Côte d’Ivoire : Soro Guillaume, une aubaine pour l’opposition ?  Par P. Eblin Fobah

Côte d’Ivoire : Soro Guillaume, une aubaine pour l’opposition ?  L'analyste politique et universitaire ivoirien Pascal Eblin Fobah déploie ici une argumentation en faveur du rôle central du leader Guillaume Kigbafori Soro dans l'alternance démocratique et générationnelle requise en Côte d'Ivoire. Lisons et partageons!

Côte d’Ivoire : Soro Guillaume, une aubaine pour l’opposition ?  

 

non-au-tripatouillage

Depuis qu’il a décidé de rompre avec le régime RHDP pour voler de ses propres ailes, le leader générationnel comme se plaît à l’appeler Franklin Nyamsi en raison de son courage historique face aux atermoiements de ses aînés, est devenu l’ennemi public numéro un aux yeux de ses amis d’hier. Hier, adulé et encensé avec tous les qualificatifs possibles de héros et de sauveur, Soro Guillaume est vu aujourd’hui par ses adorateurs d’hier comme un individu dangereux et indigne d’avoir des ambitions présidentielles. Sur les réseaux sociaux et dans les journaux proches du pouvoir, il ne se passe pas de jour sans que Soro Guillaume soit cloué au pilori avec pour but de déconstruire méticuleusement son image dans l’espoir de le voir être vomi par l’opinion publique. Pourtant, cette entreprise de déconstruction ne semble pas atteindre ses objectifs au regard des adhésions toujours croissantes au GPS (Générations et peuples solidaires) qu’il a mis en place dans la perspective des élections à venir. Elle pourrait servir d’élément stimulateur dans la stratégie de l’opposition pour la conquête du pouvoir. Cette contribution ambitionne d’en trouver les justifications.

Les persécutions de l’angoissé ou manuel pour se fabriquer un épouvantail

Soro Guillaume et son ombre ubique 

Nul n’ignore que Soro Guillaume, jeune étudiant de 30 ans à l’époque, a dirigé une rébellion armée de 2002 à l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara en 2011. En ce moment, il était le chouchou de tous ceux qui le clouent au pilori actuellement. Il leur permettait d’avoir une existence politique de premier plan. Son courage et son sacrifice ont changé l’histoire de la Côte d’Ivoire et le destin d’Alassane Ouattara qui, autrement, aurait sombré dans l’oubli puisqu’il n’aurait jamais réussi à se présenter à une élection. Aujourd’hui, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Le pouvoir a aiguisé des appétits et grisé pratiquement tous ceux qui semblaient entretenir à son égard la vénération du héros. Le héros demeurait le héros tant qu’il se contentait des responsabilités de seconde zone peut-on dire et ne lorgnait pas vers le fauteuil présidentiel. Mais, Soro Guillaume ne s’est pas contenté d’être premier ministre et président de l’Assemblée Nationale, là où on limitait ses ambitions politiques de jeune homme, dans une conception anachronique de la démocratie. Il a commis un crime de lèse-majesté : s’organiser politiquement en vue de se porter candidat à l’élection présidentielle d’octobre 2020. La machine politique broyeuse d’ambitions se met alors en branle contre lui.

Curieusement, on se rappelle son passé de rebelle qui nous profite pourtant pour trôner sur les nuages. Pourtant, on accepte sans gêne de continuer de bénéficier des retombées politiques de ce passé jugé aujourd’hui peu glorieux. Le raisonnement syllogistique pourrait même ne pas limiter les rebelles aux seuls visages connus des Forces nouvelles. Alors qu’il n’est pas, dit-on, le seul officiel ivoirien à être trempé dans le coup d’Etat manqué du général Diendéré au Burkina Faso, on pousse le cynisme à en faire le porte-étendard nauséeux : le seul dont les échanges se retrouvent sur la place publique. L’aubaine pour le déconstruire politiquement se trouve là alors qu’est passé sous silence le fait que certaines autres personnes auraient fourni du matériel militaire et de l’argent aux putschistes burkinabé.

