DE QUOI CALIBRI CALIBRO EST-IL LE NOM? RÉFLEXIONS

Roger ESSO-EVINA nous propose des réflexions originales sur l’impromptu de la rencontre entre Calibri Calibro, un activiste camerounais, et le Président français Emmanuel Macron dans un lieu public à Paris. Lisons.

DE QUOI CALIBRI CALIBRO EST-IL LE NOM ?

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Révélé par une vidéo virale, un entretien de moins de cinq minutes entre un chef d’Etat étranger et un activiste a produit sur notre territoire situé à plus de six mille kilomètres du lieu de l’échange, un grand moment sismique de magnitude de 7 sur l’échelle de Richter. L’onde de choc de ce cataclysme n’a sans doute pas encore fini de livrer toutes ses répliques, mais nous pouvons, au moment où il nous semble que la température ait quelque peu baissée et que la vague d’indignation soit passée, reprendre la vidéo depuis le début pour la regarder, cette fois-là, avec un peu plus de recul et de froideur.

Qu’est-ce qu’on entend dans cette vidéo et qu’est-ce qu’on y voit ?

On y parle d’un Léviathan comme s’il ne s’agissait que d’un menu fretin, laissant entendre que sous le manteau du « Souverain » se cacherait ni plus ni moins qu’un vulgaire vassal. On y parle également d’un marchandage où une rançon, sous les espèces d’une villégiature offerte en échange d’un prisonnier politique, a été « versée » dans l’épineux et volumineux dossier des « libertés publiques »  en « démocrature » ; laissant là aussi entendre que la « magnanimité » du prince n’était qu’une tartuferie teintée de cynisme. Des termes aussi provocateurs qu’accusateurs tels que « dictature » ou encore « génocide » ont été prononcés non seulement pour signifier que la folie meurtrière s’était emparée d’un régime aux abois, mais aussi pour convoquer le droit d’ingérence.

L’inédit dans cette affaire tient moins du fond que de l’improbabilité d’une rencontre, de l'entorse faite de manière cavalière aux usages diplomatiques et de l’étalage sans fioritures sur la place publique des secrets d’alcôve. Le « buzz » ainsi créé est d’une ampleur telle qu’il a occulté dans cette vidéo ce qui ne se voit qu’en creux, et qui cependant nous parle plus encore que ce que l’on y entend. Il s’agit des leçons d’humanisme et de démocratie du maitre à son « meilleur élève ».

On y voit en effet le locataire du palais de l’Elysée se retournant aux cris de détresse d’un activiste. Prenant à contre-pied les services de sécurité et du protocole, il va à la rencontre de l’activiste, lui adresse un salut « républicain », et entame avec lui un dialogue empreint de courtoisie, qui s’achève cinq minutes plus tard sur une promesse. Nous savons aujourd’hui que la promesse a été tenue. En tout état de cause, l’activiste s’en est retourné avec la satisfaction d’avoir été écouté et l’espoir des lendemains qui chantent.

Qu’elle soit montée de toutes pièces ou non, cette séquence met au-devant de la scène l’importance accordée à « l’humain » par ce chef d’Etat. L’activiste a beau être un étranger, sans papier, et même avoir maille à partir avec la justice, il n’en demeure pas moins digne d’intérêt parce qu’il est homme avant tout. « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », déclarait jadis le poète latin Terence. Considération totalement étrangère à cette manière d’exercer la fonction présidentielle, qui consiste à s’emmurer dans un silence de carpe et une temporalité coupée de celle d’une population que l’on regarde de loin et de haut.

