FRED40

Abonné·e de Mediapart

48 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 décembre 2025

FRED40

Abonné·e de Mediapart

Adam Smith ou l’impasse heureuse : comment le capitalisme a gagné grâce à la gauche*

FRED40

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Tout commence par une idée géniale, d’une élégance folle : si chacun pense à sa petite affaire personnelle, le monde ira mieux. C’est Adam Smith, grand patron spirituel du capitalisme, qui a vendu cette fable avec le sourire d’un professeur convaincu que la morale se règle par la calculette. Depuis, on récite le catéchisme : l’intérêt privé produit le bien public, la concurrence civilise, le marché pacifie. Amen.
Ce conte pour adultes marche parfaitement, et c’est justement ça, le problème. Le marché détruit les solidarités, dissout les liens, transforme les individus en particules concurrentes… puis s’étonne de produire de la solitude, de la peur et du ressentiment. Comme si un broyeur à viande s’indignait de fabriquer du steak haché.
Et la gauche dans cette histoire ? Elle n’est pas victime. Elle est collaboratrice enthousiaste. Elle a repris l’idéologie libérale à son compte, en changeant simplement l’emballage. Là où la droite parle de compétitivité, la gauche parle d’émancipation. Là où le capital parle de flexibilité, elle parle de liberté. Là où le marché détruit, elle explique que c’est « le sens de l’Histoire ».
Le progrès devient un dogme. La modernité une religion. L’individu autonome une idole. Tout ce qui freine — traditions, solidarités locales, métiers, communautés — est suspect, ringard, réactionnaire. Résultat : la gauche est devenue la DRH culturelle du capitalisme, chargée d’expliquer aux dominés que leur disparition est une opportunité.
Adam Smith rêvait d’un homme rationnel, mobile, calculateur, débarrassé de toute dette morale envers les autres. Le capitalisme l’a pris au mot. Il a fabriqué cet individu abstrait, flexible, adaptable, interchangeable. Un individu sans racines, sans mémoire, sans attaches — parfait pour le marché, catastrophique pour la vie.
L’école ? Pareil. On ne transmet plus un savoir, on fabrique des profils. On n’éduque plus des citoyens, on entraîne des candidats à l’employabilité. La pédagogie devient un logiciel RH, l’élève un projet de startup sur pattes. Tout est fluide, innovant, adaptable — sauf les vies, qui, elles, cassent.
Face à ce désastre bien ordonné, une idée jugée obscène par les salons progressistes : la décence ordinaire. Rien de grandiose. Pas de révolution algorithmique. Juste cette intuition populaire que certaines choses ne se font pas. Qu’on ne sacrifie pas tout à l’intérêt. Qu’on ne transforme pas chaque relation en contrat. Une morale sans PowerPoint, mais avec des limites.
Évidemment, cette décence est incompatible avec le libéralisme. Le marché adore les individus libres, mais déteste les gens loyaux. Il a besoin de consommateurs mobiles, pas de communautés solides. Il prospère sur la destruction de ce qu’il est incapable de produire lui-même : la confiance, la solidarité, le sens.
L’« impasse Adam Smith », ce n’est donc pas un accident. C’est une réussite totale. Le capitalisme a gagné non seulement économiquement, mais moralement, en colonisant la gauche elle-même. Celle-ci a cru combattre l’exploitation tout en applaudissant la dynamique qui la rend possible.
La sortie, n’est ni nostalgique ni futuriste. Elle est latérale. Elle consiste à cesser de confondre progrès et humanité, liberté et déracinement, émancipation et solitude. À réapprendre que tout ce qui est moderne n’est pas souhaitable, et que tout ce qui est ancien n’est pas forcément réactionnaire.
Bref, à admettre une chose insupportable pour notre époque : le marché n’a pas besoin d’ennemis quand il peut compter sur ses faux amis.
Et c’est peut-être ça, la plus grande victoire d’Adam Smith.
*Voir Impasse Adam Smith - Jean-Claude Michéa 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.