Extrait du livre:
www.paradis-ciel.info
"Un journaliste au Paradis"
Fred Oberson
aeo-editeur, décembre 2007
....Victor se sentit très honoré de se voir confier un rôle important au sein de cette auguste assemblée.
- Je peux en effet, dit-il, témoigner d’un drame assez récent : J’ai séjourné en Afrique, au Burundi, pendant la période qui a suivi l’assassinat, en 1993, du premier président hutu de l’histoire, démocratiquement élu 4 mois auparavant. Voici la teneur du texte, que j’ai transmis à ma rédaction, au début de mon reportage.
« À la suite du coup d’État manqué au Burundi, la guerre civile se déchaîne dans les collines, à quelques lieues de la capitale. Des hordes de Hutus poursuivent les Tutsis, les accusant d’avoir organisé l’assassinat du président. Des maisons sont incendiées, des cadavres de civils, hommes, femmes et enfants gisent dans les rues. J’aperçois au loin des colonnes de fumée qui indiquent l’étendue des dévastations. Un blessé agonisant a juste pu me dire, avant de mourir, que ce sont des militaires, en principe tutsis, qui ont encerclé son village et qui lui ont tiré dessus à bout portant. En revanche, les blessures d’autres suppliciés montrent qu’ils ont été exécutés à la machette, vraisemblablement par des civils comme vous et moi… Impossible de savoir, des Hutus ou des Tutsis, qui tue qui ! »
- J’ai pu ensuite recueillir quelques informations sur les causes de cette flambée de violences. J’ai appris d’un chef de village que les rancunes sanguinaires opposant Hutus et Tutsis dataient du conflit ethnique de 1972. Il avait causé plus de 100.000 morts de part et d’autre et des milliers de Hutus avaient fui en Tanzanie. Les terres et les maisons abandonnées avaient été confisquées par leurs voisins tutsis. Les hostilités de ce genre au sein de ces peuples de même origine et de même langue ne dataient pas d’hier. Certains les considéraient comme une des séquelles de l’épopée coloniale où l’occupant avait favorisé les bergers tutsis, minoritaires, au détriment des agriculteurs hutus, majoritaires.
Jean XXIII l’interrompit pour lui demander si des casques bleus étaient intervenus pour tenter de stopper les belligérants.
- À ma grande surprise, je n’ai pas aperçu l’ombre d’un képi à l’horizon. L’armée burundaise est restée cloîtrée dans ses casernes, laissant les civils s’entretuer. L’appel lancé par la Première ministre, Madame Sylvie Kingsley, aux pays occidentaux, Etats-Unis, Belgique et France, est resté sans réponse... Seuls le Haut-commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR), la Croix-Rouge et les missions humanitaires sont intervenus aux frontières, notamment en Tanzanie, pour venir en aide à plus de 700.000 réfugiés qui avaient fui leur pays.
John Kennedy jugea bon de justifier la passivité de son pays au cours de ce conflit :
- À force de passer pour les gendarmes du monde, nous avons pris quelques distances vis-à-vis des conflits qui ne nous concernaient pas directement. Si c’était à refaire, nous n’irions pas aujourd’hui au Viêt-Nam, ni au Cambodge. Nous privilégions l’intervention des soldats des Nations Unies, organisation que nous finançons en grande partie.
- C’est sans doute par souci de non-ingérence que vos successeurs n’ont pas déclenché la Guerre du Golfe en 1991, ni envahi l‘Irak en 2003 !... ironisa le Général de Gaulle. Les derniers faits de guerre de votre pays ont tous un arrière-goût de pétrole, mon cher John. Quand je vois ce qui se passe en Afrique, je me reproche parfois d’avoir réalisé la décolonisation et d’avoir confié ce continent à des hommes qui n’étaient pas préparés au pouvoir.
- Allons, allons, Messieurs, ce n’est pas le moment d’entamer un débat sur ce que vous auriez dû faire ou pas, sermonna Jean XXIII. Continuez, Victor :
- Votre sainteté, ce que je vous ai décrit n’est qu’un avant-goût, qu’un hors-d'œuvre de ce qui allait se produire, cinq mois plus tard, en avril 1994, au Rwanda voisin. À la suite de la mort du président rwandais lors de l’explosion de son avion, de violents combats avaient éclaté au centre de la capitale. J’ai réussi à rejoindre Kigali dans les premières heures des massacres et j’ai communiqué à mon journal les horreurs que je découvrais, à peu près en ces termes :
« Des miliciens, des civils, des militaires participent à la tuerie. J’ignore qui donne les ordres de ces massacres, mais il apparaît que les victimes sont du côté des Hutus aussi bien que des Tutsis. Les autorités rwandaises accusent le FPR, le Front patriotique rwandais, d’origine tutsie, d’avoir perpétré l’attentat contre leur président. Comme toujours en pareille circonstance, le premier souci des ambassades consiste à évacuer leurs ressortissants par la route et par les airs. Les secouristes de la Croix-Rouge interviennent tant bien que mal pour évacuer les blessés vers le centre hospitalier. L’organisation « Médecins sans frontières » a installé des tentes dans le jardin de l’hôpital pour donner les premiers soins. Le commandant des casques bleus de l‘ONU a offert sa médiation entre le gouvernement et le FPR en vue d’un cessez-le-feu. Il semble bien qu’il ne soit pas écouté car les combats se poursuivent à l’arme lourde. L’on assiste à des pillages de magasins et d’habitations abandonnés par des familles entières qui tentent de rejoindre par tous les moyens possibles le Burundi et la Tanzanie. Pour atteindre l’aéroport, il faut franchir des barrages tenus tantôt par des miliciens hutus tantôt par des rebelles du FPR. Il s’agit bien d’un conflit ethnique du même type que celui auquel j’ai assisté au Burundi. Tout le monde se méfie et espionne tout le monde dans un climat délétère de délation. De jour en jour, arrivent des nouvelles alarmantes provenant de villages disséminés dans le pays. Une psychose de peur s’est emparée des Rwandais, chacun craignant d’être abattu par son voisin. Ils se comportent comme des bêtes sauvages : tuer ou fuir avant d’être tué. Avec l’aide des milices hutues, de simples citoyens filtrent la population, pénètrent dans les demeures, poursuivent les fuyards dans les collines. Hommes, femmes, enfants, dont la carte d’identité mentionne leur appartenance à l’ethnie tutsie, sont systématiquement abattus à coup de machettes et de gourdins. Les Hutus modérés qui veulent s’interposer subissent le même sort. Celui qui tente de désobéir aux ordres de tuer est menacé de mort. Ce n’est plus une guerre civile, c’est un véritable génocide, certainement programmé et organisé de longue date ! »
- Comment avez-vous réagi, Victor, face à ces atrocités ?
