Le Dr Antoine Ahua Junior écrit au Président Français Emmanuel Macron

Le Docteur Antoine Ahua Junior, ex conseiller des Présidents Gbagbo et Ouattara écrit une lettre pleine de verve et de souvenirs vivants au Président Français Emmanuel Macron, à propos de la crise politique grave que traverse la Côte d'Ivoire. Le texte s'intitule "Mémoire d'un sarrasin affranchi"

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Québec, le 11 novembre 2020

 

À Monsieur  Emmanuel Macron

Président de la République Française

 

Objet: Devoir de mémoire d’un sarrasin affranchi

 

Excellence Monsieur le Président,

 

La Côte d’Ivoire brûle en ce moment puisque plus d’une centaine d’Ivoiriens sont tombés en quelques semaines sur les champs de bataille dans la défense de leur droit à un pays d’État de Droit. Hélas pour moi, vous pourriez m’emmener paître en évoquant le désengagement juridique de la France de la gouvernance des affaires de la Côte d’Ivoire depuis son accession à l’indépendance en août 1960. Hélas pour vous, le pouvoir de fait réel de la France, exercé sans retenue sur ses ex colonies africaines dans la conduite de ses affaires bilatérales et multilatérales, ne vous exonère pas de votre responsabilité dans le génocide en cours en Côte d’Ivoire. Je pèse bien mes mots; il y a bel et bien un génocide en planification, dont vous aurez du mal à vous dissocier en disant: “Nous ne le savions pas!”. Je serai là avec d’autres pour le devoir de mémoire.

 

En effet, la présente lettre est un engagement personnel à témoigner devant le tribunal de l’Histoire à un éventuel second procès ivoirien de crime contre l’Humanité à la CPI; témoigner que la France est solidairement responsable avec Alassane Dramane Ouattara de la déconstruction de l’État de Droit en Côte d’Ivoire; pire, de la construction de l’ehnocratie dans ce pays.

 

Excellence, veuillez vous rappeler des Accords de Linas-Marcoussis et de Paris en France en janvier 2003, lesquels ont légitimé le droit à la rébellion contre l'Etat de Côte-d’Ivoire lorsque la Constitution de 2000 a été contestée en certaines des ses dispositions parce que défavorables à la candidature singulière de Monsieur Ouattara au poste de Président de la République. Les Autorités françaises d’alors, le Président Jacques Chirac, le Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin et le ministre Dominique de Villepin, avaient alors pressé le régime légal et légitime du Président Laurent Gbagbo à surseoir à ses prérogatives constitutionnelles pour partager le pouvoir Exécutif avec les rebelles d’Alassane Ouattara. C’était anticonstitutionnel puisque ces Accords n’avaient pas de base juridique. Signés sous la menace, ils ne relevaient ni du Droit Commun, ni du Droit Spécial. La pilule était amère mais nous, Ivoiriens de la Galaxie patriotique, l’avons avalée par souci de cohésion et de paix sociales.

 

Une vingtaine d’années plus tard, les mêmes causes produisant les mêmes effets, une partie du peuple ivoirien est entrée en rébellion contre le pouvoir du même Ouattara pour violation flagrante de la Constitution. Par cohérence intellectuelle, la France ne devait-elle pas soutenir le droit à la dissidence? Elle s’est plutôt rangée du côté contraire aux valeurs républicaines que vous, Français, défendez avec acharnement lorsque celles-ci sont violées en Europe. Nous osons ne pas croire que la France a déjà oublié les leçons tirées du terrible principe de hiérarchisation des vies humaines dont le troisième Reich s’est rendu coupable, il y a à peine quelques décennies.

 

Excellence Monsieur le Président, veuillez ne pas sous-estimer les descendants des sarrasins que le Pape Nicolas V avait rabaissés au rang de sous-hommes en 1454 et dont votre ascendant Louis XIV a imprimé la valeur marchande et le droit à la vie dans le Code Noir de 1680. S’ils sont résilients dans le silence, ce n’est pas parce qu’ils ont perdu la mémoire de leur douloureux passé mais parce qu’ils ont su apaiser leur colère, jadis très vive. Aimé Césaire témoigne que “le Nègre, même affranchi, a encore f’allure d’un esclave; le souvenir de la chaîne fait qu’il marche en traînant la jambe”.  C’est dire que la nonchalance apparente, individuelle ou collective, du peuple Noir n'est que la manifestation de l’héritage d’un avènement transatlantique dont la France porte encore les stigmates dans les ports de Nantes et de La Rochelle.

 

Alors, Excellence, veuillez me pardonner cette impertinence: la mélanine élevée de la peau des Africains contient les empreintes indélébiles de leurs souffrances historiques pour construire la Nouvelle-France, la Nouvelle-Angleterre, la Nouvelle-Écosse, bref, l’ensemble du Nouveau Monde et pour thésauriser les richesses du travail commun dans les murs irisés du Château de Versailles. Veuillez y tendre l’oreille et vous entendrez les murmures des pièces d’Inde transbordées et dont le sang teinte encore le mississippi, l’amazone et les côtes de l’île de Saint-Domingue.

 

Excellence Monsieur le Président, Laurent Gbagbo soupire n’ayant pas ses droits violés, rétablis comme il se doit; Pascal Affi N’Guessan expire sous le poids des récriminations du peuple ivoirien qu’il a osé porter sur ses frêles épaules; Pulcherie Gbalet souffre le martyre d’Olympe de Gouges; Guillaume Soro erre en apatride comme une épave de négrier dégobillée; et le patriarche Henri Konan Bédié vit ses derniers instants comme le dernier des mohicans. Et vous vous en lavez les mains comme Ponce Pilate.

 

Excellence Monsieur Macron, Président de la République française, veuillez vous ressaisir en rétablissant l’honneur de la France pour ce qu’il lui en reste encore auprès des Africains: lâchez la laisse que vous tenez au cou d’Alassane Dramane Ouattara pour faire la sale besogne d’esclave pour l’Hexagone. Pour le reste, le peuple ivoirien s’en chargera. Lui-même.

 

Dr Antoine Ahua Jr.

Ex Conseiller de Laurent Gbagbo

Ex Conseiller d’Alassane Ouattara

 

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