Conférence de Raymond MALLERIN
Professeur, Inspecteur d'Académie
Des morales ( laïque,religieuse, humaniste…) ou une morale?
Lançon-de Provence, novembre 2008
Introduction
Quand, irrité par certains propos du Président de la République sur les notions de morale laïque et de morale religieuse, j’ai tenté d’y voir un peu plus clair dans le concept de morale et que j’ai donc proposé un débat sur la question , j’ignorais dans quelle galère je m’embarquais, dans quel sac inextricable de nœuds je me fourrais et dans quel monde de perplexités je plongeais.
En effet le problème de la morale et de ses fondements n’a jamais cessé, depuis l’origine des temps, de tarauder les hommes, et, tout particulièrement les philosophes. De Confucius , en passant par Bouddha, les Grecs et les latins ( Socrate Platon, Epicure, Démocrite, Lucrèce …) les innombrables philosophes européens ( Descartes, Pascal, Spinoza, Kant, Schopenhauer, Auguste Comte, Nietzsche, Durkheim, Sartre, Camus…) jusqu’à nos contemporains ( Levinas, Derrida, Axel Kahn, Marcel Conche, Comte-Sponville, Luc Ferry ou Michel Onfray), innombrables sont les penseurs qui ont traité du problème de la morale.
Je me suis, dès lors replongé dans mon manuel de philo, dans ceux de mes enfants, j’ai relu des textes dits « fondateurs », je me suis procuré plusieurs livres récents sur la question, j’ai tiré des montagnes de documents sur internet… Et, croyez-moi bien, je m’y suis complètement perdu. J’ai découvert que les philosophes se complaisaient à faire des raisonnements si subtils et si compliqués et à employer un langage si obscur qu’à la fin de la lecture de leurs écrits on se demande ce qu’ils ont voulu dire. Mais, tout de même, peu à peu, dans mon esprit se sont dégagées quelques perspectives de base dont je me propose de vous faire part. Mais, rassurez-vous, je n’entrerai pas dans des méandres philosophiques et m’en tiendrai à quelques idées simples, voire simplistes sur la question. Bien sûr, ce sont mes idées, et, à ce titre, elles sont parfaitement discutables et je vous invite, à chaque palier, à venir m’apporter la contradiction.
Mais il est temps que je vous présente l’articulation de mon exposé.
Je commencerai par m’occuper des propos de Nicolas Sarkozy pour essayer de montrer combien ils sont peu fondés intellectuellement et combien ils sont déplacés dans la bouche d’un Président d’une République, institutionnellement laïque. Mais s’il est, comme j’essaierai de le démontrer, absurde et inconvenant, de distinguer, dans la France d’aujourd’hui, morale laïque et morale religieuse, la morale tout court, la morale, sans épithète, elle, demeure un problème essentiel et la réflexion sur ses fondements, que nous évoquerons à grands traits est plus actuelle que jamais. Pour ma part, je crois qu’aujourd’hui ce fondement c’est l’existence de l’autre et que c’est à partir de cet autre que se décline la morale individuelle comme la morale sociale. Enfin, nous nous poserons la question de savoir si, au regard de ce fondement, notre société est plus ou moins morale que celle des siècles passés.
I- Les propos de Nicolas Sarkozy. Morale laïque et morale religieuse
I1- Nicolas Sarkozy et la laïcité
Quelques semaines après son élection, Nicolas Sarkozy a tenu à affirmer ses convictions quant au rapport entre morale, religion et société. Il l’a fait à trois reprises. D’abord, le 20 décembre 2007, au cours de la cérémonie qui l’intronisait comme Chanoine d’honneur de St-Jean de Latran. Nous y reviendrons. Puis le mercredi 16 janvier 2008, en Arabie Saoudite, devant le roi Abdallah, et, enfin, le 13 février 20008, au C.R.I.F. , le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France, et, enfin, beaucoup plus récemment, le 12 septembre dernier, à l’Elysée, à l’occasion de la visite du Pape.
Si de nombreux passages de ses interventions ont provoqué une forte émotion et suscité de vives polémiques, c’est qu’ils constituent, chacun à sa manière, de graves entorses à la laïcité. Même si nous ne voulons pas nous pencher sur le discours, emphatique et pompeux, de Riyad, que peuvent penser les agnostiques et les athées de France, quand notre Président déclare : « Le Dieu de la Bible, le Dieu des Évangiles et le Dieu du Coran, le Dieu unique des religions du Livre est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme. » ? Que Nicolas Sarkozy soit croyant et catholique convaincu, nul ne saurait le lui reprocher. C’est son affaire ( même si l’on peut trouver que sa conduite ne s’accorde pas toujours très bien avec ses convictions). Mais c’est son affaire, privée et non publique. Par contre, l’affirmation de tels propos par un Président de la République en fonction concerne les citoyens que nous sommes.
