Nous Gilets jaunes….

Employés, ouvriers, artisans, cadres, retraités, agents des secteurs public et privé, demandeurs d’emplois, chômeurs, étudiants, commerçants, précaires, « ubérisés », paysans, mariés, célibataires, mariés, gays, chauvins, patriotes, internationalistes, engagés ou désengagés, pragmatiques et idéalistes.

Nous Gilets jaunes de tous horizons, gaulois chahuteurs et français de toujours qui portons cette Histoire en bandoulière, aujourd’hui de Mandrin à Gavroche, comme nous avons porté en héritage depuis les bancs de l’Ecole de la République  Michelet, Zola et Hugo. Insurgés de toujours.  Nous qui assumons les heures fastes et ses peines cruelles de la Monarchie ou les heures de mobilisation et parfois terribles de la Convention...

Nous Gilets jaunes sommes debout aujourd’hui pour faire face aux injustices révoltantes qui secouent le pays. Et pour rien d’autre. On nous avait promis de la justice sociale. Il n’y en a pas. On nous avait de la justice fiscale. Il n’y en a pas. On nous avait promis l’équité. Il n’y en a pas. On nous avait promis la fin des fractures territoriales. Elles demeurent. Les terroirs se meurent et les villes étouffent. Les services publics s’effilochent tandis que le service de la dette augmente. La banqueroute menace sur un pays ravagé. 

On nous dit patience. Mais les premières décisions frappent les plus faibles au nom de théories économiques moribondes en Europe. De vieilles Lunes font figure de mantras précisément parce que ces dogmes économiques sont devenus vos boussoles. La peur du déclassement hante le Pays.

Nous, Gilets jaunes, voulions un débat ET des mesures fortes pour relancer la croissance et soumettre aux mêmes règles les impunis de la République.

Et pour toute réponse, c’est sans complaisance que sont traités les cortèges, sans doute pour protéger un libéralisme économique incontrôlé, plutôt que le libéralisme politique qui a fait de ce pays ce qu’il fût jadis.

C’est en pensant à Jean Moulin que nous regardons les visages défigurés et les corps brisés… « Aujourd'hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n'avaient pas parlé. Ce jour-là, elle était le visage de la France ».  

Oui, le visage de la France est celui de ces français qui dansent au bord du gouffre depuis 40 ans et qui ne veulent plus y croupir pour les uns et  pas qu’on les y précipite pour les autres.  

Pour sortir de cette crise unique sous la Ve République, il faut entendre cette souffrance française. Celle-ci n’est pas une vue de l’esprit, ou le produit de machinations machiavéliques.

A la question sociale, s’ajoute désormais une question politique. Cette surenchère, cet autisme sont dangereux. Jouer sur l’essoufflement est un pari risqué. Le mouvement s’enracine. Vous direz « s’enkyste » puisque ce soulèvement populaire et citoyen, porté par la diversité française, vous le considérez comme une maladie. Celle-ci ne s’attrape pas. Elle se propage. Vous l’appellerez convulsions face à la modernité, archaïsme. Elle a pour nom colère populaire, sans Dieux, ni maîtres. Sa force est d’être le produit d’un quotidien compliqué. Elle est ce principe de réalité que vous revendiquez. Vous le dîtes marginal. Gardez-vous de ce qu’il ne prenne de l’ampleur.   

Cela suffit.

Il faut sortir de cette crise. Cela ne se fera pas en traitant le mouvement et les français comme des délinquants. Il faut avoir l'humilité de reconnaitre cette souffrance, considérer les gens ordinaires avec bienveillance et retraiter politiquement leurs demandes. Il ne s'agit pas d'une prise en otage ou d'une concession à la force, mais bien de répondre à cette soif vertigineuse de justice. 

Les gonds de la porte de l'Histoire grincent dangereusement. Surjouer l'émotion pourrait les faire céder.      

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