Samedi de soldes à La Rochelle

Un chômeur arrive en retard à la dernière manif des gilets jaunes, samedi 12 janvier, La Rochelle

« L'État est un des principes de l'ordre public ; et l'ordre public n'est pas simplement la police et l'armée, comme le suggère la définition wébérienne — monopole de la violence physique. L'ordre public repose sur le consentement : le fait que l'on se lève à l'heure, cela suppose qu'on accepte l'heure. »

Pierre Bourdieu, cours sur l’Etat au collège de France, Seuil, 2012

"If instead of running after the mode, they would continue fixed in one certain habit, the mode would come time or other overtake them, as a clock that stands still is sure to point right once in twelve hours."

Richard Steele, from the year 1711

 

Je me lève, et je te bouscule, et non c’est pas ça….

Je me lève enrhumé, commence à lire un peu puis entend parler de la prochaine manif des gilets jaunes.

Je vais en ville vers deux heures en bagnole, « vieille-diesel-qui-pollue-mais-qui-a-passé-le-contrôle-technique-ouf », je passe sous le pont près de la gare de La Rochelle, voie d’accès principale quand on arrive du sud de la ville, et je vois tout plein de camion de crs garés qui filtrent les arrivants.

Je passe sous le pont, me gare assez loin du centre parce que j’ai pas envie de payer 1 euro l’heure de stationnement.

Passage à la bibliothèque, je suis vraiment super enrhumé, mais j’ai bien envie d’aller à la manif, indécision.

Mais il y a une belle expo dans la médiathèque, je croise une amie et ses enfants, je prends deux trois photos,

Dont celle-ci :

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Hugo Pratt, l’Ethiopie …

Et celle-là :

 

 

 

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Je trouve ça beau, ces dizaines de têtes dans un corps, comme les milliers de pensées qui me traversent, « Mille voix dans une voix » disait Deleuze, le philosophe soixante-huitard que j’aimais bien à la fac, « nous sommes tous des multiplicités »,  j’ai toujours rêvé d’aller en Ethiopie, peut-être à cause de la beauté de leur écriture, ou des éthiopiennes vues en photo dans des livres,  ou de la sympathie de ceux que j’avais croisé dans une autre ville il y a quelques mois, réfugiés parlant quatre langues et me montrant leur alphabet, ou de leur incroyable musique des années 70, afro rock, je sais plus les titres, les noms.

A moins que ce soit à cause de la chanson pour l’Ethiopie faite par les chanteurs français philanthropes dans les années 80, quand il y avait la famine là-bas et que tout le monde avait acheté ce vinyle, j’en sais rien.

 « Je suis une bête, un nègre, un chien, de toute éternité » autres phrases qui résonnent,

« C’est l’art d’une classe dominante, d’organiser le manque dans l’abondance ».

Qu’est ce que je fous là ?

Alors je vais à la machine à café, et je tombe là-dessus :

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 « Mais quand est-ce qu’on arrête ça ! La France sur un volcan »

 

Je me dis, c’est le gouvernement qui est sur un volcan, nous on est tous sous le volcan, Lowry, no se puede vivir sin amor, la barranca, mescal, Cuernavaca, mais pas eux, non, pas eux !  

“Love that comes too late is like that black storm

That breaks out of its reason, when you stand

Huddled yet with upturned tentative hand

To the strange rain.”

 

Je sors de mes rêveries et je prends une page au hasard, j’adore faire ça, et je feuillette deux lignes de ce torchon. La couv’ montre le fameux boxeur qui a frappé un CRS samedi dernier et non l’inverse – un des CRS qui éclate ou blesse des manifestants un autre ou le même samedi - j’ouvre donc au hasard et tombe sur une énième recension du dernier WellBèyque

J’ai limite envie de vomir, il m’a toujours fait cet effet, j’en ai lu des bouts en PDF lorsque je m’ennuyais en Allemagne, pour me dire qu’il fallait au moins en lire un peu puisque je passais mon temps à dire aux gens qui aimaient ses bouquins que c’était de la saloperie, et j’étais tombé concrètement malade quelques jours, et puis après ça je me suis mis à écrire sans complexe, chose que je n’avais pas faite depuis plusieurs années. Merci Michel. Il m’a toujours aidé finalement à agir, cet homme.

Alors je vais en ville chercher la manif. Au passage, je traverse la place qu’ils transforment en guinguette l’été, j’aime bien une des peintures, je prends une photo :

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Les deux zozios ne regardent pas dans la même direction, je me dis.

Je m’assois, un gars au téléphone semble convaincre son interlocuteur de l’achat d’une maison, apport de 125000, je comprends pas le reste.

J’arrive dans les rues piétonnes et je trouve simplement des gens qui font leurs courses, et puis j’entends des tambours, c’est peut-être le cortège, Ha tiens, une fanfare, qui me remonte un peu le moral.

Non pas qu’il soit bas, mais c’est surtout physiquement que ça débloque, mal partout, le nez plein. Ha non, c’est pas du tout la manif, mais une fanfare de rue, et je me dis tiens peut-être ils sont avec eux ?

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Ils sont super rigolos, nous font chanter en se tenant chacun une oreille, je dis à ma voisine que je m’excuse car celle qu’elle tient doit pas être très propre, je crois qu’elle entend pas, un monsieur, celui dont moi je tiens l’oreille, me remercie après la petite animation. Là je commence à avoir la tête qui tourne, « Il faut manger ! » me dit la voix de ma mère,  je suis debout depuis neuf heures et je n’ai rien avalé, tiens, c’est peut-être pour ça -  je vais sur le port dans un kebab, je tombe sur un commerçant super stressé, il ne sait pas s’il doit fermer où pas, il a peur de la manif, en même temps LCI  tourne en boucle dans son sauna et il me sert un sandwich, le meilleur (selon moi) de ceux qu’il y a dans cette rue, tout est relatif, bon…

« - Merci, bon courage, à la prochaine… »

Ses yeux scrutent à droite et à gauche, je trace.