Mais nous serions dupes de croire un seul instant à la sincérité d’un chef d’Etat étranger dont l’indignation sélective en matière de violations des droits de l’homme est avérée. Qu’il se soucie comme d’une guigne du malheureux sort de pauvres « anglophones » pris entre deux feux sous les tropiques ne fait pas l’ombre d’un doute ; autrement, il ya longtemps que ses « pressions » auraient stoppé l’hémorragie. Son souci est ailleurs. En effet, il n’a pas échappé aux analystes les plus perspicaces que la « sollicitude » du locataire du palais de l’Elysée à l’égard de l’activiste, répondait davantage à des préoccupations de politique intérieure. Autrement dit, et c’est tout à son honneur, ce chef d’Etat-là est à l’écoute de « la voix de son peuple », conscient de ce que « Vox populi, vox dei ». Considération totalement étrangère à cette manière d’exercer la fonction présidentielle, qui consiste à écouter « la voix de son maitre » plutôt que « la voix de son peuple ». Nous tenons là une belle illustration du « triangle amoureux » cher au dramaturge français Racine, et dans lequel le « meilleur élève » n’écoute pas « la voix de son peuple » mais plutôt la « voix de son maitre » qui, lui, n’écoute que « la voix de son peuple ». Mais, comme le dit si bien Nietzsche, « on paie mal un maitre, en ne restant toujours que son élève », fût-il le meilleur.

Les réactions à cette vidéo clivante ont été nombreuses et toutes aussi vives les unes que les autres. Les réactions critiques à l’égard du gouvernement ont valu à certains de leurs auteurs des menaces de mort ; et ceux des journalistes qui ont cru bien faire en allant puiser l’information à bonne source, en l’occurrence auprès de l’activiste, sont sous le coup de la fatwa. C’est dire le péril auquel on s’expose à vouloir se faire sa propre opinion sur cette affaire « hautement sensible ». Et c’est sans ambages qu’on est sommé d’être politiquement correct en n’accordant de crédit qu’à l’unique pensée qui vient d’en haut. Soit ! Mais en quoi consiste au juste cette « pensée  » ?

On peut la voir à l’œuvre à travers la réaction du gouvernement de la République qui a laissé plus d’un rêveur. En effet, en pareille circonstance, seule la stricte application du principe de réciprocité peut permettre de rétablir l’équilibre dans les rapports entre deux Etats qui se proclament souverains. On s’attendait donc, comme l’aurait à coup sûr fait un Kagamé, à la réponse du berger à la bergère ; ce d’autant que le « Souverain » avait été pris pour une tête de turc. Que nenni ! On s’est plutôt, tout au long de l’interminable communiqué qui a été pondu en « représailles », fendu d’une avalanche d’amabilités imprécatoires sur l’activiste coupable de « comportement insensé et irresponsable » ; et quand il s’est agi de s’en prendre, enfin, au jeune loup marchant impudemment sur notre « Souverain », on a eu droit à un bêlement à peine audible d’agneau apeuré.

Comme si cela ne suffisait pas, une autre charge est venue du sommet, sans doute pour porter l’estocade. Mais là encore, on est consterné de voir le « Souverain » pris dans les rets de ses propres contradictions. On nous dit, avec toute la gravité qui sied aux éminences grises, qu’il n’est « comptable que devant le seul peuple souverain » ; sauf que quelques jours avant, à des milliers de kilomètres de son palais, le « meilleur élève » en personne, avec une légèreté déconcertante déclarera qu’il est allé « rendre compte » à qui de droit, entendez son maitre. On s’y perd en conjectures au point d’en perdre son latin !

La cerise sur le gâteau nous viendra de la rue appelée en renfort pour « sauver le soldat » qui n’a jamais mis les pieds dans aucun des fronts où tombent les pauvres enfants de la patrie. En mêlant dans cette affaire une meute aussi « enragée » qu’affamée et complaisamment tenue en laisse par les forces de l’ordre, au moment même où l’on appelle les populations « à vaquer à leurs occupations » dans le calme, on verse dans l’esbroufe en offrant au public le spectacle navrant d’un hercule de foire K.O. debout, qui vacille et tente désespérément de se maintenir en équilibre. S’il y a de la sagesse à faire profil bas face à un adversaire de poids et de taille, cela traduit néanmoins un aveu de faiblesse qu’on n’a pas l’honnêteté d’assumer.

