Fred EBOKO
Docteur en science politique, directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement
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Billet de blog 23 mai 2022

Pap Ndiaye, Ministre de la République

Sous un tombereau de réactions fébriles, dubitatives ou carrément rageuses, Pap Ndiaye est nommé ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. C’est l’histoire d’une assignation identitaire qui refuse de voir la face de la très classique reproduction sociale et du mérite individuel.

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Un beau produit de la reproduction et du mérite 

Le fils d’un ingénieur des « Ponts et Chaussées » et d’une professeure de sciences naturelles, agrégé d’histoire lui-même, docteur en sciences sociales de son état, professeur à Sciences Po prend la tête du « Mammouth ». Et c’est le branle-bas de combat, entre urticaires racistes et illusions d’optique identitaire. La société a besoin de catégories faciles comme la nature a peur du vide. C’est l’histoire d’un enseignant, universitaire émérite, intellectuel de premier plan qui devient le chef du département ministériel auquel il doit sa carrière dans son pays. Ses supposées « origines » et une partie de son brillant travail donnent lieu à des interprétations sujettes à caution ou teintées d’un racisme postcolonial qu’il connaît si bien pour l’avoir étudié. Son père est Sénégalais. Sa biographie indique clairement ce que personne ne veut lire. Sa mère est française issue d’une famille de la Beauce. Il est né en France. Il a séjourné aux Etats-Unis pour ses études.

Qu’est-ce qui explique que ses « origines africaines » soient l’angle par lequel les adeptes de l’identité et certains tenants de la méritocratie républicaine abordent la question politique de sa nomination ? Pap Ndiaye est « noir » et il porte le nom de son père. Autrement dit l’enfant d’un homme noir et d’une femme blanche est noir. Cette incongruité du langage est une construction sociale classique et utile pour transcender nos paresses intellectuelles et alimenter nos discussions quotidiennes. Sans rapport ni avec la culture ni avec la biologie, les identités sont aussi des délires performatifs.

Dans un pays saturé par l’histoire de la domination coloniale et du déclassement historique et culturel de « l’Autre », l’on décrit un homme issu de la classe moyenne française comme un ovni. Il est désigné, du côté obscur de l’échiquier politique comme un « immagrationniste ». De l’autre côté, Il serait un produit de l’ascension sociale républicaine. Bourdieu doit se retourner dans sa tombe d’apprendre que la catégorie sociale dont les enfants réussissent le mieux à l’école (les enseignants et les ingénieurs) incarne la perfection de l’ascension sociale. Pap Ndiaye est noir et ministre. Donc tous les discours qui échappent au bon sens sont possibles.

 Une filiation de ministres aux origines africaines 

Pap Ndiaye incarne aussi la présence décousue et instable mais réelle de la minorité dite « noire », d’origine africaine dans la vie politique française. Avant l’indépendance du Sénégal, Léopold Sédar Senghor a été successivement Secrétaire d’État du gouvernement d’Edgar Faure en 1956 puis ministre conseiller du gouvernement de Michel Debré en 1959. Félix Houphouët Boigny a été ministre de la Santé en France avant l’indépendance de la Côte d’Ivoire. La différence d’avec les ministres noirs. noires de la Cinquième République est que leurs destins ne sont plus liés à celui de l’Afrique mais à la République française, à ses affiliations et ses désaffiliations sociales et politiques.

Réactions racistes routinières et anciennes : de Durkheim à Ndiaye

Pap Ndiaye n’est pas une cible nouvelle et la minorité noire est une partie d’une question plus large. La nomination de cet intellectuel discret prolonge l’histoire des bourrasques sectaires qui traversent la société française depuis des siècles, dans des domaines variés. Émile Durkheim, enseignant du secondaire, agrégé puis docteur en philosophie et éminent universitaire le savait déjà au 19ème siècle. Cet ami de Jean Jaurès fut un des soutiens du Capitaine Dreyfus frappé par l’opprobre antisémite que chacun connaît. Il était aussi laïc que peut l’être Pap Ndiaye et pourtant il est impossible que l’on ne rappelle à ce savant anticlérical qu’il était juif. Issu d’une famille juive installée en France depuis le Moyen Age, Durkheim était le descendant d’une filiation de rabbins de père en fils depuis huit générations. Il a volontairement quitté l’école rabbinique pour se consacrer à l’ambition intellectuelle et républicaine de sa vie : fonder une science nouvelle. Il est le père fondateur de la sociologie académique française.