Il semblerait, avec le recul, que le fait d’éventer les communications de Soro Guillaume avec le Général Djibril Bassolé fait partie du puzzle qui se mettait en place pour une attaque ad hominem de grande ampleur avant de le faire descendre de son piédestal parlementaire. L’image de fauteur de troubles invétéré en poche, tout devient possible pour ses détracteurs pour descendre ce jeune homme trop prétentieux qui ne sait pas attendre la soixantaine avant d’avoir des ambitions présidentielles : la Côte d’Ivoire n’est pas la France où Emmanuel Macron est devenu président de la République à l’âge de 40 ans. Avec méthode, on va rendre ses soutiens gênés de le soutenir : qui aurait le courage de revendiquer publiquement sa proximité avec un putschiste invétéré ?

En 2016, des ivoiriens protestent contre la hausse des factures d’électricité. Des casses ont lieu à Bouaké, ancien fief de la rébellion. Soro Guillaume est accusé à mots couverts. Qu’on se rappelle ces propos tendancieux d’un ministre qui évoquait à l’égard de ces événements des manipulations politiciennes. Des mutineries éclatent en 2017. Là encore, Soro Guillaume est pointé du doigt sans être ouvertement nommé. Son chef du protocole est arrêté puis libéré quelques mois après sans jugement alors que les faits qui lui étaient reprochés sont d’une gravité extrême. L’on parlera même d’actes téléguidés par des mains obscures et des individus aux intentions inavouées (Déclaration du RHDP en août 2017).

Au moindre petit vent qui souffle, l’on voit l’ombre de Soro Guillaume avec des lunettes de vue extra-sensorielle. Pourtant, en matière de renversement des institutions, des paradigmes existent attestés par la littérature spécialisée. Il est connu : des révolutions sociales ayant pour but le renversement des institutions ou des manœuvres putschistes déguisées en soubresauts militaires ou civils ne s’estompent jamais contre des mesures sociales garantissant un mieux-être des personnes qui conduisent ces mouvements, qui des facilités pour payer ses factures, qui 12 millions pour s’offrir une villa. Ces révolutions colorées et ces mouvements insurrectionnels ont pour objectif la prise du pouvoir et ne se détournent jamais de cet objectif ou ne s’estompent jamais tant que l’objectif n’est pas atteint. Le Président Bédié en sait quelque chose. Kadhafi et Blaise Compaoré en savent aussi quelque chose. Mais, dans le contexte ivoirien de ces neuf dernières années, cette logique n’a pas été respectée. Qu’à cela ne tienne, l’adage qui dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu requiert de rechercher celui qui a rassemblé le bois de chauffe pour faire le feu.

Soro Guillaume, le danger à éliminer à tout prix

Toutes ces manœuvres procèdent de la théorie de la fabrication de l’ennemi de sorte que l’opinion publique n’ait d’autre choix que d’accréditer la thèse officielle ou la thèse officieusement ventilée par les canaux de la rumeur. Elles participent aussi de l’amplification sociale de l’image d’anti-modèle que ses détracteurs voudraient coller à Soro Guillaume pour limiter ou contenir les adhésions à son combat et à ses ambitions politiques. Quand l’hyène veut manger son petit, elle l’accuse de sentir la chair. Soro Guillaume a commis le crime de revendiquer le même électorat que le RHDP et de viser le poste de président de la République réservé à la caste de ceux qui ne se salissent jamais les mains dans de sales besognes réservées aux coursiers. Or, la logique de ce parti est connu : conserver le pouvoir le plus longtemps possible, pendant cinquante ans comme l’ont signifié son président et certains de ses cadres :  « Nous n’avons pas fait ce que nous avons fait et subi ce que avons subi tout le long du chemin périlleux et plein d’embûches qui conduit au pouvoir d’Etat pour deux mandats seulement » (Cissé Bacongo dans L’intelligent d’Abidjan du 27 avril 2017). Les ambitions nationales de Soro Guillaume risquent de contrarier ce plan. Comment ?

