modifier. Emmanuel Macron est clairement le cheval gagnant de la jet-set industrialo-financière française, qui l’a expressément sélectionné, financé, accompagné par de colossales dépenses au pouvoir, afin qu’il fasse sa politique, celle des oligarques de la finance et de l’industrie française, et celle des hauts-lieux de la finance européenne et occidentale. Au moment même où la France macronienne a accompagné les pires dictateurs africains dans l’extorsion de la démocratie contre les peuples africains, les maîtres de Macron l’ont accompagné dans l’un des plus grandes spoliations politiques, financières et symboliques de l’histoire de France : la détaxation des plus riches et la surtaxation des plus pauvres.

Le deuxième axe de cette double destruction de la démocratie en France et en Afrique est intellectuel. C’est le triomphe de la défaite de la pensée critique face à l’ultracapitalisme mondialisé. Puisque le socialisme d’Etat a disparu dans le monde avec la Chute du Mur de Berlin en 1989, on a perdu çà et là le moindre pouvoir critique face au capitalisme sauvage. La destruction des droits socioéconomiques est désormais considérée comme un mal nécessaire, une inévitable fatalité, alors que ce sont les hommes qui font la politique, afin que la politique fasse les hommes. Au lieu de défendre les Etats et les peuples contre la dérégulation sauvage du marché mondial, les dirigeants français actuels et les dirigeants africains qui leur sont soumis ont choisi le parti de l’adaptation sans fin de leurs économies au grand dérapage du monde. Or, comme le remarque à juste titre Olivier Marleix dans in essai récemment publié, « La mondialisation en Occident profite aux actionnaires et non aux salariés. En théorie, la croissance économique devrait signifier la progression des richesses, et donc l’augmentation des revenus de la majorité de la population…Néanmoins, en France, depuis 1980, l’évolution du PIB par habitant a été plus rapide que la progression des salaires réels…Notamment parce que la mondialisation incite à délocaliser une partie de la chaîne de production ; parce que la mondialisation fait baisser le pouvoir de négociation des salariés et , mécaniquement, leurs salaires. »[1] Face à ce phénomène en vertu duquel 26 milliardaires possèdent aujourd’hui à eux seuls, plus de richesses que plus de 3 milliards d’êtres humains sur cette planète, selon les chiffres de l’OXFAM, les politiques français ont renoncé à défendre le salariat et choisi de développer une politique d’assistanat populaire qui atteint aujourd’hui toutes ses limites opérationnelles. De l’autre côté, leurs vassaux africains, Biya, Ouattara, Bongo, Sassou, Déby, Macky Sall et compagnie n’espèrent que bénéficier de nouvelles aides au développement pour financer leurs économies à coups de dettes indéfinies, sans oublier leur boulimie du détournement de fonds publics avec leurs clans et castes enkystés au pouvoir. Alors même que pour Milton Friedmann, l’un des plus sérieux penseurs du capitalisme au 2oème siècle, rappelait dans on ouvrage Capitalisme et Liberté qu’il ne peut y avoir d’économie de marché sans que l’Etat ait défini des règles dudit marché, Macron et sa smala de dictateurs africains nous demandent en France et en Afrique, ni plus ni moins que ceci : nous adapter à un monde en réalité ingérable, au lieu de prendre la responsabilité de l’orientation démocratique de nos économies respectives !

L’ultime fondement de cette double destruction de la démocratie en France et en Afrique est clairement spirituel. On a décidé de détruire l’espérance en une humanité meilleure de parts et d’autres de la Méditerranée. Il semble que nous soyons condamnés à faire fonctionner les sociétés humaines au profit de quelques milliers d’individus, les milliardaires, et que nous devions continuer la destruction de la biodiversité planétaire, le pillage éhonté des terres des peuples sacrifiés, la brimade et l’instrumentalisation du droit pour imposer l’ordre de l’argent-roi, des multinationales et de l’arrogance au du ton grand seigneur des oligarques de tous bords. En France comme en Afrique francophone, s’est répandue une commune résignation à propos du progrès démocratique, du progrès socioéconomique, de la révolution écologique planétaire, bref un renoncement à peine voilé à améliorer la condition de tous les humains. La défaite de la réforme intellectuelle du monde rejaillit ainsi dans un affaissement de l’esprit, désormais parent pauvre de tous les projets des Etats faillis du Sud aux Etats démobilisés du Nord. Tous tétanisés sous le pouvoir des oligarchies financières et des multinationales sans foi ni loi qui écument terres, airs et mers du monde avec une férocité inégalée dans toute l’histoire de la terre.