Tel est en trois actes écrits, réalisés, mis en scène et interprétés par un pouvoir fébrile autour et au détour d’une vidéo virale, le drame de la « pensée » qui agite le sommet et à laquelle on voudrait que nous accordions du crédit : une pensée où la paranoïa le dispute à la schizophrénie.

Au demeurant, diversion et « attaques ad personam » forment l’essentiel du dispositif des stratégies discursives mises en œuvre par cette « pensée » à tout le moins « magique ». En particulier, l’« attaque ad personam » qui consiste à abandonner l’objet de la querelle pour s’en prendre à la personne de son adversaire, a été utilisée sans retenue dans cette affaire. En cherchant qui se cachait derrière cet étrange pseudonyme qui sonne d’ailleurs comme un nom d’oiseau, on a trouvé un patronyme totalement inconnu au berceau de nos ancêtres. Du pain béni ! En le désignant désormais par les termes « individu » ou mieux, « quidam », on s’emploie à le vider de son identité : ses origines et son appartenance à la communauté nationale sont pointées du doigt et foulées au pied, convaincu que par cette pirouette on aura fait d’une pierre deux coups : « réfuter » les allégations du « quidam » et donner du crédit à la « théorie du complot ».

Qu’il y ait quelque chose de crapuleux  dans l’acte de l’activiste comme l’indique clairement le gouvernement, on peut en convenir et le déplorer. Serait-il pour autant interdit, parce que nos autorités ont adopté cette position qui n’est somme toute qu’un point de vue fusse-t-il officiel, de voir les choses autrement? Si oui, alors ne parlons plus de « liberté d’opinion » dans notre cher et beau pays. Mais nous osons croire que nous sommes en « démocratie avancée ». S‘il est donc permis de voir les choses autrement, alors on peut éventuellement dire sans nécessairement faire l’apologie du crime de lèse-majesté, qu’il y a quelque chose de fabuleux dans l’acte de l’activiste.

Ceux qui ont eu le bonheur de parcourir « Les Fables » de Jean de La Fontaine doivent certainement se souvenir de la neuvième fable du livre II de ce grand classique de la littérature française, et qui a pour titre « Le lion et le moucheron ». Sans qu’il soit besoin de forcer l’analogie, l’on peut voir aisément en Calibri Calibro, pour ne pas le nommer, le moucheron fameux de la fable. Pour mémoire, sur les mots du lion qui lui disait : « Va-t’en, chétif insecte, excrément de la terre », ce moucheron a dû quitter son pays natal qui ne lui offrait plus la moindre perspective. Il a pris le périlleux chemin de l’exil, traversé le désert, puis la mer méditerranée avant de se retrouver « sans papier » sur une terre étrangère. Sauf que, ce moucheron-là n’était pas du genre à laisser son destin entre les mains d’une « géronto-oligarco-kleptocratie ». Alors, nous dit la fable, il « déclara la guerre » au lion. La suite, on la connait. Dans la fable, il est encore dit qu’ « un avorton de mouche en cent lieues le harcelle » : Genève, juin 2019 ; Lyon, octobre 2019 ; Paris, novembre 2019 ; Paris encore en février 2020, alors même que le lion était à six mille lieues du salon de l’agriculture où l’« avorton de mouche » lui administrait sa piqûre.

Mais Calibri Calibro pourrait aussi bien être, par exemple, le nom d’un arbre qui cache la forêt d’une nuée d’autres moucherons regroupés sous la bannière de la « jeunesse » ; une jeunesse désabusée par les discours lénifiants et soporifiques qui sont réchauffés chaque année et servis depuis des lustres la veille du 11 février. On pourrait voir également en Calibri Calibro la face visible d’un iceberg de frustrations enfouies et de colère rentrée d’une majorité silencieuse du peuple qui n’en peut mais, fourbue par une gouvernance scabreuse et mafieuse. Et si, pourquoi pas, Calibri Calibro n’était que le nom d’une hirondelle d’augure plutôt mauvais, si tant est qu’elle annoncerait un printemps aux accents de « rigueur et moralisation » ?