Je remonte place de Verdun, là pas de manifestants, je repars crevé vers la bibliothèque, et tombe sur un ami en en repartant, on discute un peu, j’ai emprunté deux trois DVDs, dont « India » de Rossellini, un de ses derniers films, le dernier peut-être, je ne sais plus.

Une jeune femme nous demande une cigarette, elle voit le DVD et nous dit :

« C’est spécial, Rossellini, faut aimer, et puis c’était quand même un sacré queutard. »

« Ha... »

Elle part en nous souhaitant une bonne journée, je dis au revoir à mon ami et me prépare à rentrer décrépi. C’est là que j’aperçois des gilets jaunes de l’autre côté du port, je décide de les rejoindre, ça serait con quand même, pour rencontrer des gens, parler, être avec eux. En passant la passerelle pour aller de l’autre côté, j’entend une mère un peu après, parler à sa fille :

« - Tu te souviens où on est allés cet été ?

- Oui, à New York

- Et on a vu quoi ?

- La statue de la liberté ?

-Oui, c’est ça »

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J’arrive au quai Maubec, tiens, un truc dans la flotte…

 

 

 

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Je retrouve le cortège, tout le monde va vers la préfecture par la rue des dames, des mecs s’engueulent, ça discute, jusqu’à ce qu’une toute petite troupe d’homme en noir semble bloquer l’accès vers le bout de la rue.

 

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Un gars en courant me dit de me tailler, je recule, effectivement ça pique, mais comme j’ai le nez bouché je ne sens pas grand-chose……Il cherche son frère, repart, revient avec lui.

 

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« Les salopards, ils envoient du flash ball », que j’entends, je recule et parle à un mec qui cherche ses amis, on parle de ce qui se passe, je croise une amie, des « jeunes » qui se mettent du citron sur leurs écharpes, ils m’expliquent qu’à l’entrée de la ville, ils ont fouillé tout le monde et confisqué même le matos de premier secours….

Je discute avec un couple, franco-québécois, la cinquantaine, ils vivent dans le coin, sont venus exprès à la Rochelle, le gars me dit :

« C’est quand même bizarre ce qui se passe dans votre pays »,

On parle un peu de la situation, moi je leur dis que je n’arrive pas à comprendre un tel déploiement policier digne des manifestations anti-G8, G20,G30, où j’étais allé quand j’étais jeune et idéaliste et beau et un peu révolutionnaire mais surtout gros buveur de bières, on rigole, puis la dame enchaîne en disant qu’elle n’a pas envie de payer les études à des étrangers, je lui dis que je vois pas le rapport, j’entends alors un homme « bien sapé » gueuler à des hommes vêtus de vestons fluorescents

« - Mais rentrez chez vous, vous êtes nazes ! »

Pas entendu la suite…

Un costaud, la cinquantaine, belles rouflaquettes et « style biker », lui rétorque :

« - Rentre chez toi, sale P.D. »

« - Bein oui, j’rentre chez moi, et alors ? »

Des camions débarquent alors à toute berzingue de l’autre côté du port,

Les clients qui sont devant le café se moquent gentiment :

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« Ouais vas-y, vas casser du français enculé, honte à vous ! »

Les CRS courent comme s’ils étaient sur le point d’empêcher un attentat, il y a une alerte à la bombe ?

Non, juste une petite minorité des manifestants qui voulaient accéder à la préfecture malgré l’interdit et qui ont jeté trois canettes.

 

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Après ça discute, ça prend des photos, ça rigole, ça pleure, ça gueule, ça s’éparpille, je pars seul par le même chemin, pas envie de faire de la garde à vue pour présence interdite sur la voie publique, ou port d’écharpe au-dessus du menton, se cacher le visage, ils n’aiment pas ça, quand « il n’y a pas de visage », dévisagéifier la tête, une construction socio-culturelle très complexe, ça, le visage, devenir imperceptible, très compliqué aussi , porter quel drapeau, le bleu blanc rouge jamais en tous cas, Rousseau était suisse et « je » suis pas de mon pays, je suis de nulle part, Erewhon, comme tout le monde d’ailleurs, mais bon s’il faut s’identifier à quelque chose, ce serait plutôt ces espèces de cigognes qui ne se regardent pas, des « classes » qui ne se mélangent pas, cette situation, ce moment singulier, il n’y a pas d’autre subjectivité, un agencement collectif, avec de la haine dans tous les coins, du ressentiment, de l’apathie, mais aussi des regards qui ne trompent pas, une espèce de changement dans les corps, qui fait fondre un instant les statues imaginaires qui nous servent de pensée, Etat, moi, toi, police, gilets jaunes, roses, rouges, verts, bleus, ça commence à se parler, à se rencontrer ; et moi de dérailler, j’ai pas fait ma sieste.

 Pour l’Etat Français je suis chômeur, « parasite », mais j’ai des tas de choses à faire, écrire, peindre, participer à des associations de quartier, être auprès des miens, aider les autres quand je le peux, par exemple.

 J’ai mal aux pattes, je repense à ce mec souriant qui donne « à bouffer à des pigeons idiots », même si c’est des mouettes, radieux, le premier sourire radieux que je vois depuis ce matin, il travaille, lui, au moins.

 

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F.

 

 

 

 

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