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Fred Bladou, activiste sida, professionnel des champs de l’addictologie. Coordinateur pédagogique, chemsex et usages sexualisés de drogues.

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Billet de blog 15 janvier 2026

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GHB-GBL, drogue du violeur ?

Le 13 janvier 2026, France Culture a diffusé un sujet titré : « la drogue du violeur s’achète sur internet ». En quoi cette accroche est-elle problématique ? Cette terminologie réductrice, inexacte est potentiellement inutile pour mieux prévenir les violences sexuelles et la soumission chimique ? Elle est, par ailleurs, contre-productive en matière de prévention et de réduction des risques.

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Fred Bladou, activiste sida, professionnel des champs de l’addictologie. Coordinateur pédagogique, chemsex et usages sexualisés de drogues.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les origines ?

Depuis les années 90, sur la base de faits divers aux Etats-Unis et en Europe, l’appellation est apparue pour décrire des cas médiatisés d’agressions sexuelles via soumission chimique (GHB). (jeunessesansdroguecanada.org)

La question des violences sexuelles par soumission chimique ou non, que l’usage d’une substance soit volontaire ou pas et que les questions indispensables liées au consentement et à la capacité de pouvoir l’exprimer lorsque l’on a consommé exige des réponses à tous les niveaux : sensibilisation à la prévention en direction des publics les plus vulnérables (jeunes, femmes..), réduction des risques, accompagnement et soutien aux victimes, prise en charge du psycho traumatisme en santé mentale, réponses judiciaires. Personne ne peut prétendre, au regard de l’augmentation généralisée du recours aux substances psychoactives, que ces sujets ne sont pas prioritaires.

Nos réponses doivent impérativement être innovantes et être débarrassées de représentations éculées, non argumentées par des données probantes, stigmatisantes et dangereuses.

Vous en conviendrez, ça commence à dater et il serait temps d’actualiser les discours.

Hier, France Culture avait le choix de traiter cette information dans le but d’améliorer les capacités des personnes à se protéger, dans le but de lutter contre les violences sexuelles. C’est ce que nous pouvions attendre du service public. A l’inverse, le sujet entraîne plus de confusions, d’idées préconçues déconnectées de la réalité du vécu des personnes, une diabolisation d’une substance illicite et la stigmatisation des usagers de cette substance, assignés à un rôle potentiel d'agresseurs sexuels. Tout celà, au détriment de la diffusion d’informations sérieuses à vocation de réduire les éventuels effets négatifs de ces produits sur les usagers qui les consomment volontairement ou les victimes de violences sexuelles par soumission chimique.


Au delà d’être supposément “la drogue du viol”, c’est quoi le GHB ?

L’expression « drogue du viol » désigne le GHB (acide gamma-hydroxybutyrique) ou le GBL (solvant industriel y-butyrolactone précurseur de l’acide y-hydroxybutyrique) en raison de ses effets sédatifs puissants, qui peuvent rendre une personne incapable de résister ou de se souvenir d’une agression sexuelle après administration à son insu (soumission chimique).

Ces substances sont consommées par le plus grand nombre pour des effets vus comme positifs et les réduire à une “drogue du viol” fait l’impasse sur les consommations volontaires qu’il convient d’accompagner afin d’informer et de réduire les risques éventuels liés aux mésusages, surdoses, poly consommations…

Les motivations à la consommation ne sont pas systématiquement avec l’intention de commettre un acte répréhensible.

GHB/GBL sont consommés pour les effets désinhibants, sexuels et/ou festifs : euphorie, sentiment de bien-être et de relaxation, facilité à parler, contact plus simple, impression d’empathie, hypersensibilité, augmentation du désir sexuel, sensations corporelles et orgasmes perçus comme plus intenses…

(https://www.infodrog.ch/fr/ressources/formes-de-dependances/ghb-gbl.html)

https://www.aides.org/sites/default/files/Aides/bloc_telechargement/AIDES_GHB-GBL_web.pdf

https://ceid-addiction.com/wp-content/uploads/2024/07/GHB-GBL.pdf

Lorsque le GHB n’est pas seulement “la drogue du viol”, c’est également “un produit pour nettoyer les jantes de voiture que l’on peut acheter chez Castorama ou Leroy Merlin”. Encore une fois, ces idées reçues, très largement reprises et diffusées n’informent pas les consommateurs éventuels correctement. Elles sont grossières et n’ont aucune utilité pour dissuader, prévenir les consommations ou réduire les risques.

