Quel futur pour l'université Paris-Saclay ?

La mutation en cours de l'enseignement supérieur et de la recherche en France continue. Au niveau des universités, elle se traduit par des fusions, comme celle menant à la création en 2020 de l'université Paris-Saclay. Annoncée comme "humaniste", cette nouvelle université instaure au contraire une véritable université à deux vitesses ainsi qu'une vision utilitariste de la recherche.

 Frédéric Baudin, Enseignant-chercheur à l'Institut d'Astrophysique Spatiale, Université Paris-Sud 

Yves Lévi, Professeur de Santé Publique, Faculté de Pharmacie, Université Paris Sud

 

La question de l'organisation de la recherche et de l'enseignement supérieur autour du plateau de Saclay alimente discussions et débats depuis des années. Il y a une dizaine d'années, un plan très ambitieux, point de départ du projet actuel, émerge : la volonté affichée est le rapprochement des universités (Paris-Sud, Versailles-St Quentin, Evry) avec d'autres établissements publics et des entreprises proches (CEA, INRA, EDF...) et écoles d'ingénieurs (École polytechnique, CentraleSupélec...) pour créer un "MIT à la française". Idée séduisante visant à mettre fin à cette particularité française, séparant des filières élitistes d'ingénieurs des filières universitaires dont l'ambition est de former le plus grand nombre. Cette idée, associée à celle de viser haut dans le fameux classement de Shanghai, entraina l'adhésion de beaucoup au sein de l'université. Bien des déceptions les attendaient...

Dix ans plus tard, après des milliers d'heures de réunions, des centaines de pages de documents, où en est-on? Le rapprochement écoles d'ingénieurs/universités a été mis à mal : l'École polytechnique, entrainant avec elle d'autres consœurs comme l'ENSTA, soutenue par la visite de 3 ministres fin 2015, décide de manière unilatérale de construire sa propre "université" (baptisée Institut Polytechnique de Paris). Des années d'atermoiements pour que finalement Polytechnique (et d'autres) refuse un rapprochement avec l'université et préfère monter sa propre formation post-bac : un bachelor, qui non seulement affiche des droits d'inscriptions de 10000€ annuels pour les étudiants, mais bénéficie par ailleurs d'un effort gouvernemental impressionnant : un budget supplémentaire de 60 millions d'euros sur 5 ans notamment pour cette formation accueillant quelques centaines d'étudiants.

Exit donc un système d'enseignement supérieur unifié, mais quid du système universitaire à Paris-Saclay? Les statuts de cette future université expérimentale, en cours d'écriture, doivent poser les bases d'une "université humaniste du XXIeme siècle", selon sa présidente S. Retailleau (AEF, Dépêche n°601557). Cependant, comme dans "1984" de G. Orwell, les mots prennent parfois un sens différent voire contraire à leur sens premier...

Ce qui choque le plus dans cette future université est le système de diplomation des Licences. La solution proposée pour améliorer la réussite des étudiants dans ce premier cycle universitaire? Les séparer en deux groupes : l'un obtiendra bien une Licence de l'université Paris-Saclay, mais le diplôme de l'autre groupe sera délivré par "l'École Universitaire de 1er Cycle de Paris-Saclay" (EU1CPS). Certes, la dénomination mentionne Paris-Saclay, mais personne ne sera dupe : ce n'est pas un diplôme réellement estampillé "université Paris-Saclay". Cette dernière inscrira dans ses rangs les 15-20% des meilleurs étudiants tandis que l'EU1CPS tentera de mener au succès les 80% restants, sans plus de moyens. Bien sûr, les concepteurs de ce système nient tout système à deux vitesses et invoquent cette séparation comme la solution pour mieux préparer les étudiants avec une "pédagogie innovante" (quel contenu concret pour ces mots creux si souvent utilisés?). Ce serait donc en sortant de Paris-Saclay les étudiants qui ont le plus de difficultés qu'on les fera mieux réussir... Est aussi invoqué un budget supplémentaires de 2 millions d'euros... pour environ 10000 étudiants (n'est pas Polytechnique - et ses dizaines de millions d'euros supplémentaires pour son Bachelor - qui veut...). Ce système à deux vitesses heurte profondément la communauté universitaire. Ainsi, le Conseil Académique de Paris-Saclay a refusé par une majorité des deux tiers cette séparation des Licences. Mais qu'importe les avis du Conseil Académique, il n'est que consultatif...
Le but de cette séparation serait d'attirer les étudiants vers l'université plutôt que vers les classes préparatoires aux grandes écoles ou les universités étrangères. Avec une sélection qui ne laissera s'inscrire que 15 à 20% des étudiants, on voit le concept d' "excellence" gagner l'enseignement universitaire après s'être imposé dans le système de recherche. Excellence qui est souvent un concept flou, difficile à définir, mais que certains résument comme faire croire à 80% d'une population qu'ils font partie des 20% les meilleurs ! Avec évidemment bien des déceptions à la clé. Sort qui attend donc maintenant les étudiants en premier cycle à Paris-Saclay. Car ce système revient à concevoir l'enseignement supérieur universitaire comme un système compétitif, dont le but n'est pas d'abord de former les futures générations mais de former les "meilleurs". Et dans une compétition, peu humaniste par nature, il faudra beaucoup de perdants pour quelques gagnants.
Cette excellence est aussi invoquée pour attirer les étudiants étrangers vers l'université Paris-Saclay. Cela peut être associé à la décision gouvernementale d'augmenter drastiquement (plus d'un facteur supérieur à 10!) les droits d'inscription à l'université pour les étudiants étrangers. Ce dispositif, nommé "Bienvenue en France" (encore une inspiration orwellienne) a suscité de vives réactions négatives au sein des universités... sauf pour certains qui, poursuivant la marchandisation de l'université, arguent qu'une formation peu chère n'a pas de valeur! Cela revient à se positionner dans un "marché", dans l'approche mercantile de l'enseignement supérieur comme le font bien des universités anglo-saxonnes (voir le film " L'avenir à crédit "). Cela rejoint la référence obsessionnelle à la "marque" Paris-Saclay par ses promoteurs, ramenant l'université à un produit qu'on doit vendre au mieux. Tout comme les références aux classements internationaux, en particulier celui dit de Shanghai, qui fait vibrer le fantasme que représente les universités américaines ou anglaises du haut du classement.