Le RHDP aspire à faire le plein dans l’électorat de base du RDR avant d’aller lutter avec les autres partis politiques sur le terrain de leur électorat traditionnel. Les velléités de candidature de Soro Guillaume ne manqueront pas de diviser cet électorat en pro-Soro et pro-Ouattara ; ce qui n’est pas fait pour mettre toute la chance du côté du RHDP. A partir du moment où s’entrechoquent les ambitions de Soro Guillaume et le projet du RHDP de confisquer le pouvoir en convoitant le même électorat que lui, Soro Guillaume devient l’homme à abattre plus que n’importe qui d’autre et il doit être éliminé de la course à la présidence de la République par tous les moyens. C’est une nécessité plus que vitale pour le RHDP. Ainsi se comprend et s’explique l’acharnement juridico-politique dont est victime Soro Guillaume. Tous les artifices utilisés pour le peindre en noir deviennent, du coup, suspects. Leur timing se présente donc comme très intéressé et donc opportuniste. C’est une stratégie fine qui pourrait aboutir à terme, d’une manière ou d’une autre, à un scénario à la IB (Ibrahim Coulibaly) éliminé en 2011 par une escouade.

C’est de la persécution politique sur des bases juridiques pour la rendre moralement acceptable. La stabilité de la Côte d’Ivoire a été mise à mal par le passé par des projets similaires. Mais, de cela, le RHDP n’en a cure. Convaincu du supposé soutien hexagonal sur la base de ce qu’une alliance PDCI-FPI (Bété-Akan) risquerait d’exacerber les tensions ethniques avec les dioula majoritairement RDR, ce qui est une lecture réductrice et biaisée du paysage politique ivoirien, le RHDP fonce tête baissée comme un taureau en furie, démolissant tout sur son passage. La participation de Soro Guillaume à la présidentielle à venir ne plait guère : elle est à éviter de même qu’est à éviter toute constitution du GPS en force politique majeure. Vous observerez que chaque fois que Soro Guillaume remporte une victoire à l’international, la joie de ses partisans est très vite douchée par des mesures de rétorsions politiques à son encontre. La guerre est totale. Pour le moment, celui qui détient les leviers du pouvoir mène le bal et les choses ne devraient pas changer si c’est le RHDP qui remporte l’élection présidentielle.

La Côte d’Ivoire dans le mythe de Sisyphe

Le mythe de Sisyphe est relatif à l’expression philosophique d’un perpétuel recommencement. Appliqué à la Côte d’Ivoire, il renvoie aux différentes pratiques qui, d’un régime à un autre, ont été mises en œuvre par des tenants du pouvoir pour s’offrir des victoires sans coup férir. L’une de ces pratiques concerne l’exclusion du jeu électoral des candidats jugés dangereux. Et, chaque régime y va de sa stratégie avec des habillages juridiques et éthiques. Hormis Soro Guillaume, le pouvoir ne souhaite pas voir d’autres candidats de grand poids prendre part à la compétition électorale pour la présidentielle. Même s’il ne le dit pas ouvertement, il manœuvre pour que cela soit ainsi et c’est de l’observation de ces manœuvres que découle ce qui suit. Quand, en 2011, le RDR changeait le découpage électoral pour s’offrir une avance considérable lors des élections locales, l’opposition n’avait pas pris la mesure de cette pratique aux multiples facettes. Le RDR devenu RHDP aime les choses sur mesure pour s’offrir une avance confortable et avec un habillage démocratique. C’est une pratique à laquelle il ne déroge jamais et pour aucune raison comme l’achat de conscience était une pratique courante avant l’année 2000.

