Sénégal: affaire Thiaroye 44 (Armelle Mabon)

Lettre ouverte au président de la République française

Durant votre mandat, vous avez évoqué à plusieurs reprises les événements dramatiques qui se sont déroulés à la caserne de Thiaroye au Sénégal le 1er décembre 1944. En qualité d'historienne ayant consacré plusieurs années à cette recherche sur le massacre de Thiaroye, je vous ai interpellé ainsi que les ministères concernés afin d'informer sur ce crime de masse prémédité maquillé en rébellion armée pour camoufler le nombre de victimes et la spoliation des sommes dues, notamment les soldes de captivité, restées dans les caisses de l'État. Cette machination a abouti à la condamnation de 34 ex-prisonniers de guerre innocents.

Le courrier du Directeur de Cabinet du ministère des Affaires étrangères et du développement international daté du 28 novembre 2016 m'encourage à faire un point sur ce qui est désormais appelé l'Affaire Thiaroye sans doute parce qu'elle rappelle l'Affaire Dreyfus. Laurent PIC fait mention d'hommes tués injustement. C'est une grande avancée dans la reconnaissance des faits puisqu'il n'y a jamais eu en effet de rébellion armée, ni de mutinerie et qu'en conséquence il ne s'agit pas d'une répression sanglante et des hommes ont été également condamnés injustement.

Au-delà de ma recherche, il a fallu que je comprenne pourquoi en 2014, le récit mensonger était toujours relayé officiellement et j'ai pu ainsi cerner une fraude scientifique aux incidences graves. Le besoin de dénaturer, 70 ans plus tard, la réalité des faits par falsification ou omission volontaire d'archives est peut-être motivé par le choix de sauver l'honneur de personnalités et d'officiers compromis tout en salissant la mémoire des tirailleurs « sénégalais ». Ces agissements ne préservent pas l'honneur de l'Armée, bien au contraire. La teneur inédite de votre discours du 30 novembre 2014 au cimetière de Thiaroye est une conséquence de cette fraude scientifique : ces hommes ne se sont pas rassemblés d'eux-mêmes pour crier leur indignation au petit matin du 1er décembre 1944 mais ont été rassemblés, sans défense, sur ordre des officiers devant des automitrailleuses. Vous avez également indiqué que les soixante-dix victimes n'étaient pas dans les tombes anonymes et que l'endroit de leur sépulture demeurait mystérieux. Des archives restées auprès des forces françaises au Sénégal contiennent entre autre la cartographie des fosses communes. Le ministère de la Défense connaît l'endroit des fosses communes, recouvert d'un dépôt d'ordures jusqu'à récemment, que j'ai pu repérer grâce à un plan trouvé aux archives nationales de l'Outre-Mer. L'archéologue sénégalais Yoro K. Fall, décédé récemment, a également repéré une fosse commune au sein même du cimetière. Le Président Wade, lors d'un entretien en octobre 2016, a démenti catégoriquement les propos que lui impute le général Paulus avec une demande de construction du mausolée sur une fosse commune dont l'endroit avait été recouvert d'un dépôt d'ordures. De plus, le Président Wade soutient que, s'il avait eu connaissance de l'endroit des fosses communes, il aurait fait exhumer les corps.

À l'occasion de votre venue au cimetière pour le 70ème anniversaire, une exposition permanente sur les tirailleurs sénégalais avec quelques panneaux sur Thiaroye 44 a été mise en place et pilotée par le conseiller pour la culture, la mémoire et la recherche du ministère de la Défense que j'ai rencontré en septembre 2014. Lors de cet entretien, il a confirmé le massacre, que les victimes n'étaient pas dans les tombes et qu'après votre discours, il faudra envisager un procès en révision. Ces panneaux sont le reflet de cette fraude scientifique et je vous donne quelques exemples : ils n'étaient pas 1280 mais plus de 1600 rapatriés ; il n'y a jamais eu de prise d'otage d'un général ; ces hommes n'ont pas été menaçants. Le libellé du panneau « conséquences » est édifiant :
« A la suite des fouilles qu'effectuent les gendarmes, un mousqueton, des revolvers, des grenades et une centaine de baïonnettes, ainsi que de nombreux coupes-coupes sont saisis. Trente-quatre tirailleurs sont jugés et condamnés allant d'un à dix ans d'emprisonnement. En 1947, tous sont graciés par le président Vincent Auriol. Soixante-dix ans après cet épisode douloureux, la plupart des historiens s'accordent sur le chiffre total de soixante-dix victimes mais le ratio entre blessés et tués ne fait pas consensus et la difficulté à identifier dans les archives les dossiers des personnes blessées rend difficile toute nouvelle analyse scientifique [...]».

         Que mon travail n'ait pas été pris en compte est une chose mais tromper sciemment le grand public, sans aucune précaution, avec des hommes lourdement armés justifiant une condamnation est particulièrement grave. De plus, le chiffre de soixante-dix morts n'a jamais fait débat entre historiens puisqu'il est aussi faux que celui de trente-cinq morts. Dans ma synthèse issue d'une fouille d'archives pour le moins consistante, j'ai signalé qu'un seul rapport consultable au SHD - celui du général Dagnan - fait état de soixante-dix morts mais le même rapport consultable aux ANOM donne trente-cinq morts. Par ailleurs, j'ai démontré que le nombre de rapatriés a été diminué volontairement de plus de 300 hommes correspondant selon toute vraisemblance au nombre de victimes jetées dans des fosses communes.

