La dette française, c’est notre passion triste. On la traîne comme un boulet, on en parle comme d’un destin, on la nourrit chaque année comme une vieille bête qu’on prétend vouloir abattre, mais qu’on gave encore. Trois mille quatre cents milliards d’euros : un record historique, et pas un sou de plus de lucidité. Depuis cinquante ans, la France dépense plus qu’elle ne gagne, parce que taxer fâche, couper effraie, et qu’emprunter flatte les électeurs. La dette, c’est la lâcheté institutionnalisée, la morphine du politique : elle évite la douleur du réel.
Autrefois, l’État pouvait se financer lui-même. Il y avait un « circuit du Trésor », de la cohérence, un peu de bon sens. Mais à partir des années 1970, la grande orgie néolibérale a remplacé la régulation par la dérégulation, la souveraineté par les marchés. Le crédit s’est mondialisé, la finance s’est hypertrophiée, et les États, transformés en junkies budgétaires, ont pris goût à l’argent facile. Depuis, tout roule : on emprunte pour rembourser, on refinance l’ancien avec du neuf, et on applaudit la performance technique du funambule au-dessus du vide.
Le piège est simple et parfait : chaque année, la France paye environ 70 milliards d’euros d’intérêts à ses créanciers — soit l’équivalent de tout le budget de l’éducation nationale. Et à qui profite ce petit chef-d’œuvre d’« ingénierie financière » ? Aux détenteurs de capitaux, bien sûr. La dette, c’est la vache à lait des rentiers, un impôt invisible qui transfère l’argent des pauvres vers les riches. On ponctionne tout le monde via la TVA, la CSG ou l’impôt sur le revenu, pour rémunérer les 10 % les plus aisés, ceux qui prêtent à l’État et s’enrichissent sans bouger le petit doigt.
Marx l’avait dit avant tout le monde : la dette publique, c’est le credo du capital, la rançon de l’État par la bourgeoisie. Cinquante ans plus tard, la France en a fait une religion d’État. Et Macron, grand prêtre du néolibéralisme, y officie avec le sourire : suppression de l’ISF, cadeaux fiscaux, relance à crédit, déficit « quoi qu’il en coûte ». Il a réussi l’exploit de faire exploser la dette tout en prêchant la rigueur. Le cynisme à Bercy a désormais un nom : « gestion responsable ».
Le plus ironique, c’est que cette dette n’est même plus nationale. Trois quarts des créanciers sont étrangers. Nous finançons nos écoles, nos hôpitaux et nos retraites avec l’argent de fonds américains, allemands ou chinois. Un État sans souveraineté monétaire, prisonnier de l’euro, livré aux caprices des marchés financiers. Quand la BCE baisse ses taux, la France s’endette ; quand elle les relève, la France suffoque. L’indépendance, cette vieille idée française, a disparu dans les bilans des investisseurs.
Et comme dans toute tragédie, il y a les idiots utiles : la droite qui dramatise la dette pour justifier l’austérité, tout en creusant le trou par électoralisme ; la gauche qui fait semblant de croire que « la dette, ce n’est pas grave », au nom d’un keynésianisme de salon. Deux versions d’un même mensonge. Pendant qu’ils s’invectivent, les taux montent, les budgets s’asphyxient, et les services publics crèvent à petit feu.
Les scénarios sont connus : soit l’État étrangle sa population par l’austérité, soit les marchés l’étranglent par la défiance. Les deux mènent à la même issue : un peuple appauvri, une démocratie sous tutelle. Le surendettement, ce n’est pas seulement un risque économique, c’est une dépossession politique. Un pays qui vit à crédit perd le droit de décider. Il devient une succursale de ses créanciers.
On nous répète que la dette, c’est « l’avenir de nos enfants ». Non. C’est l’avenir des enfants des riches, financé par ceux des pauvres. La dette n’est pas un accident, c’est un système. Et tant qu’on continuera de la traiter comme une fatalité plutôt que comme un instrument d’exploitation, la France ne fera que rejouer, année après année, la même farce tragique : celle d’un État ruiné qui continue de croire qu’il est libre.
Billet de blog 29 novembre 2025
Le piège parfait : on paye tous, ils spéculent seuls
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