Le retour de Laurent Gbagbo et de Blé Goudé en Côte d’Ivoire est dangereux pour le RHDP : ce retour ne doit pas être rendu possible ; bien que, dans le cas du premier cité, la demande ait été formulée par la CPI, on trainera les pieds pour y répondre s’il n’y a pas une pression diplomatique pour les y contraindre. L’enjeu est d’empêcher que ces deux personnalités qui restent encore très populaires participent à la campagne électorale ou que leur présence sur le sol ivoirien ne vienne contrarier le projet de conservation du pouvoir savamment goupillé : leur aura pourrait déteindre sur le vote. La désignation d’Henri Konan Bédié comme candidat du PDCI est aussi plus qu’un danger pour le RHDP. La campagne médiatique autour de son âge avancé est l’expression d’une terreur sourde qui fait frémir le RHDP. La sérénité n’est pas de mise en son sein malgré les apparences du « tout est bouclé, géré, calé » que ses leaders ont répété en chœur pour intimider les autres. Il faudra certainement l’éliminer lui aussi avant la présidentielle pour espérer avoir en face un candidat PDCI de faible envergure qui pourra être battu facilement à défaut de l’avoir vidé de ses cadres. Tels sont les projets que cache le jeu politique du RHDP.

Il revient à l’opposition, dans ses réflexions prospectives, d’intégrer ces données et de se préparer à y apporter des réponses adéquates pour ne pas se laisser surprendre. Pour le RHDP, la conservation du pouvoir est une question de survie. Le RDR sera, pour sûr, réduit à l’état de reliques si le RHDP venait à perdre le pouvoir : les conflits de leadership ne sont retardés que par la présence du bouchon Ouattara. Quand il ne sera plus là, tout débordera. Il faut donc, dans le calcul d’Alassane Ouattara, qu’Amadou Gon Coulibaly soit là pour, auréolé du titre de président de la République, tenir tout le monde en laisse. Un animal qui se sent en danger est plus redoutable que n’importe quel autre et l’opposition a tort de sous-estimer le potentiel de nuisance du RHDP qui fera tout pour conserver le pouvoir. Entre autres raisons, la peur de l’effet boumerang de sa politique de harcèlement est une de ses motivations.

Soro Guillaume dans le jeu de l’opposition pour la conquête du pouvoir

Le RHDP s’est tiré une balle dans le pied avec les persécutions qui sont exercées inutilement contre Soro Guillaume et ses partisans dont certains croupissent dans les prisons ivoiriennes, comme si des persécutions politico-judiciaires avaient réussi à empêcher celui qui est destiné à être président de la République de l’être dans ce pays : quelle cécité ! Vanité des vanités. Un retard n’est pas une fin. Il revient à l’opposition de transformer cette balle dans le pied en une balle dans la tête pour le RHDP. Mais pour y arriver, une partie de l’opposition qui n’a pas encore digéré les conditions dans lesquelles elle a perdu le pouvoir en 2010 doit surmonter ses contradictions avec Soro Guillaume. La contradiction qui oppose Soro Guillaume au FPI, et plus particulièrement Laurent Gbagbo à Soro Guillaume, doit être résolue. Le grand dialecticien qu’est Laurent Gbagbo sait que l’opposition risque d’amoindrir ses chances de conquérir le pouvoir au soir du 31 octobre 2020 si elle laisse subsister des contradictions importantes entre ses différents animateurs. L’opposition actuelle a, à notre sens, trois pièces maîtresses du fait de leur représentativité, Bédié, Gbagbo et Soro, et des acteurs secondaires non moins importants.

Soro Guillaume, une clé de la victoire de l’opposition

Soro Guillaume, malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, reste un homme populaire avec lequel il faut compter dans le jeu d’alliances pour la conquête du pouvoir. L’inimitié engendrée par le lourd contentieux de 2010 à 2011 doit être remplacée par une collaboration stratégique. Soro Guillaume, sans qu’on le sache, est une des clés de la victoire de l’opposition à l’élection présidentielle à venir. Pour dégager le RHDP accroché à son « nous pas quitter », il faut bien lui prendre une partie de son électorat. Et, cela ne sera pas chose aisée s’il n’y a pas dans la coalition pour la victoire un leader en qui cet électorat se reconnaitra par identification et qui sera capable d’aller pêcher dans les eaux du RHDP. Les identifications régionalistes sont importantes dans le jeu politique ivoirien et, il faut à l’opposition un leader politique qui pourra, en se fondant sur la sympathie des militants du RHDP à l’endroit de sa personne, bousculer sérieusement ce parti dans ses bastions ; la stratégie : contenir l’adversaire pour éviter qu’il se porte vers l’offensive. En l’état actuel de la scène politique ivoirienne, il n’y a que Soro Guillaume qui est capable de réussir ce coup dans l’électorat du RHDP.