- Devant les risques encourus et l’horreur que je découvrais de village en village, j’ai envisagé de rebrousser chemin, de rentrer au pays pour alerter l’opinion internationale. Ma rédaction m’a enjoint de poursuivre mes témoignages avec mes collègues reporters. Je priais, j’implorais bêtement Dieu de faire quelque chose, et je vous assure qu’à ce moment-là, j’ai douté de Lui comme jamais. Des centaines de cadavres gisaient sur les chemins et flottaient sur les cours d’eau, gonflés comme des baudruches. Aucune assistance ne pouvait être portée aux blessés qui mouraient après d’horribles souffrances. J’ai découvert des charniers où les corps s’entassaient les uns sur les autres, comme des sacs poubelles dans une déchetterie. Les maisons, les cases des victimes brûlaient pareilles à des fétus de paille. Une armée de gueux fouillait les restes, à la recherche d’un maigre butin. Les yeux rouges de sang, ils violaient les femmes avant de les abattre comme du menu bétail. Ils s’enivraient de bière pour se donner le courage de tuer et de tuer encore. Entre un disque et l’autre, la Radio des Mille Collines, aux mains des Hutus, exhortait ses auditeurs à écraser les « cancrelats » comme de la vermine ! Un rescapé m’a raconté que des bandes de tueurs, machette à la main, ont pénétré dans l’enceinte de l’église catholique de Nyarubuyé pour abattre les paroissiens qui s’y étaient réfugiés. Les prêtres qui s’interposaient ont été tués sans sommation. Parmi les assaillants, il a reconnu des fidèles qui, avant les événements, assistaient régulièrement aux offices religieux. Des amas de corps ensanglantés, de membres, de têtes, jonchaient la pelouse, à l’ombre de massifs floraux qui se confondaient avec le sang des victimes. Des femmes étaient mortes éventrées, leurs enfants sur les bras. Leurs visages, leurs yeux, ou ce qu’il en restait, étaient figés par la terreur qu’elles avaient vécue avant d’être abattues. Partout, c’était une vision d’apocalypse qui me faisait vomir toutes mes tripes. J’ai encore appris qu’un massacre similaire avait eu lieu à l’intérieur de l’église de Kibuye, lors de la messe du dimanche.
Le bon Docteur Schweitzer, qui avait observé ces effroyables événements depuis le Paradis, ajouta :
- Pendant la durée de cet enfer terrestre, l’opinion internationale est restée quasi muette, ne réagissant pas, malgré les multiples articles publiés dans la presse internationale par les nombreux confrères de Victor et par lui-même. Lors du génocide nazi, de la Shoah, des camps d’extermination, on a eu de bonnes ou de mauvaises raisons de dire que l’on ne savait pas… Comme au Cambodge avec Pol Pot. Mais au Rwanda, le monde entier savait !
Kennedy ne s’expliquait pas pourquoi le Conseil de sécurité de l’ONU, par l’intermédiaire de son secrétaire général, un Africain de bonne souche, avait ordonné à la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda de battre en retraite, de retirer deux mille casques bleus, alors qu’il en aurait fallu dix mille pour tenter d’empêcher cette tuerie.
Victor lui confirma que l’ONU était, certes, dépassée par les événements mais, n’ayant pu convaincre les belligérants de conclure un cessez-le feu, elle s’était retirée sur la pointe des rangers. Ne restaient en place que les organisations humanitaires aux moyens dérisoires par rapport à l’ampleur des massacres qui s’étaient étendus à tout le pays
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- Que s‘est-il passé ensuite, demanda Kennedy, vivement choqué par son témoignage ?
- Lors de mon retour à Paris, vers la fin mai, pour prendre quelques jours de repos et essayer d’évacuer ce cauchemar avec force calmants, j’ai été informé par mon Journal que le Président de la République souhaitait me voir. Je m’attendais aux pires reproches pour l’avoir égratigné dans mes articles sur le manque de réaction de la France lors du conflit rwandais. À ma grande surprise, Mitterrand se montra très aimable et parfaitement au courant de mon cursus journalistique depuis une bonne quinzaine d’années. Il me questionna longuement sur le génocide que je venais de vivre sur le terrain. J’en ai profité pour l’exhorter à agir avant qu’il ne soit irrémédiablement trop tard, avant qu’un peuple entier ne disparaisse de la planète. Il ne se livra guère, comme à son habitude, me laissant toutefois entendre que son état-major avait sous-estimé l’escalade du conflit et qu’il n’allait pas rester inactif…