Pourquoi je me mêle de politique en tous pays: l'ingérence comme exigence

En Afrique, de nombreux "intellectuels" s'illustrent par la revendication du droit d'exclusivité intellectuelle sur les affaires politiques de leur pays natal. La stupidité et la dérision de cette revendication confiscatoire ignorent non seulement l'arbitraire originel des frontières coloniales des Etats africains actuels, mais en outre, l'ingérence comme exigence d'humanité maximale.

Pourquoi je me mêle de politique en tous pays


Ces vingt-sept dernières années, sur quatre continents, j’ai exercé sans discontinuer, mon rôle de citoyen et d’intellectuel engagé pour la démocratisation et l’enracinement de l’Etat de droit en Afrique, mais aussi pour la naissance d’une civilisation planétaire de la dignité et l’éclosion harmonieuse de la vie. Pourquoi ai-je effectué ce choix de style de vie ? Parce que confronté à 20 ans à la redoutable question du chemin que je devrais prendre en cette vie, j’ai compris que mon intérêt personnel bien compris supposerait toujours la prise en compte du bien-être des autres, que je les aime ou non. J’ai compris que l’existence humaine est une passion inutile quand elle ne se réduit et se résigne qu’à une obsession de survivre pour se gaver de nourritures, de parures, de toutes ces choses qui, certes en partie indispensables à la vie élémentaire, n’en sont pas moins aussi éphémères qu’elle. J’ai compris que le mortel qui a pris conscience qu’il est un passager en ce monde s’affaire, non pas pour s’accrocher à ce qui passe, mais pour contribuer à faire sens avec les autres pendant le temps que l’existence lui accorde. Le mortel, assumé dans toute sa fécondité, s’immortalise en participant à perfectionner le monde tout en se perfectionnant soi-même. Il s’immortalise lorsqu’il reçoit et transmet des œuvres qui contribuent à rendre l’aventure humaine merveilleuse pour lui, comme elle le fut pour certains ses prédécesseurs. Et c’est ainsi que le mortel qui s’immortalise par ses œuvres approche un tant soit peu et participe du mieux qu’il peut, l’art suprême de l’Etre Eternel, Celui qui est de toute éternité, le Non-né, le Toujours-Vivant, dont l’Univers est l’œuvre.


C’est du fond de cet engagement pour le sens, pour la solidarité humaine et pour l’harmonie planétaire, que je me juge et juge les discours, les actes, les ambitions et les prétentions dont je prends connaissance. C’est du fond de cet engagement que j’ai l’intime conviction, avec Emmanuel Lévinas, soldat pendant la résistance anti-nazie, que :


« La relation avec l’avenir, la présence de l’avenir dans le présent semble s’accomplir dans le face-à-face avec autrui. La situation de face-à-face serait l’accomplissement même du temps ; l’empiètement du présent sur l’avenir n’est pas le fait d’un sujet seul, mais la relation intersubjective. La condition du temps est dans le rapport entre humains ou dans l’histoire. » (Le Temps et l’Autre , Fata Morgana, 1979, p.68-69)


Partout donc en ce monde où le Malade, L’Orphelin, Le Pauvre, L’Orphelin, L’Etranger, le Dominé en général, sont en péril, je voudrais qu’une trace de ma voix, de mon écriture, un écho de mon cri de révolte et de mes propositions de perspectives meilleures, ou mes œuvres exemplaires, s’immiscent dans le complot des Puissants du Jour. Subvertissent l’orgueil de la puissance en dignité des abandonnés. C’est ainsi que j’ai toujours vécu. C’est ainsi que je vis et c’est ainsi que je vivrai, jusqu’à cette ultime initiation que certains appellent la mort…


Franklin Nyamsi
Rouen, ce 24 janvier 2018

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