La modernité, maintenant, c’est un mourant entubé qui exige une transfusion supplémentaire de progrès au lieu d’admettre qu’il a largement dépassé la date de péremption. Branchée à ses respirateurs technos, surdosée de croissance, elle persiste à nommer “innovation” ce qui n’est qu’acharnement thérapeutique. On a remplacé le médicament par la came, et comme tout bon toxico social, on augmente les doses pour ne pas penser à la cure. Le capitalisme n’a jamais appris la demi-mesure : il sniffe le “plus” jusqu’à ce que la narine se dissolve.
Tout y passe dans la grande broyeuse entropique : énergie, forêts, humains, sols, savoirs et même les illusions, transformés en ce que la comptabilité appelle richesse et ce que toute autre discipline nomme déchet. Chaque point de PIB est une nouvelle puanteur dans l’atmosphère. Les océans crèvent, les sols agonisent, les liens humains partent en inventaire d’actifs immatériels, mais les élites braillent de joie devant des courbes en zigzag ascendant. On s’approche gentiment de la falaise en discutant du tissu à assortir au parachute qui, on le rappelle, n’est pas livré.
L’effondrement, ce n’est même plus la grande surprise : c’est le replay historique. Toute civilisation digne de ce nom commence par surexploiter sa niche écologique, nie l’évidence, accélère en voyant la fumée sortir du capot, puis réunit un colloque sponsorisé pour savoir ce qui a foiré. La nouveauté contemporaine, c’est que personne ne peut s’enfuir dans la forêt voisine : on a mondialisé le problème et externalisé les issues de secours. Et chacun espère que le voisin fera des efforts, pendant qu’il laisse couler l’eau chaude.
La démocratie industrielle, elle aussi, montre ses perfusions : elle n’a jamais tenu debout sur la seule vertu citoyenne. Elle a été portée par un tapis roulant d’énergie quasi gratuite. Sans pétrole, sans électricité abondante, sans ses milliers d’esclaves thermiques dissimulés derrière les murs, l’homme libre se ratatine en serf fatigué. Quand l’énergie se raréfie, le temps libre s’évapore, et l’homo deliberativus retourne à son état naturel : homo qui obéit s’il veut manger.
La crise de l’eau, elle, supprime le dernier filet d’illusion. Le pétrole se substitue, l’électricité se réinvente, la monnaie se dévalue, mais l’eau ne discute pas tarif. Quand elle ne coule plus, fin du bavardage. On pourrait aligner mille discours, faire tweeter les ministres, brandir la démocratie participative comme un gri-gri, rien n’y fait : l’eau n’a pas de compte X, et quand elle disparaît, les belles institutions fondent plus vite que les glaciers.
Et puis l’effondrement ne s’arrête pas aux tuyaux et aux nappes phréatiques : il traverse le cœur du sujet moderne, ou ce qu’il en reste. La démocratie ne s’est pas fait assassiner : elle s’est suicidée par dissolution dans la pâte sucrée de l’individualisme. Le “nous” a été méthodiquement désossé pour fabriquer des “je” hypersensibles, jamais coupables, toujours offensés, incapables de produire une idée commune, sinon via sondage. Le citoyen ? Absorbé par le rayon “opinions prêtes à l’emploi”. L’école ? Un spa de bienveillance où transmettre devient une micro-agression.
Le sujet politique lui-même est un mirage. Les neurosciences ont fait le boulot : le “moi” unifié est une fiction contée par un cortex fatigué. Une agrégation de bribes électriques qui se persuadent d’être un individu. Et nous avons eu la brillante idée de faire de cette entité friable, influençable, superstitieuse et en manque chronique de validation le socle de la décision collective. Résultat : une foule d’égo-nuages incapables de douter sans que cela menace leur identité de consommateur pensant.
Dans ce désert mental prospère l’économie reine du XXIe siècle : la demande de reconnaissance. Le carburant politique du moment n’est ni le pain ni l’emploi, mais l’humiliation ; la faim nouvelle, c’est l’invisibilité. Et quand les institutions refusent de dire “tu comptes”, d’autres se ruent sur l’occasion avec leur camelote rhétorique.
Voilà comment surgissent les escrocs prophétiques, les mirages identitaires, les distributeurs automatiques de haine. Pas besoin de tanks : un récit flatteur suffit. Le fascisme commence exactement là où la réalité devient négociable. La vérité devient une variable, le mensonge un antidépressif, la haine une communauté de substitution. On ne suit pas le mensonge parce qu’on est stupide, mais parce qu’on est seul.
Sur ces ruines cognitives, le numérique complète l’œuvre. Il ne tue pas la pensée : il la rend superflue. Pourquoi ruminer quand “consulter” suffit ? L’attention s’extrait comme minerai, l’esprit s’exploite sur spot market. Penser longtemps est devenu un vice improductif, incompatible avec la dopamine en flux continu.
Le tout produit une civilisation incapable même de ressentir son naufrage. On analyse l’incendie en PowerPoints, on confond montagne et tableur, on traite la perte d’habitat comme un problème de com’. La crise écologique est vécue dans la boue, dans les corps, pas dans les PDFs. Ceux qui en meurent n’écrivent pas les rapports.
Tout se recoupe, comme un mauvais diagnostic clinique :
un monde matériel épuisé,
des institutions anorexiques du réel,
des sujets psychiques pulvérisés,
une démocratie qui ne reconnaît plus personne,
une technique qui étrangle plus qu’elle libère,
un numérique qui vampirise le temps et la mémoire.
La modernité pensait avaler le monde comme un hamburger cosmique. Elle découvre qu’elle mâchait de l’acier et des sols morts.
Il ne reste qu’un choix sans lyrisme :
continuer à gérer la ruine et commenter l’incendie comme un spectacle,
ou réapprendre laborieusement à vivre sur Terre, avec limites, lenteur, attachements, et une lucidité non sponsorisée.
La fin du monde est devenue prime time.
Le courage, lui, n’a pas encore trouvé son créneau.
Billet de blog 9 janvier 2026
Le Progrès en soins palliatifs : chronique d’un capitalisme grabataire
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.