L’issue de cette « guerre asymétrique » entre le lion et un avorton de mouche est renversante : « le malheureux lion se déchire lui-même », nous dit encore La Fontaine. Là, nous quittons la fable pour entrer dans la tragédie qui se joue depuis peu et dont nous voulons ici conjurer la triste fin. Le roi est nu ! La série des déconvenues essuyées depuis Genève jusqu’à Paris tout récemment en témoignent. Quand s’arrêtera cette série noire ? Combien d’autres déconvenues faudra-t-il encore enregistrer pour prendre la mesure de l’étendue des dégâts? Car, qu’on le veuille ou non, ces déconvenues sont autant de « blessures narcissiques » infligées au lion et qui à la longue pourraient bien être politiquement mortelles. Ces blessures auxquelles s’ajoutent guerres et crises à n’en plus finir, ne sont pas sans rappeler les plaies dont l’Egypte pharaonique a été frappée. Il en aura fallu dix pour que Pharaon consente à entendre raison. Faudrait-il en arriver là ?

Tout porte à croire que le septième mandat du princeps soit frappé du sceau de l’apocalypse. Le lion, il est vrai, au cours de son long règne, a remporté des batailles épiques : avril 1984, novembre 1991, février 2008. Mais le fauve, au soir de sa vie, a-t-il encore aujourd’hui la force et les moyens nécessaires pour livrer ce qui pourrait bien être sa dernière bataille et, surtout, sa « Bérézina ? » Car les fronts se multiplient et s’ouvrent de toutes parts comme des digues qui lâchent ; et chaque jour qui passe apporte son lot de désolation. Après Ngarbuh, un certain 14 février, c’est au tour de Galim, et Bamenda pour la nième fois, un certain 8 mars, d’essuyer la saleté et l’absurdité d’une guerre où l’argument de la force a pris le pas sur la force de l’argument. Sans vouloir jouer les cassandre mais en nous fondant simplement sur la loi des séries, gageons que les 1er et 20 mai, on versera encore et davantage de sang  et de larmes ; à moins de réaliser enfin qu’à l’ère où les NTIC et les réseaux sociaux ont fait voler en éclat le « huis-clos » derrière lequel se vautrait une « dictature reptilienne », les méthodes d’avant la chute du mur de Berlin et inspirées de la « doctrine de la guerre révolutionnaire », qui visaient au contrôle physique et psychologique des populations, sont tout simplement dérisoires et révolues.

Le roi est nu ! Tout le monde ou plutôt le monde entier le voit, sauf lui. Ceux des spectateurs qui crient à tue-tête : « Ô, notre roi, vous êtes nu ! », sont aussitôt voués aux gémonies. Les autres autour de lui, qui se vantent d’être ses créatures, qui l’ont fait « glisser » « le jour dit » et en bien d’autres occasions, et qui sont conscients qu’ils tomberaient fatalement avec lui s’il venait à chuter, crient encore plus fort en disant : « Ô notre roi, tiens bon ! N’écoute pas ces mécréants. Tu es le plus beau et le plus fort ! ». A ceux qui souhaitent le meilleur au roi sans pour autant céder au culte de sa personnalité, s’impose le devoir de vérité à son égard. Et ceux-là travaillent plutôt à son avilissement et sa déchéance, qui, par leurs flagorneries, lui cachent la vérité ; car seule la vérité, comme le manteau dont se servirent Sem et Japhet pour couvrir la nudité de Noé, leur père, peut préserver l’honneur et la dignité du roi.

Roger Esso-Evina

Un citoyen ordinaire

 

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