Voici près d’une semaine que n’ai pas communiqué avec Charlotte. Elle est restée coite, elle aussi. Peut-être est-elle aux sports d’hiver en famille ? Je ne voulais pas lui dire que j’avais commencé à écrire un bouquin. Bien m’en a pris, car elle m’aurait questionné sur mon plan de travail, le synopsis, les protagonistes mâles et femelles et tutti quanti.
Car voilà plus d’une semaine que je patine sur la rédaction de mon livre.J’ai des idées plein la tête. Encore faut-il que je les ordonne. Conter une histoire, des histoires vécues que j’entremêle pour en faire un récit, ou continuer à divaguer au jour le jour ? Au risque de lasser le lecteur en me réservant un plaisir égoïste : écrire rien que pour moi.
Pendant mes nuits d’insomnie, je plonge dans mes fantasmes, dans mes souvenirs. Pas toujours les meilleurs, hélas. Pourquoi celui-ci plutôt que celui-là ? En cet état second, on ne maîtrise plus sa pensée. Ca tourne comme un carrousel en folie, ça s’agite comme les montagnes russes qui vous propulsent de haut en bas, à vous vider les tripes par-dessus bord. On songe à ceux qu’on a connus, aimés, à la famille, aux amis disparus, aux ennemis aussi. La liste vous donne le tournis lorsqu’elle défile comme une litanie aux petites heures de l’aube. Ai-je connu, ai-je fréquenté tant de gens ? Certains vivent-ils encore ? Où sont-ils? Que font-ils ? Et tous ces destins brisés trop tôt, quel gâchis !
De toute façon, je suis mal dans ma peau, j’ai honte d’être au chaud, à écrire des fadaises alors qu’un tremblement de terre vient de détruire Port-au-Prince, tuant et blessant des milliers d’êtres humains. Je constate que ces catastrophes se produisent la plupart du temps dans des pays de misère. Depuis son indépendance en 1804, Haïti, ce pays francophone, est maintenu dans la merde. Deux cent mille victimes, c’est le prix à payer pour que des hordes de sauveteurs débarquent enfin du monde entier pour se donner bonne conscience.
Cela fait d’ailleurs, quelques jours que je suis mal dans ma carcasse, dans ma tête, que je tourne en rond, que je repousse au lendemain ce que je devrais faire le jour même. De mauvaises nouvelles me sont parvenues, notamment celle d’un ami qui va passer sur le billard. Une grave opération, m’a-ton dit, l’ablation d’une partie de l’estomac et du pancréas. Depuis un mois, James se traîne comme une loque. D’analyse en analyse, le diagnostic des spécialistes est sans appel, le cancer lui ronge le corps. Putain de crabe ! Je saute sur internet et je découvre que les différents sites se contredisent sur l’âge où on peut être atteint du cancer du pancréas. Pour l’un, c’est après 40 ans, pour le deuxième après cinquante et le dernier mentionne qu’il survient rarement avant 70 ans. On ignore en général les causes… mais les trois s’accordent à dire que cette saloperie est directement lié au mode de vie - alcool, alimentation trop riche et obésité – alors que mon ami est quasiment végétarien et que son poids est égal à sa taille !
Si je l’avais, cette maladie de merde, (peut-être l’ai-je en gestation sans le savoir…) je prendrais le parti de ne rien dire. (Ce n’est pas sûr.) Car la plupart du temps, vos copains prennent un air compatissant et s’apprêtent en catimini à vous accompagner au cimetière. Il n’en a plus que pour six mois, peut-être douze, chuchotent-ils derrière votre dos. Leur regard n’est plus le même, ils vous observent d’un air contrit, comme une bête curieuse. Par pudeur, la mort dans l’âme, ils n’osent pas vous demander comment ça va, s’enquièrent de votre état par personne interposée. « As-tu des nouvelles de X ? Ah ! il va mieux, il vit encore. Il a de la chance… » Certains vont même jusqu’à penser que le mal est contagieux, ils se font distants, espacent leurs visites. Cette maladie de merde, ça vous bouscule une vie, la souffrance physique et morale est souvent insupportable. De quoi se flinguer, claquer son pognon ou faire le tour du monde. La chimio vous rend patraque, vous oblige à porter perruque pour un temps. Puis, une fois sur deux, la rémission des péchés, la résurrection, le Tour de France et la victoire !
.... à suivre (avant que le crabe me bouffe ?)