Être égaux et différents : parcours croisés entre égalité républicaine et conscience minoritaire

La ville où Émile David Durkheim a prononcé son premier cours universitaire en France, en 1887, a attendu un siècle pour lui rendre hommage. Le premier grand colloque à Bordeaux consacré au centenaire du premier bréviaire universitaire de la sociologie française, « Les règles de la méthode sociologique » (1895) s’est tenu à Bordeaux en 1995. Avant cette date, aucune rue, aucune allée, aucun arrêt de bus ne portait le nom de cet homme qui avait consacré près de 30 ans de sa vie à donner naissance à son projet titanesque de créer ce qu’il appelait « une physique des mœurs ». Point de plan contre lui ni aucune attention particulière non plus ; c'est le résumé des silences de la République lorsque les blessures sont silencieuses. Durkheim est monté en Sorbonne au début du 20ème siècle et n’a jamais abordé frontalement la question juive. Durkheim est né en Lorraine en 1858, pendant le Second Empire qui s’étend de 1852 à 1870.  Il a la France chevillée au corps, même si sa ville de naissance, Épinal, est occupée par l’armée prussienne et ne redevient française qu’après la mort du sociologue.

La biographie de Pap Ndiaye précise qu’il a grandi avec sa mère, française et blanche, depuis l’âge de trois ans. Il a sans doute dû répondre comme tous les enfants à la couleur de peau différente à la sempiternelle question de « l’origine » qui justifie sa « différence ». Il en fait une recherche approfondie publiée sous le titre de « La condition noire en France ». Prévenir vaut mieux que guérir. Durkheim sentait l’antisémitisme qui rongeait la société française. Pour autant, du fait de son adhésion totale à l’idéal républicain et à son optimisme, il n’en faisait pas le sujet central que tous ses biographes étrangers ont établi. Pap Ndiaye a fait de la question de l’assignation identitaire un cheval de bataille, aux Etats-Unis comme en France... Si les deux questions sont différentes et les racismes dont sont l’objet les « communautés » en question sont distincts, les intuitions lumineuses de Durkheim auraient mérité qu’il en fasse en sujet. On ne règle pas un problème en le taisant. 

Sans nommer une cause précise, il parlait de « l’aspect chaotique que présentent certaines démocraties, leur perpétuelle mobilité et instabilité. Ce sont de brusques sautes de vent, c’est une existence décousue, haletante et épuisante ». Il rajoutait dans le même élan : « si encore un tel état de choses se prêtait aux transformations profondes ! Mais les changements qui s’y produisent ne sont souvent que superficiels. Car les grandes transformations demandent du temps, de la réflexion, exigent de la suite dans l’effort ». (Leçons de sociologie, Paris, PUF, « Quadrige », 1990, p. 127).

Émile Durkheim s’est éteint à Fontainebleau le 15 novembre 1917 dans une immense tristesse et une relative indifférence politique. Son fils André n’est pas revenu de la Grande Guerre au cours de laquelle il est tombé pour la France en 1916. Son neveu et poulain Marcel Mauss est mort à Paris en 1950 dans une immense tristesse. Lui, le père fondateur de l’ethnologie académique à travers l’Institut d’ethnologie créé en 1925 à Paris, n’a jamais eu la Chaire qu’il aurait amplement méritée, du fait des lois anti-juives dans années 1940.

Ce que Durkheim ne nomme pas dans le cas du péril antisémite, Ndiaye l’a nommé dans le cas de la permanence du mépris négrophobe. Pap Ndiaye s’inscrit dans un travail d’intégration sociale dont on peut penser qu’il est une pierre dans l’édifice long et chaotique des « grandes transformations » dont parle Durkheim. Il s’agit aussi de faire une part belle à la créativité politique parce que Touraine a raison lorsqu’il écrit que « la démocratie est toujours une idée neuve ». Pap Ndiaye est un ministre de la République.

 Fred Eboko

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