Synthétisé en 1960 par le neurobiologiste français Henri Laborit pour ses propriétés anesthésiantes et induisant un sommeil de qualité, le GHB était initialement utilisé en médecine.
Il a été détourné à des fins récréatives dans les années 1990, avant d’acquérir sa sinistre réputation criminelle liée aux viols.

-> drogues-info-service ou https://www.ofdt.fr/ghb-synthese-des-connaissances-1732

Le GBL est un solvant industriel, qui peut être détourné de son usage. Les gens ne consomment donc pas un solvant mais bien une substance qui se transforme dans l’organisme avec des effets similaires au GHB.

Le GHB est classé comme stupéfiant depuis 1999 interdisant son usage, sa détention, son offre ou son trafic.

La vente et la cession au public de GBL sont interdites depuis 2011. Le GBL n’est pas classé comme stupéfiant mais réglementé comme tel.

https://www.drogues-info-service.fr/Tout-savoir-sur-les-drogues/Le-dico-des-drogues/GHB

“La drogue du violeur s’achète sur internet” ?

Quel scoop ! Les GHB/GBL s’achètent sur internet ? Nous, acteurs de la réduction des risques et de premier recours en contact avec les usagers le savons depuis toujours, depuis les interdictions de cession et les dispositifs encadrant cette substance. Les trafiquants se sont adaptés à ces restrictions et à l’aubaine financière que pouvait générer ces nouvelles dispositions. Ainsi, on peut contourner, comme pour n’importe quelle substance illicite, les réglementations et maintenir l’accessibilité et la disponibilité via internet.

Existe-t-il une drogue du viol ?
Les effets amnésiants et paralysants, similaires à ceux de l’alcool mais plus rapides, peuvent en faire un outil de « soumission chimique » en contexte sexuel et/ou festif.

Malgré cela, des études montrent que l’alcool reste la substance principale dans les agressions sexuelles, le GHB étant moins fréquent en France.

https://infoaideviolencesexuelle.ca/demystifier-la-drogue-du-viol/


Les médias ont joué un rôle majeur dans la stigmatisation du GHB en le présentant comme la « drogue du violeur » via une couverture sensationnaliste de rares cas d’overdoses et de soumissions chimiques, amplifiant un mythe loin de la réalité statistique.[vih.org, site d’informations médicales de qualité ndlr]

https://vih.org/drogues-et-rdr/20190529/usages-de-gbl-en-france-retour-sur-une-controverse/


Cette focalisation alarmiste, relayée par des titres dramatiques comme « GHB, une drogue qui fait des ravages », oriente les représentations sociales et politiques, occultant les usages récréatifs consensuels.

https://www.dianova.org/wp-content/uploads/2019/07/QuitStigma-Recommendations-Media-fr.pdf

Les reportages insistent sur les dangers extrêmes (comas, viols), reprenant des diagnostics alarmistes d’associations nocturnes sans contextualiser la rareté des cas par rapport à l’alcool ou aux benzodiazépines.[le monde]

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/12/11/balancetonbar-ou-le-viol-sous-ghb_6105615_3224.html

En France, des affaires comme #balancetonbar ou les viols de Mazan ont boosté cette image, avec des titres racoleurs renforçant la peur publique.[lefigaro]

https://www.lefigaro.fr/actualite-france/ghb-viols-discotheques-5-choses-a-savoir-sur-la-soumission-chimique-20240902


Cette stigmatisation entrave la réduction des risques, réprime la parole des usagers et perpétue une vision moralisatrice des addictions, où les médias reflètent et amplifient les préjugés sociétaux.

Des experts en addictologie critiquent ce biais, appelant à une information nuancée pour éviter la culpabilisation des victimes et favoriser la prévention.

J’ai consulté, avec intérêt, les données disponibles sur les sites de l’ANSM (Agence Nationale de sécurité du médicament et des produits de santé), pas spécialement réputée pour être complice des réseaux mafieux liés au trafic de drogues et de l’OFDT (Observatoire français des drogues et des tendances addictives) et les données disponibles montrent bien qu’il n’existe pas une « drogue du viol » :

le GHB n’est pas la « drogue du viol » mais il existe bien un certain nombre de substances psychoactives licites ou illicites pouvant être utilisées par de potentiels agresseurs sexuels dans des cas de soumission chimique.


En France, les données nationales indiquent plusieurs centaines de victimes de soumission chimique par an, mais il n’existe pas de chiffre unique englobant tous les cas impliquant l’alcool, et le phénomène est considéré comme largement sous-estimé. 

