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Billet de blog 5 avril 2025

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Le malade, le médecin et le marché

Urgences en ruine, cliniques en or : quand la République soigne selon le portefeuille

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La santé publique française, ex-grand-messe républicaine, est en train de crever doucement, mais sûrement, sur le brancard des politiques budgétaires. Pendant que les besoins explosent – vieillissement oblige, maladies chroniques à gogo, et patients en file indienne – les financements, eux, restent aussi figés qu’un bureaucrate au ministère. Résultat ? Une lente asphyxie du système, savamment orchestrée sous anesthésie comptable.
À l’hôpital, c’est ambiance Titanic : déficits abyssaux, personnel en burn-out, lits qui disparaissent plus vite qu’un médecin généraliste en zone rurale, et urgences saturées comme un RER en grève. On appelle ça « mode dégradé » ; comprendre : le chaos, mais avec des mots polis.
Le malade chronique est désormais le cœur du système : cardio, diabète, cancer, psychiatrie – autant de passagers longue durée dans le paquebot à la dérive. Ces affections grèvent les comptes et nécessitent coordination, prévention, et suivi. Des choses pas rentables. Donc absentes.
Mais ce n’est pas qu’un problème de soins : c’est un miroir social. Les pauvres trinquent, les riches respirent. Les diplômés accouchent de bébés roses, les autres de prématurés aux artères fatiguées. L’espérance de vie, ce simple chiffre, vous condamne ou vous sauve : 13 ans d’écart* entre l’homme friqué et celui qui compte ses centimes pour une boîte de Doliprane. La santé publique devient alors ce qu’elle ne devrait jamais être : un amplificateur des inégalités.
Le médecin traitant, censé être la tour de contrôle du système, manque à l’appel. Les déserts médicaux s'étendent, les toubibs vieillissent, les jeunes désertent, et ceux qui restent s’usent ou fuient vers le privé – là où les patients sont polis, les horaires corrects, et la rentabilité juteuse. Même la carte vitale cherche un psy.
En réaction, l’État multiplie les effets de manche : regroupements de soins, incitations libérales, primes. Mais les généralistes ne se reproduisent pas sur commande. Résultat ? 6 millions de Français sans médecin traitant**, dont 700 000 en affection longue durée. Pour ceux-là, c’est souvent la loterie du SAMU, des urgences, ou du renoncement pur et simple.
L’hôpital, lui, devient la benne à ordures du système : il récupère tout ce que le reste a laissé tomber. Sans surprise, il se noie. Les patients précaires, les vieux, les pathologies complexes : tout ce que le privé, ce fin gourmet, refuse de servir à sa table. Car pendant que le public encaisse les coups, le privé se gave de séjours courts, d’actes techniques rentables, et de patients bien sélectionnés.
C’est la logique de la tarification à l’activité : tu fais, tu gagnes ; tu accompagnes, tu crèves. Le soin devient marchandise, le patient un client, et la santé un marché comme un autre. Plus question de coordination ou d’humanité : ça ne rapporte pas. Et pendant ce temps, le secteur privé affiche des hausses insolentes de journées d’hospitalisation partielle. Jackpot.
Cerise sur le cadavre : l’Assurance maladie obligatoire recule, et le privé avance masqué, par les complémentaires santé. Les plus pauvres, comme toujours, trinquent : trois fois plus de renoncements aux soins, trois fois moins de remboursements, et des dépenses de santé proportionnellement trois fois plus élevées. L’accès aux soins devient un luxe, et la CMU-C, un motif de refus. Classe.
Tout cela, bien sûr, se fait au nom de la qualité, de la souplesse, et de la sacro-sainte efficacité du privé. Un conte pour enfants malades. Les études montrent que la privatisation dégrade les soins, réduit les effectifs (sauf les médecins, on garde les pilotes), et sélectionne les patients comme un videur à l’entrée d’une boîte de nuit. La santé devient rentable quand elle est courte, peu coûteuse, et bien assurée. Sinon, dégage.
Alors non, la privatisation rampante n’est pas un délire de syndicaliste aigri. C’est une politique. Une stratégie. Une réallocation cynique du soin vers le profit. Avec, en prime, l'illusion qu'on peut faire mieux avec moins. On a juste oublié que derrière les bilans, il y a des vies. Et que dans ce pays, la santé était un droit, pas une variable d’ajustement.
* Article Elucid : La tentation de la privatisation d’un système de santé à bout de souffle 

** Ibidem

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