Et la recherche, le progrès des connaissances, pilier d'une université digne de ce nom? Bien moins souvent mentionnées que la marque, les priorités données dans ce domaine le sont sous la forme de "défis sociétaux" comme par exemple "agriculture et alimentation", "transport et mobilité" ou "renouveau industriel". Questions certes importantes, mais il faut remarquer que les sept "défis" avancés relèvent tous de l'application de la science : aucun "défi" relevant du progrès des connaissances, de la recherche fondamentale alors que le soutien à l'innovation pour l'industrie n'est jamais oublié, dans la droite ligne du processus européen dit de Bologne. Approche utilitariste de la recherche, qui oublie, une fois encore, que ce n'est pas en améliorant la bougie qu'on a inventé l'ampoule électrique. Cette approche utilitariste mène à terme à la stérilisation de l'innovation même, et donc aux capacités à répondre aux défis qui se posent à la société. Mais c'est pourtant cette approche à courte vue qui oriente les priorités de la recherche à Paris-Saclay.

Un autre point majeur concerne la gouvernance : celle d'une université repose sur une dimension collégiale à travers plusieurs instances, chapeautées par un Conseil d'Administration (CA) composé en partie d'élus du personnel (enseignants, chercheurs, ingénieurs, techniciens, bibliothécaires, étudiants...). Cela garantit une gouvernance en association avec les femmes et les hommes qui font l'université au quotidien. L'université Paris-Saclay aura à côté de ce CA un Comité de Direction, composé des directeurs des différents établissements, auquel les statuts futurs accordent une grande place. Cela reflète une réalité déjà en application au sein de la COMUE: personne ne nie que c'est ce Comité de Direction (appelé "Conseil des Membres" de la COMUE) qui dirige effectivement, le CA n'étant qu'une chambre d'enregistrement. Ainsi, ce n'est pas une instance composée, même partiellement, d'élus qui gouverne l'université, mais un aréopage de directeurs et autres présidents, parfois éloignés depuis longtemps de la recherche ou de l'enseignement.

En conclusion, la future université de Paris-Saclay amène une profonde évolution. "Marque", "excellence", rentabilité vont remplacer progrès des connaissances et formation universaliste dans le langage universitaire. Du moins en ce qui concerne les universités concernées (Paris-Sud pour commencer, puis Versailles St Quentin et Evry Val d'Essonne ensuite). Les écoles d'ingénieurs, elles, gardent leurs autonomie et prérogatives, comme par exemple la maitrise de leur budget et de leurs personnels, et ne s'impliquent pas dans le premier cycle universitaire. La réelle et profonde mutation s'applique donc aux universités actuelles mais elle heurte profondément une partie de la communauté concernée, qui en plus de s'être manifestée sans être entendue dans les instances de la COMUE, s'exprime maintenant sous la forme d'une tribune, lettre ouverte aux concepteurs de la future université Paris-Saclay en dénonçant la direction prise, qui ne leur apparait en rien comme celle d'une véritable université humaniste du XXIeme siècle.

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