              Aussi, il est pour le moins curieux, alors que les archives non répertoriées et conservées au sein des forces françaises au Sénégal jusqu'à leur dissolution donneraient le nombre et la liste des victimes, de lire qu'il ne peut y avoir de nouvelle analyse scientifique. Si j'ai pu retrouver des actes de décès, c'est bien parce que l'Armée a effectué ce qu'elle devait faire à savoir dresser la liste des victimes.
             Par ailleurs et comme je l'ai montré dans ma synthèse, Vincent Auriol n'a pas gracié les condamnés. Deux ont été amnistiés en 1946, vingt-neuf en 1947, trois étant décédés durant leur détention et ceux encore emprisonnés en 1947 ont bénéficié d'une remise de peine.
              La personne qui a rédigé ces panneaux a relayé l'histoire falsifiée en le sachant parfaitement. Il ne s'agit en aucun cas de bonne foi et c'est pour cette raison que j'emploie le terme de fraude scientifique. Serait-ce la même personne qui a osé dire à un journaliste que « les corps ont été transférés du cimetière vers un autre endroit par le service des sépultures comme cela se passe habituellement pour les nécropoles et cimetières militaires ». Dès lors que les corps sont rassemblés dans des nécropoles militaires, on ne les transfère plus. Serait-ce la même personne qui, se présentant comme témoin anonyme dans un article de Jean Guisnel du journal Le Point du 1er juillet 2013, évoque une réunion en 2010 à Dakar avec la DMPA où il aurait été question du transfert des archives de la France vers le Sénégal alors que votre promesse date d'octobre 2012 ? Cette affirmation est mensongère car les colonels cités ont démenti tout comme le Général Paulus et l'Ambassadeur Nicolas Normand qui n'a pas participé à cette réunion contrairement à ce que raconte ce témoin anonyme. L'historien Eric Deroo présent à cette réunion a, quant à lui, confirmé qu'il a bien été question du transfert des archives. Thiaroye 44 suscite autant de mensonges car à la base c'est un mensonge d’État et s'il n'est pas reconnu comme tel, les falsificateurs continueront à oeuvrer à l'insu des autorités politiques.

Grâce à l'intervention du ministre de la Défense en 2013, j'ai pu retrouver quelques dossiers de victimes où est estampillé « n'a pas droit à la mention mort pour la France ». Puisqu'ils ont été tués injustement et qu'il s'agit de décès en lien avec un conflit armé, ces hommes doivent être honorés de cette mention avec le transfert des corps au cimetière militaire de Thiaroye.

Dernier point et non des moindres que je souhaite aborder concerne la Justice. J'ai été reçue en octobre 2014 par le conseiller aux Affaires pénales de la Garde des Sceaux, Christiane Taubira, pour montrer la nécessité de saisir la Cour de révision et de réexamen aux fins de révisions des condamnations prononcées en mars 1945. Après étude, j'ai reçu une fin de non recevoir du Directeur de Cabinet, au prétexte que la Cour suprême du Sénégal pouvait être compétente. Ce qui est un non sens juridique et historique. Ayant eu le privilège de connaître Germaine Tillion, j'ai pu discuter, à l'issue de la cérémonie au Panthéon, avec Madame Taubira qui n'a jamais été informée de ma démarche. C'est donc le fils d'Antoine Abibou, le plus lourdement condamné, qui a déposé une requête. Si ces hommes ont été injustement tués et qu'il n'y a pas eu de rébellion armée c'est donc qu'Antoine Abibou a été condamné à tort mais les magistrats ont rejeté la requête en décembre 2015:
: "Attendu qu’aucune des pièces produites à l’appui de la demande n’est de nature à remettre en cause les témoignages ou le contenu des rapports figurant au dossier de la procédure, lesquels font ressortir l’existence d’une rébellion commise contre la force armée par au moins huit militaires armés". Le ministère de la Défense ayant refusé de transmettre le motif d'une sanction infligée à un des officiers ainsi que les archives non classées, ces éléments nouveaux n'ont pas pu être produits et les magistrats n'ont pas reconnu l'impensable mensonge d’État et la machination.

J'ai fait et assumé mon travail d'historienne et je dois me défendre de diffamation publique contre un historien qui ne semble pas supporter mes conclusions. Les familles des victimes exécutées, condamnées et spoliées espèrent qu'avant la fin de votre mandat, vous annoncerez solennellement que :
ces hommes ont été tués pour avoir réclamé leurs droits et qu'en conséquence, la mention « mort pour la France » leur sera délivrée ;
• l’État français mettra tout en oeuvre pour que les familles puissent obtenir réparation de cette spoliation ;
• toute obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis est révolue
• le Garde des Sceaux va saisir la commission d'instruction de la Cour de révision et de réexamen aux fins de révisions des condamnations prononcées en mars 1945.

Je reste bien évidemment à la disposition de vos services pour montrer l'ensemble des archives qui m'ont permis de déconstruire l'histoire mensongère. Avec le courrier du ministère des Affaires étrangères, je sais dorénavant que mes travaux sont pris en compte mais les décisions permettant la réhabilitation de ces hommes venus défendre la France relèvent du domaine politique et de votre pouvoir.

Dans cette attente, je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l'assurance de ma plus haute considération.

Lorient le 9 janvier 2017
A. MABON Maître de conférences
Université Bretagne Sud
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Copie : Monsieur le Ministre de la Défense, Monsieur le Garde des Sceaux, Monsieur le Ministre
des Affaires étrangères et du développement international.
PJ : Dernière version de ma synthèse « Déconstruction de l'histoire mensongère de Thiaroye44 »

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