Casser le repli identitaire dans le schéma du RHDP

Même si la gouvernance de Ouattara a engendré beaucoup de frustrations, il faut craindre le repli identitaire lorsqu’il s’agira de choisir le président qui dirigera la Côte d’Ivoire pour les cinq années à venir. En effet, même si beaucoup d’électeurs, surtout dans les grandes villes et en majorité des électeurs lettrés, votent leur candidat en fonction du projet qu’il porte, il faut reconnaître l’existence de nombre d’électeurs, surtout en campagne, portés par l’identification régionaliste et ethnique. La rhétorique apocalyptique nourrie par des stigmatisations de toutes sortes a contribué à créer une catégorie d’électeurs fermés à tout ce qui est projet de société mais très perméables lorsqu’il s’agit de faire droit à la fraternité régionaliste ou ethnique. Pour bénéficier du vote de ces électeurs, certains politiciens n’hésitent pas à jouer sur les peurs. Cette catégorie d’électeurs dont des études sociologiques les années à venir devraient permettre de situer l’importance et l’impact sur les suffrages exprimés a un vote dicté par l’ethnie du candidat et elle est très peu versatile.  

Pour la présidentielle d’octobre 2020, Soro Guillaume qui, malgré tout, continue de jouir de beaucoup de sympathie, surtout auprès des jeunes et des personnes de son âge, n’est pas à écarter des jeux d’alliance en cours au sein de l’opposition. Ses déboires avec le pouvoir le rendent encore plus important qu’il n’y paraît dans le dispositif à mettre en place par l’opposition. L’adage populaire ne dit-il pas qu’on ne lapide que l’arbre qui a du fruit ? Ses victoires à l’international, alors qu’on croyait Alassane Ouattara indéboulonnable sur ce terrain-là, montrent qu’il reste un redoutable adversaire. Ce serait une erreur stratégique de le négliger ou de l’ignorer à cause du contentieux électoral de 2010.

A cause de la lutte contre l’exclusion qu’il a menée, Soro Guillaume est un gage important pour l’opposition dans sa conquête du pouvoir parce que le pouvoir RHDP ne manquera pas de remuer le chiffon rouge de l’ivoirité pour discréditer l’alliance PDCI-FPI dans le but de maintenir son électorat captif des peurs d’antan et s’assurer son suffrage. Cela aura l’avantage d’enlever au RHDP toute argumentation sur la question. Par ailleurs, face aux partenaires internationaux, surtout à l’hexagone qui préfère le statu quo, il ne faut rien négliger. C’est un acteur dont il faut anticiper les craintes et dont les intérêts géostratégiques sont importants. Le dialecticien qu’est Laurent Gbagbo sait qu’on ne peut laisser une contradiction secondaire faire perdre de vue la contradiction principale. Montesquieu évoquait déjà ce type de question en parlant de "préférence continuelle pour l’intérêt public à l’encontre du sien propre".

Il ne faut pas que les électorats du sud, du centre et de l’ouest, pour utiliser ce prisme réducteur qui, bien que réducteur, existe effectivement dans le corps électoral ivoirien, commettent à l’endroit de Soro Guillaume l’erreur qui a été commise avec Alassane Ouattara. Des décennies de stigmatisation ont entraîné un repli identitaire et rendu Alassane Ouattara captif des gens du nord. Une fois au pouvoir grâce au vote massif de "ses frères", c’est à eux qu’il a pensé en premier dans les récompenses pour service rendu dans le cadre de la lutte politique. Oui, nous dénonçons le rattrapage ethnique dans les concours et les nominations aux hauts postes de l’administration publique. Mais si nous avons le courage de nous regarder à travers le miroir de notre conscience, nous comprendrons qu’il y a eu rattrapage à cause de toutes les vilénies qui ont contribué à noircir l’image de Ouattara et en faire un souffre-douleur ethno-régionaliste. Cela l’a-t-il empêché d’être président de la République ? Evidemment, non et, il est inutile de chercher à rééditer une stratégie qui a montré ses limites avec Gbagbo et Ouattara.

