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19/07/2010 à 00h00

«Le Monde» et les écoutes du majordome

Par DANIEL SCHNEIDERMANN

Les guerres coloniales, Mai 68, la guerre du Golfe (sans remonter à la Libération, bien entendu) : ce sont les grands événements, qui font craquer les lignes anciennes, et donnent naissance à de nouveaux journaux, ou de nouveaux médias. Le «woerthgate», qui n’en est qu’à ses débuts, marquera-t-il l’avènement de la presse en ligne ?

Pendant quelques jours, c'est le site Mediapart qui a donné le tempo à toute la corporation. Et la presse écrite a suivi, surenchérissant de révélations plus ou moins sérieuses, et de couvertures apocalyptiques sur la chute de la maison Sarkozy. Les grandes chaînes de télévision, elles, public et privé confondus, auront tout fait pour écraser l’affaire. L’exemple le plus caricatural en est Jean-Pierre Pernaut, inamovible gardien d’un 13 Heures de TF1 qui n’aura jamais semblé si poutinien. Mais il n’est pas seul. L’entretien de David Pujadas avec Nicolas Sarkozy a été conduit, au fond, de la même manière : l’interview d’un chef d’Etat qui, de son piédestal, définit les règles du jeu, et répond en majesté.

Comme dans tous les craquements majeurs, c’est le point de rupture qui est le plus passionnant. Et ce point, à la charnière de l’information institutionnelle, et de la tentation de l’investigation, s’appelle le Monde. Si on avait apporté au Monde, sur un plateau d’argent, les enregistrements du majordome, qu’en aurait-il fait ? Pour tenter de répondre à cette question hypothétique, la directrice de la rédaction du Monde, Sylvie Kauffmann, a eu le courage de s’atteler à une méditation balancée, qui restera un moment-clé de la recomposition médiatique.

«Fallait-il publier ces écoutes, sachant qu'elles relèvent par essence d'un procédé moralement et légalement répréhensible ? demande Sylvie Kauffmann. L’interrogation est légitime, même si les informations qu’elles recèlent peuvent justifier qu'elles soient portées à la connaissance du public, comme l’a d’ailleurs estimé la justice, en déboutant ceux qui demandaient l’interdiction de leur publication. Mediapart et le Point étaient donc fondés à rendre public le contenu des écoutes.» Bien. Mediapart est donc juridiquement dédouané, et la directrice en prend acte.

Cela relance la question : ainsi rétroactivement absous par la justice, qu’aurait fait le Monde ? «Si le Monde avait disposé de ces enregistrements, nous aurions utilisé les informations qu’ils révélaient, après avoir fait notre travail d’authentification et d'enquête journalistique et politique.» Donc, pas de publication in-extenso, mais seulement des «informations qu’ils révèlent». Malheureusement, Sylvie Kauffmann ne précise pas comment le Monde aurait effectué «ce travail d’authentification et d’enquête».

Fallait-il aller frapper à la porte de M. Ouart, ex-conseiller pour la justice de l’Elysée, pour lui demander pourquoi il suivait de si près la plainte de la fille Bettencourt ? A la porte de M. Courroye, procureur de Nanterre, pour lui demander s’il avait bien prévenu M. de Maistre de sa prochaine décision de classer cette plainte ? Demander gentiment à M. de Maistre pour quelle raison il avait embauché Florence Woerth ? A Eric Woerth pour quels mérites particuliers il avait décoré le patron de son épouse ? Fallait-il poliment demander aux époux Woerth, s’ils s’estimaient, ou non, réflexion faite, en situation de conflit d’intérêt ? Bon courage !

Sylvie Kauffmann explique sa réticence à une publication intégrale par le souci de ne pas se faire instrumentaliser par Me Olivier Metzner, avocat de la fille Bettencourt (et accessoirement de Dominique de Villepin) qu’elle soupçonne d’avoir donné les enregistrements à Mediapart. Et dans la foulée, même si elle s’abstient de trancher, le blâme qu’elle adresse (sans le nommer) à Mediapart, trahit son inclination secrète. «Si la presse, malgré les virulentes attaques dont elle fait l’objet de la part du pouvoir, ne sort pas gagnante de cette affaire, ce sera parce que, pour ne pas résister à la "communication" des acteurs de la vie publique [comprendre, Me Metzner, ndlr], pour ne pas leur disputer la maîtrise du calendrier de leurs annonces, elle se laisse trop souvent instrumentaliser et perd son rôle de contre-pouvoir.»

On lit et on relit. On se dit qu’on a dû mal comprendre. Mais non. Pour la directrice de la rédaction du Monde, le danger qui menace la crédibilité de la presse, c’est l’instrumentalisation par Me Metzner, plutôt que la complicité passive avec l’entrelacs de conflits d’intérêt révélés par les enregistrements. Sans le piratage conjoint de Mediapart et du majordome, aurait-on découvert les «partis de poche» par lesquels plusieurs ministres tournent les dispositions sur le financement de la vie politique ? Aurait-on éclairé le «Premier cercle», ou la fameuse «cellule de Bercy», pour fraudeurs VIP ?

Oui, cet article marquera peut-être une charnière.

La chronique de Daniel Schneidermann

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