Et voilà pourquoi nous devons faire triplement face. En activant le terrain des mobilisations, car la lutte des peuples africains pour exercer leur souveraineté démocratique doit aboutir au démantèlement des oligarchies de la 5ème république française et à la chute de toutes les dictatures africaines. Le combat des Gilets Jaunes Français et des Peuples résistants africains doit reprendre, afin de refonder la République française sur la liberté, l’égalité et la fraternité réelle des peuples et des citoyens qu’elle a résolument abandonnées en se dévouant à cette oligarchie corrompue de la 5ème république ; mais aussi afin d’imposer aux satrapes reptiliens d’Afrique francophone la loi du nombre qualifié contre leur minorité obscurantiste et violente.

La bataille à livrer en France et Afrique francophone est aussi intellectuelle. Il s’agit de montrer que sans retourner au socialisme productiviste du 20ème siècle dont les limites en URSS et en Chine furent criardes, le sens de l’action politique ne peut s’abandonner au diktat de l’idéologie ultracapitaliste qui semble aller de soi dans notre monde actuel. Il y a une voie à tracer, vers le développement endocentré des nations, vers la révolution écologique, vers la réforme paradigmatique des économies vers la priorité de l’harmonie sociale et de l’harmonie Humanité-Nature, vers la remise à plat des mécanismes financiers de prédation planétaire au profit d’une finance internationale régulée par un droit international économique à finalité humaine, donc éthique.

La bataille à livrer est aussi et enfin spirituelle, concomitamment.  J’entends par esprit l'intention ou énergie créatrice profonde qui anime tout être humain, toute collectivité humaine et finalement l'Univers tout entier.  Nous avons à nous y connecter par la réflexion, la méditation et le dialogue des intelligences. Nous avons à puiser à la source ultime de tout sens pour continuer l’œuvre d’humanité. Car nous n’avons pas à accepter que l’Histoire humaine est finie et que Fukuyama a véritablement vu le dernier homme avec la naissance de l’Etat libéral au 18ème siècle ou la prophétie de Hegel sur le devenir qualitatif de l’humanité. Non, l’espèce humaine doit demeurer une œuvre indéfinie, ouverte sur l’exigence du sens, sur la nécessaire intelligence, l’impérieuse justice et la cruciale solidarité sans lesquelles toute l’humanité n’aura été une passion inutile, une grimace du néant. Nous, démocrates, humanistes, écologistes, républicains, progressistes d’Occident, d’Afrique et de partout dans le monde, ne devons pas baisser les bras et transmettre une planète déchue de l’aventure de la vie à nos enfants. Nous devons, contre Emmanuel Macron et toute la Françafrique, contre tous les oligarques bonimenteurs qui détruisent cette planète, opposer une contre-intelligence et refonder l’espérance démocratique sur une réforme de nos modes éculés de pensée et d’action. Car l’avenir, comme toujours, appartient à ceux qui se lèvent tôt. « U béngè ban ndigi i homa u nkwél, béngè homa u nsèndi », disent les vieux bassa d’Afrique Centrale. « Ne regarde pas seulement l’endroit où tu as chuté ; regarde aussi celui où tu as glissé ». Nous devons apprendre des erreurs de nos prédécesseurs et des nôtres, pour avancer, résolument, au nom de la toute-puissance de la Vie et de l’Amour divins qui nous nourrissent de toute éternité.

 

 

 

[1] Olivier Marleix, Les liquidateurs, Paris, Robert Laffont 2021, p.15

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