Remarquons qu’il ne s’agit pas de banals propos d’opportunité. Les préoccupations chrétiennes de Sarkozy avaient déjà été affirmées en 2004, quand il était Ministre de l’Intérieur et qu’il avait publié un livre de dialogues avec le Père Verdin et le journaliste Thibaud Collin, intitulé « La République, les religions et l’espérance ». Dans ce livre il affirmait haut et fort ses convictions religieuses personnelles et sa volonté de réintroduire la religion, « un atout », au sein de la sphère publique , au nom d’une « laïcité ouverte ». Cette façon d’étaler sur la place publique ses croyances personnelles en matière de transcendance est chose peu courante et très discutable de la part d’un responsable politique. Mais cela devient inadmissible de la part d’un Président de la République, censé représenter tous les Français. Or c’est bien ce que Nicolas Sarkozy a fait à Latran.
Le sérieux et la solennité avec lesquels il a pris ses fonctions de Chanoine d’Honneur et le long et important discours qu’il a prononcé constituent, en eux-mêmes, une grave atteinte à la laïcité.
C’est certes une coutume ancestrale que ce rite de la nomination du Chef de l’Etat français, successeur des rois de France, comme Chanoine d’honneur de la paroisse de St- Jean de Latran. Au cours du XXe siècle, la plupart de nos Présidents se sont rendus à Latran pour y recevoir leur titre,comme De Gaulle, Giscard d’Estaing, ou Jacques Chirac. La cérémonie se passait le 13 décembre au cours d’une messe pontificale ; le Président se fendait de quelques mots académiques et protocolaires et tout cela passait pratiquement inaperçu. Remarquons que si Mitterrand et Pompidou n’ont pas refusé le titre, du moins ne sont-ils pas allés à Rome pour le chercher.
Pour Sarkozy, la messe fut remplacée par une cérémonie d’après-midi qui eut lieu le 20 décembre (une messe l’aurait sans doute gêné, vu l’interdiction de communier faite aux divorcés). Notre Président avait emmené avec lui une importante délégation, comprenant, notamment, le Père Gilbert et l’humoriste Bigard).
Son discours, en privilégiant « les racines chrétiennes de la France », en insistant sur « le lien si particulier qui, depuis le baptême de Clovis, a si longtemps uni notre nation à l’Eglise », en faisant l’impasse sur les apports humanistes du siècle des Lumières et de la Révolution Française, en imputant au manque de religion les crimes du nazisme et du goulag, en déplorant la pénurie de prêtres en milieu rural et le désert spirituel des banlieues, en déclarant « un homme qui croit est un homme qui espère et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent », en manifestant ainsi aussi solennellement et aussi publiquement son souhait d‘un grand retour de la religion dans la vie publique et politique, par toutes ces affirmations, Nicolas Sarkozy bafoue la laïcité. Et il la bafoue encore, même quand, en écho à son livre de 2004 où il parlait de « laïcité ouverte », il émet le vœu de voir se développer une « laïcité positive qui considère les religions comme un atout ». La laïcité est, en soi, ouverte et positive. Elle n’a pas besoin d’être qualifiée. En considérant qu’il faut lui ajouter un adjectif, Sarkozy signifie que ceux qui se réclament de la pure et simple laïcité ne sont ni ouverts ni tolérants.
On attendait avec beaucoup d’intérêt, après l’émotion et les réactions provoquées par ces discours, celui que devait prononcer notre Président, à l’Elysée, le 12 septembre, pour accueillir le Pape. Eh bien, manifestement Sarkozy a mis de l’eau dans son vin et il a tenu à tempérer ses affirmations antérieures, en affirmant que si la France avait des racines chrétiennes, elle était aussi « fille de la raison et des Lumières », en rappelant l’importance de la Déclaration des Droits de l’Homme ( celle de 1949, bien sûr !) pour la reconnaissance de la dignité humaine, et en insistant sur les vertus du dialogue « entre tous les courants de pensée ». Mais il persiste et signe quand il remet sur le tapis, avec plus d’insistance que jamais, son concept de laïcité positive dont nous venons de dénoncer le caractère partisan et agressif qu’il sous-tend.
Nous remarquerons aussi que, pour calmer les esprits, il ne s’est pas aventuré sur le terrain de la morale, à proprement parler, comme il l’avait fait à Latran, en distinguant morale laïque et morale religieuse. Il n’a toutefois pas renié cette différenciation. Il importe donc que nous nous penchions maintenant sur cette distinction, puisqu’elle est au cœur même de notre sujet.
(à suivre...)