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Billet de blog 2 janvier 2026

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L’Empire qui se prend pour sa propre conscience

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’Amérique adore se raconter des histoires. Elle se regarde dans le miroir comme Narcisse en uniforme : nation morale, patrie universelle de la liberté, démocratie modèle, justicière du monde par vocation quasi divine. Elle parle de droits de l’homme comme d’un héritage sacré, de guerre comme d’un acte de bonté contrainte, de domination comme d’un service rendu à l’humanité. Une grande fresque morale, répétée jusqu’à l’hypnose, qui a l’avantage considérable de masquer l’essentiel : une puissance qui confond méthodiquement la morale avec ses intérêts, et le droit avec sa force.
Depuis 1945, les États-Unis se comportent comme si la planète leur avait été confiée en gestion exclusive. Le droit international y est toléré tant qu’il ne gêne pas. Lorsqu’il sert, on le brandit. Lorsqu’il encombre, on l’oublie. Lorsqu’il résiste, on l’écrase. La loi devient un accessoire diplomatique, utile contre les faibles, optionnelle pour les forts. L’ONU est respectable tant qu’elle applaudit. Dès qu’elle objecte, elle devient un décor poussiéreux.
La justification est toujours la même, simplement recyclée. Il faut sauver le monde d’une menace. Le communisme hier, le terrorisme ensuite, l’ennemi systémique aujourd’hui. Peu importe qu’il soit réel, exagéré ou fabriqué de toutes pièces. L’important est qu’il permette de frapper. Peu importe aussi que cet ennemi ait été armé, financé ou entraîné par Washington la veille. La cohérence est un luxe inutile quand on dispose de la puissance. La violence devient préventive, l’agression se rebaptise défense anticipée, et l’Empire frappe parce qu’il pourrait être frappé un jour. La force se donne raison à elle-même.
Le plus obscène n’est pas la brutalité de cette politique, mais son emballage moral. Chaque guerre est vendue comme une opération humanitaire. Chaque bombardement devient un acte de civilisation. Chaque massacre est dissous dans un vocabulaire administratif soigneusement aseptisé. Les morts sont des “dommages collatéraux”, les villes rasées des “ajustements stratégiques”. Le langage fait le travail que la conscience refuse d’accomplir : effacer le réel.
La liste est longue, et surtout d’une remarquable cohérence. Vietnam, Guatemala, Nicaragua, Irak, Libye, Yougoslavie. Des sociétés pulvérisées, des millions de vies sacrifiées, toujours au nom du bien. Les présidents changent, la logique reste. Kennedy, Reagan, Bush, Clinton : des styles différents, une même doctrine. Dès les années 1940, les stratèges américains savaient qu’il faudrait piétiner les principes démocratiques pour préserver l’hégémonie. Ils l’ont fait sans état d’âme, en réservant la morale aux discours.
Cette logique impériale ne s’arrête pas aux frontières. Elle structure aussi l’intérieur. L’Amérique se vante d’avoir inventé la démocratie, mais elle n’a jamais cessé de s’en méfier. Dès l’origine, la Constitution n’a pas été conçue pour donner le pouvoir au peuple, mais pour l’en protéger. Filtres, contrepoids, collèges électoraux, chambres multiples : tout est pensé pour que la volonté populaire se dissolve avant d’atteindre le pouvoir réel. Gouverner le peuple, oui. Être gouverné par lui, surtout pas.
Chaque avancée démocratique a été arrachée, jamais offerte. L’abolition de l’esclavage, les droits civiques, le suffrage universel n’ont été que des concessions obtenues sous pression. Et encore aujourd’hui, le vote relève plus du rituel que du pouvoir. Un président peut perdre le vote populaire et gagner l’élection. Les circonscriptions sont découpées pour neutraliser les voix. Les juges sont nommés à vie. Les lobbies écrivent les lois. Les campagnes sont financées par les milliardaires. Le citoyen vote, le système tranche.
La démocratie américaine fonctionne comme une soupape : elle canalise la colère sans jamais la transformer en pouvoir. Le peuple proteste, s’indigne, parfois se soulève, mais la structure reste sourde. Trump n’est pas une anomalie. Il est un produit logique. Le symptôme d’un régime qui fabrique de la frustration politique et feint ensuite de s’étonner de voir surgir des figures autoritaires. L’assaut du Capitole n’a pas brisé la démocratie américaine. Il en a simplement révélé l’état avancé de décomposition.
Aujourd’hui, même le simulacre s’effiloche. Les plateformes numériques façonnent l’opinion, fragmentent le réel, transforment la politique en guerre culturelle permanente. Les milliardaires de la tech soutiennent sans complexe des formes de pouvoir autoritaire, au nom d’une liberté d’expression réduite à l’algorithme. Le suffrage devient un épisode secondaire dans un flux continu de manipulation. La démocratie se dissout dans le clic.
Et pourtant, l’Amérique continue de donner des leçons. Elle exporte son modèle comme on vend un logiciel obsolète, truffé de failles, mais soutenu par un marketing agressif. Elle parle de liberté en soutenant des dictatures. Elle invoque les droits de l’homme en finançant la torture. Elle pleure ses victimes tout en produisant celles des autres. Le monde reste un échiquier, les peuples des pions, le droit un décor interchangeable.
Ce que cette histoire révèle, ce n’est pas une suite d’erreurs. C’est une cohérence glaciale. Une domination rationnelle, assumée, décomplexée. L’Amérique ne trahit pas ses principes. Elle les instrumentalise. Elle ne renonce pas à la démocratie. Elle la conserve sous cloche, pour mieux s’en réclamer de loin.
Le rêve américain, vu d’en bas, n’a jamais été un rêve. C’est une machine. Elle avance, elle écrase, elle s’excuse, puis elle recommence.
L’Amérique n’a pas perdu la démocratie.
Elle l’a soigneusement rangée, puis elle a prétendu l’exporter.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.