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Billet de blog 15 août 2010

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A Robert, mon ami,

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’ai toujours éprouvé une joie intense de rencontrer Robert Cantet, tailleur de pierre, le métier qu’il avait choisi d’exercer à Bougival, puis en Provence, après celui d’enseignant dans un lycée. La première fois que nous nous sommes vus, nous avons à peine eu le temps de faire connaissance, pressé qu’il était par son travail. Nous avions cependant compris que nous avions des tas de choses à nous dire.

Depuis que Robert a pris sa retraite, nous avons eu enfin le temps de blaguer, que dis-je… de refaire le monde sur l’une ou l’autre terrasse des cafés de Mouries. Et de lui poser mille questions sur son métier, sur sa vie de militant passionné.

Ici, dans la vallée des Baux de Provence, la pierre calcaire est à l’honneur. Depuis des siècles, on extrait ces pierres blanches de carrières situées dans le Val d’Enfer. L’une d’elles est toujours en activité ainsi que celle de Fontvieille, le célèbre village d’Alphonse Daudet. Toutes les demeures de la région sont en partie construites avec ces moellons. On les utilise surtout pour l’encadrement des portes et des fenêtres ainsi que pour les angles des façades. Cette pierre tendre se façonne facilement à l’aide d’une simple scie.

Robert, lui, aime toutes les pierres avec un penchant pour la pierre froide, les pierres nobles, celle de Rognes, celle du Gard, le granit, le marbre, avec lesquelles il confectionnait des vasques, des bassins, des bandeaux de cheminées et des objets de décoration. L’une de ses dernières œuvres fut la copie de la borne milliaire découverte sur la via Aurelia à Maussane, que la mairie a placé à l’entrée de la salle Agora. Le musée de Marseille qui possède l’originale n’a jamais voulu la restituer !

Depuis que Robert est souffrant, « un mal incurable », m’a-t-il dit, je lui rends visite dans son mas du Paradou qu’il a restauré en homme de métier, en amoureux de sa compagne Sigrid, aux petits soins avec lui. Depuis près d’un an, il ne quitte plus sa tanière, la dernière fois, à l’automne passé, nous sommes retournés au Grand Café du Cours, l’endroit où nous nous étions rencontrés.

Mis à part un léger tremblement des mains, il m’apparaît en pleine forme, l’esprit clair, vif, brillant dans nos échanges, nos dialogues au coin du feu, en hiver. Trop lucide pour ne pas comprendre qu’il arrive au bout de sa vie, que la poussière de pierre lui brûle les voies respiratoires.

Robert, mon ami, me convoque… pour me dire qu’il n’a plus de raisons de vivre, qu’il envisage l’euthanasie, me priant de me renseigner en Suisse car cela est légalement possible. Sur le moment, je reste sans voix, incapable de lui dire qu’il se fait du mauvais sang. Je lui apporte les informations recueillies sur le Net. Bêtement, je lui dis : « je ne te rends pas service, mon vieux ». Il ne m’a pas répondu, a enfoui les documents sous son bureau. Sans doute avait-il eu un moment de blues. J’ai enregistré ces propos comme un automate, sans chercher à le réconforter, comme un complice de la grande faucheuse que je côtoie depuis toujours. Nous avons parlé de tout, des femmes, de l’amour, de nos lectures, de nos aventures passées, de la politique, sauf de la mort programmée.

L’autre jour, j’ai compris que le ressort de la vie de Robert était en bout de course. Il s’est cassé cette nuit à 3h00.

Maussane-les-Alpilles, dimanche 15 août 2010

Fred Oberson

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