Il faut avancer avec le passé mais sans en faire un préalable

L’on doit savoir ce qu’on veut : ou on dégage le RHDP avec des alliances, certes circonstancielles mais indispensables dans la stratégie de conquête du pouvoir, ou on reste dans les récriminations les uns envers les autres pour laisser au RHDP le champ libre de continuer de diriger le pays comme il le fait, l’endettant plus que de raison et appauvrissant chaque jour les populations avec des mesures antisociales. On ne peut pas faire d’omelette sans casser les œufs.

Supposons, un seul instant, pour contenter ceux qui l’exigent avant de l’accepter et de le porter dans leur cœur, que Soro Guillaume reconnaisse que c’est Laurent Gbagbo qui a gagné les élections de 2010 et qu’un coup d’Etat électoral a été fait contre lui. Les conséquences juridiques, politiques, diplomatiques, sociales de ce rétropédalage seront énormes et nous passerons des décennies entières pour nous en remettre. Tous les actes signés par Alassane Ouattara, tous les engagements internationaux qu’il a pris au nom de la Côte d’Ivoire seront frappés de nullité ou du sceau de faux et usage de faux. Ce serait un dangereux précédent dans le monde. Le préalable posé par certains GOR (Gbagbo ou rien) est intenable au regard de ce qui précède. Il faut trouver, cependant, le moyen de se rapprocher de Soro Guillaume ou de rapprocher Soro Guillaume et Laurent Gbagbo comme cela s’est vu avec Henri Konan Bédié. Cette médiation pourrait être assurée par de bonnes volontés dont le président Bédié lui-même. Soro Guillaume est son filleul. On ne peut pas être en alliance avec Soro Guillaume et en alliance avec Laurent Gbagbo sans que Laurent Gbagbo soit aussi en alliance avec Soro Guillaume. Cela n’a pas de sens. La réconciliation a un enjeu électoraliste qu’il ne faut pas négliger. La clé de la victoire de l’opposition se trouve-là. Oui, elle a aussi un prix qui pourrait être différé le temps que la présidentielle ait lieu pour mettre en place de façon collégiale une vraie commission de réconciliation et de vérité libératrice sur le modèle de ce qui a été fait en Afrique du Sud.

Pour conclure :

Soro Guillaume, malgré ses déboires avec le régime Ouattara qui réjouissent certaines personnes, reste un acteur important dans la mise en place des stratégies pour la victoire de l’opposition à l’élection présidentielle d’octobre 2020. Sa présence dans une grande coalition de l’opposition regroupant tous les partis significatifs pourrait minimiser les inquiétudes formulées par certains à propos d’une possible exacerbation des tensions ethniques au cas où l’association Laurent Gbagbo-Konan Bédié s’avérait gagnante. Il peut apporter à la coalition de l’opposition pour la victoire un grand nombre d’électeurs pris au RHDP. Comment provoquer des auto-goals dans le camp de l’adversaire ? Quel cheval de Troie utiliser ? Telle est la problématique qui se pose à l’opposition dans sa collaboration avec l’ancien partisan d’Alassane Ouattara. L’objectivité stratégique ne s’accoquine pas avec les récriminations en tout genre. L’inimitié actuelle qu’une partie de l’opposition nourrit à l’endroit de Soro Guillaume devrait être remplacée par la logique du combat politique pour la conquête du pouvoir. Ce combat ne peut être gagnant pour l’opposition que s’il s’adosse à l’esprit républicain qui est aussi une vertu. Selon Cincinnatus, cette vertu républicaine « n’a rien à voir avec la morale et tout à faire avec le politique. Elle est aveugle aux considérations sur le Bien et le Mal, aux conceptions et pratiques privées, aux mœurs des uns et aux penchants des autres : seuls l’occupent l’intérêt général, la justice, l’égalité ».

pascal-ebling-fobah

 

                                                                                                               Pascal FOBAH EBLIN

                                                                                                                 Analyste politique

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.