Du bon usage de la chasse aux opposants.

Du bon usage de la chasse aux opposants.

 

Quand j’étais petit garçon, je regardais la télé qui pleurait sur le sort malheureux de Walesa, de Mandela ou de Sakharov. Ces pays lointains et exotiques, où la parole n’était pas libre, me terrorisait.  Je remerciais déjà la tradition républicaine qui considère avec une bienveillance naturelle ses opposants. Naguère, cette bienveillance souffrait quelques limites qui renvoyaient à l’usage de la violence (Loi de 36 sur les milices, Loi Marcellin…). C’était cela la France, pour moi. Après tout, ne sommes-nous pas tous, enfants des Lumières, les héritiers de Voltaire, Hugo et Zola. Cela fait partie de notre ADN politique.  

Avec le temps, j’ai bien remarqué qu’une forme de vertu publique remplaçait doucement notre tradition libérale. En vérité, ce que je n’avais pas saisi c’est que les droits des opposants étaient d’autant plus larges qu’ils ne menaçaient en rien une oligarchie qui remplaçait le fait démocratique. Comme les troubadours du Moyen-Age, qui faisaient rire les barons, nos élites condescendaient à supporter les colucheries ou les desprogeades parce que, précisément, celles-ci ne se situaient pas dans l’ordre du réel.

Ce que je vais écrire est sans excès. Comparaison n’est pas raison. La France n’est pas encore une  dictature sordide. Toutefois, le mouvement actuel met en lumière de dangereuses dérives qui finiront par dévorer les pyromanes eux-mêmes. Qu’on en juge.        

Il y eut les sarcasmes sur cette France de la peur qui considérait avec circonspection le Traité de Maastricht qui fît s’effondrer définitivement l’outil industriel régional, tout en ouvrant des droits nouveaux (je l’écris par honnêteté). En 2005, les opposants au Traité furent couverts d’une boue épaisse et grasse. Incultes, adversaires du progrès… C’était faire fi d’un progrès à plusieurs vitesses qui laissaient dans le fossé un paquet de victimes, pour lesquelles nos élites n’ont guère eu de compassion.

Je n’étais qu’au début de mes surprises. Le pire advint au moment où je l’attendais le moins.   

En effet, c’est avec stupeur que la France a découvert les exactions des mousquetaires de la Cour lors du 1er mai. Voilà que des hommes du régime pratiquaient dans les rues de Paris la chasse aux opposants, puisque c’est ainsi qu’il faut nommer ce sport, les coursant comme du vulgaire gibier à coups de matraques et de triques, dans l’indifférence la plus totale des forces de l’ordre. Je suis tombé de haut. Illusions perdues sont force d’avenir, disait le vieux Proudhon.

L’automne étant venu, j’ai eu la faiblesse de croire que le bon sens revenait…Las, nous sommes tombés encore plus bas. Face à un mouvement social singulier, autonome, populaire, les médias et les caciques ont fait focus sur certaines de ses particularités qui n’en constituent pas toute l’essence. La manipulation s’est accélérée avec un complotisme récurent (« les gilets jaunes sont à la solde de Moscou »), des propos outranciers, des visions réductrices, le tout dans un contexte répressif unique depuis la Guerre d’Algérie. Il faut remonter loin pour trouver trace de milliers d’interpellations. Très loin. Les victimes indirectes sont traitées sans considération. Et puis d’un maintien de l’ordre que l’on peut qualifier a minima d’exemplaire, sans concession comme le pratiquent certains despotes, nous passons doucement à des atteintes à certains droits fondamentaux. Liberté d’aller et venir avec des manifestants encagés pendant plusieurs heures. Interpellations sur les Champs-Elysées de manifestants qui manifestent à peine. Des peines de prison prononcées sans aucune concession qui laissent perplexes à l’aune de la clémence accordée pour les accidents du travail, ou les faits de corruption (délits de favoritisme) aux conséquences économiques et morales pourtant dévastatrices.

Cette chasse aux opposants est unique. Elle est grave. Elle est d’autant plus aisée que les manifestants ont été déshumanisés dans les représentations. Ce ne sont plus des français, des citoyens mais « ces casseurs et des gauchistes débiles, des fachos et hooligans avinés et embiérés, des rebelles analphabètes et des néonationalistes à sueurs froides et front de bœuf » (nb : « Front de bœuf…procès de classe et de faciès ?) dont parlait un fumeux philosophe français lorsqu’il évoquait les électeurs du Brexit. Tout y passe. La maladresse d’expression des gens. Les fautes d’orthographe. La diversité des revendications. Une France In regarde cette France out qui danse au bord de l’abîme.   

Le gilet jaune est chargé de tous les vices, de tous les pêchés, même lorsque ses revendications relèvent du bon sens, d’un quotidien difficile. Celui-ci choque, dérange, provoque car la France est désormais coupée en deux avec d’un côté des profiteurs d’une croissance molle qui veulent vivre sur le dos de la multitude et de l’autre, cette majorité, qui doit se résigner à se faire tondre la laine sur le dos.

L’imagerie bétaillère est d’autant plus révélatrice que c’est ainsi que sont traités les français lors des manifestations : du bétail qu’il faut parquer, disperser, regrouper, contraindre, d’où on extraie quelques brebis pour les immoler sur l’autel pour faire peur. Prélever quelques égarés doit assurer l’ordre.          

Ce n’est pas ma conception de la République. Si chacun est responsable de ses actes, cette punition collective ressemble trop à la gestion des indigènes pendant la colonisation. Tout ceci préfigure probablement la gestion des foules lorsque d’autres catastrophes surviendront, avec une inégalité  devenant la règle et une hiérarchisation exacerbée des rapports sociaux.

Une nouvelle fois, cela suffit. Il faut que les français se réveillent. Au rythme où vont les choses, nous n’aurons plus rien à envier à Varsovie sous Jaruzelki, à Madrid sous le Caudillo ou au Chili des années 80. Pourtant qu’ils le sachent : la France de Voltaire ou d’Hugo ne deviendra pas un sorte de no man’s land technocratique où les droits élémentaires d’expression de l’opposition  sont piétinés.

Etre gilet jaune, c’est aussi rappeler que la parole est libre, que nos droits civiques ne sont entiers que lorsque la prise de parole est égale et qu’il n’existe pas plusieurs strates de citoyens. Le temps du politique agro-pastoral où le guide conduit le troupeau à l’abattoir est fini. Nous sommes au XXIe siècle. Les défis sont immenses mais le premier d’entre-eux est déjà de reconquérir des espaces d’expression démocratique.

L’heure est à la mobilisation. Soyez présents. Soyez compréhensifs. Soyez solidaires envers ceux qui luttent pour vos droits. Participez. Une nouvelle fois, le Monde regarde la France parce que chacun sait qu’elle va tracer le sillon de la liberté.  

    

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