L’alcool apparaît toutefois comme l’agent ou le vecteur le plus fréquemment impliqué dans les agressions facilitées par des substances. (source : Vie Publique)
La soumission chimique est l’usage délibéré d’une substance (médicament, drogue, alcool…) par un agresseur pour diminuer ou abolir le discernement ou la résistance de la victime en vue d’une infraction, notamment sexuelle.[lecrafs]


La vulnérabilité chimique est une infraction commise en profitant d’un état d’ivresse ou d’altération déjà présent (alcool, drogues consommés volontairement par la victime).[ansm.sante]

Il convient d’être précis et de donner des définitions claires afin d’éviter les raccourcis, méprises et autres divagations.

Les données disponibles :


•       L’enquête nationale sur les agressions facilitées par les substances recense au total 7 982 dossiers de victimes entre 2001 et 2022, dont 1 173 soumissions chimiques vraisemblables et 4 360 possibles (toutes substances confondues, pas seulement l’alcool).

https://lecrafs.com/enquete-nationale-de-soumission-chimique/

•       Pour l’année 2023, l’ANSM et le réseau d’addictovigilance rapportent 1 056 agressions facilitées par les substances retenues dans l’enquête nationale.

https://ansm.sante.fr/uploads/2025/11/24/20251124-plaquette-sc-2023.pdf

•       En 2023 encore, la justice signale 127 personnes mises en cause pour une infraction de soumission chimique, pour 62 procédures poursuivies, ce qui illustre l’ampleur du non-signalement.[vie-publique]


Place spécifique de l’alcool
•       Dans les cas de vulnérabilité chimique, l’alcool est l’agent le plus souvent mentionné, devant les autres substances psychoactives.[ansm.sante]
•       Chez les adultes (15 ans et plus), la boisson alcoolisée est le principal vecteur suspecté d’administration de substances dans les agressions facilitées par des produits, ce qui signifie que la majorité des suspicions de drogue dans le verre concernent des boissons alcoolisées.[ansm.sante]
•       Les contextes sont majoritairement festifs (bars, soirées, boîtes de nuit), et les victimes sont très majoritairement des femmes ayant subi des violences sexuelles.[lecrafs]
En France, les substances utilisées dans la soumission chimique vont bien au-delà de l’alcool, avec une prédominance des médicaments psychoactifs licites et des drogues illicites détectés dans les enquêtes nationales d’addictovigilance. 

Substances médicamenteuses principales
•       Benzodiazépines (ex. : clonazépam/Rivotril, bromazépam, Rohypnol) : les plus fréquentes, impliquées dans environ 75% des cas confirmés, avec une action sédative rapide et une élimination parfois longue (jusqu’à plusieurs jours).[academie-medecine]
•       Sédatifs et somnifères (ex. : zolpidem/Stilnox) : souvent détournés de leur usage légitime, détectables 24 à 144 heures.[academie-medecine]
•       Autres : antihistaminiques, antidépresseurs, opioïdes, kétamine.[ordre.pharmacien +1]
Substances non médicamenteuses
•       GHB et dérivés (gamma-hydroxybutyrate, ou GBL) : insipides, inodores, éliminés rapidement (5-10 heures dans le sang).
•       Stimulants : MDMA (ecstasy), cocaïne, 3-MMC, en hausse récente (43% des cas en 2022).[ansm.sante +1]
•       Autres : cannabis, amphétamines, atropine, scopolamine.[arretonslesviolences]


Fréquence et tendances


Les enquêtes ANSM/CEIP-A (2022 : 1 229 signalements) montrent 56,7% de médicaments (sédatifs en tête) et 43,3% de substances illicites/stimulants, avec une augmentation globale des cas. Plus de 100 substances psychoactives sont recensées au total, compliquant les diagnostics toxicologiques en raison de leur élimination rapide.

Conclusions (parce qu’il faut bien conclure un jour) :

Au regard des chiffres, même s’ils peuvent être commentées du fait de la sous déclaration des actes délictueux, rien ne permet de qualifier les GHB/GBL de « drogue du viol ». C’est statistique, les données sont des chiffres officiels produits par des organismes sérieux.

La question des violences sexuelles et de la soumission chimique sont trop graves pour se nourrir d’approximations fausses, moralisatrices, sensationnalistes dignes de la presse à scandale et il est impératif de faire évoluer les discours et approches afin d’améliorer la prévention aux violences sexuelles dont soumission chimique.

La majeure partie des structures de réduction des risques et d’addictologie ont proscrit cette terminologie de « drogue du viol » pour qualifier les GHB/GBL. En revanche, de nombreuses structures  de prévention et de réduction des risques de qualité mettent en place des outils spécifiques adaptés au public et au contexte :

https://www.lescatherinettes.com/

https://www.consentis.info/

https://fetez-clairs.org/

Prévenir les risques, les dangers associés à la consommation qu’elle soit volontaire ou non, de produits psychoactifs licites ou illicites est impératif au regard des traumatismes vécus par les victimes. Prévenir, c’est informer. Prévenir repose sur la diffusion d’une information de qualité débarrassée de toute approche jugeante, stigmatisante, infondée, reposant sur des croyances erronées et la panique morale.

En véhiculant, à nouveau, ces informations partiales, incomplètes, cette terminologie alarmiste, nous ne remplissons notre rôle auprès des personnes les plus vulnérables envers qui nous avons un devoir d’information juste et impartial.

En identifiant les GHB/GBL comme « drogue du viol », on fait l’impasse sur l’alcool, sur les médicaments, au détriment des chiffres qui montrent bien que la majeure partie des agressions recensées se produisent sous l’effet des ces produits.

On manipule dangereusement l’opinion. L’agresseur sexuel qui va dérober quelques comprimés de benzodiazépines dans l’armoire à pharmacie de tata Jeanine peut dormir sur  ses deux oreilles. La « drogue du viol », c’est le GHB. Nous entrainons une baisse de la vigilance en ayant recours à ces raccourcis.

Discours obsolète, sensationnaliste, délétère, contre-productif, les mots ne manquent pas pour décrire une approche préventive inefficace autant que dangereuse.

Chaque jour, parce que c’est aussi mon métier,  j’accompagne des personnes victimes de violences sexuelles. Si ces violences étaient liées exclusivement au GHB, je le reconnaitrais volontiers. Ce n’est malheureusement pas le cas. Ces drames doivent nous imposer une éthique irréprochable et la construction d’un discours de prévention et de réduction des risques adapté aux spécificités des publics concernés, aux substances en circulation et aux contextes de consommation. Nous devons impérativement nous éloigner de ces discours simplistes et réducteurs qui mettent les gens en danger.

Les GHB/GBL peuvent,  comme toutes les substances psychoactives, présenter des risques sur la santé. Il ne s’agit pas de tenir des propos déconnectés de toute approche pragmatique de santé et d’inciter à la consommation mais bien de donner des outils de réduction des risques efficaces. Le “G” peut entraîner des intoxications par surdose, un développement rapide de conduites addictives et d’autres effets délétères. Il ne convient pas de les minimiser. Le “G” exige de maitriser les dosages, les durées entre chaque prise, les associations avec d’autres substances (dont l’alccol). Je ne vais pas les décliner dans ce texte déjà très long mais plutôt vous orienter vers des sites de confiance qui produisent des conseils de qualité : kepsmag.fr - technoplus.org - psychoactif.org - aides.org - federationaddiction.fr et bien d’autres.

Comme Act Up-Paris le disait : « Information = Pouvoir ». Informer justement, c’est donner le pouvoir de se protéger efficacement.

Mieux appréhender la santé sexuelle, la prévention et la réduction des risques nous impose de placer la question des violences sexuelles, du consentement au centre de nos actions. Pour celà, nous devons diffuser un discours de qualité qu’il est facile d’intégrer et de s’approprier au delà de quelques paroles lancées au hasard d’une interview.

Pour conclure la conclusion, je tiens à rappeler que le contexte prohibitionniste français ne favorise en rien la libération de la parole des usagers, victimes de violences sexuelles. Mon expérience auprès des chemsexeurs m’invite à interpeller les services de l’état et le législateur sur le nombre de drames que nous pourrions éviter si la menace d’une interpellation et de poursuites ne planait pas systématiquement sur les usagers. Les secours sont appelés trop tardivement en contexte de chemsex lorsque l’un des participants présente des signes d’intoxication par surdose. On préfère l’allonger dans une pièce voisine en priant la chance pour que la personne se réveille sans dommages. Je ne compte plus le nombre de chemsexeurs en plus de dix ans m’ayant décrit la même situation après avoir été exposé à des rapports non consentis : “Comment veux-tu que j’aille porter plainte alors que je suis gay, que j’ai consommé des drogues et que je suis allé en sex party volontairement ?”

Combien de jeunes femmes ayant consommé de l’alcool ou un produit illicite en discothèque passeront sous silence les violences sexuelles auxquelles elles ont été exposées par peur du jugement ou de poursuites de la police ?

Une réforme de la politique répressive est impérative faute de quoi nous condamnerons toujours les victimes au silence et les sous déclarations resteront la norme.

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