Va-t-on éternellement achever les vieux sans regrets ?

La crise actuelle qui frappe les EHPAD doit non seulement nous questionner sur la dépendance, mais au-delà sur la construction d'une grande politique publique du vieillissement.

En ce début d’avril, d’heures en heures, la situation sanitaire dans les EHPAD ne cesse de se dégrader. Certes, il est encore difficile de prévoir l’ampleur du drame qui se joue derrière les grilles et les murs de ces établissements. Les acteurs locaux assistent, impuissants, à la litanie des certificats de décès et d’inhumation, avant que les ARS ne procèdent à la compilation des données. Ce ballet morbide, engagé depuis la mi-mars, semble ne pas avoir de fin. Ceux dont la mémoire ne fait pas encore défaut estiment que cette tragédie fait écho à celle de 2003. Il est probable qu’elle est amplifiée par la nature même de ce mal qui frappe les plus âgés mais emporte également leurs soignants et tout le personnel de vie qui les entourent.
Bien entendu, comme de coutume, après la séquence émotion, les cris d’orfraie, les papiers épouvantés, une flopée de rapports viendra ponctuer cette histoire. Ponctuer pour mieux y mettre un terme. Enfin, quelques belles lois « Vieillissement », « Isolement », « Autonomie », « Dépendance » accompagnées d’une cohorte normative seront mitonnées. A cette occasion, les marchands du temple, les réseaux dédiés à tel ou tel aspect, vendront leurs projets particuliers, pour mieux diffuser, in fine, leurs offres. Et comme ils sont légion à tourner autour des vieux, il y en aura des occurrences, des codicilles qui finissent par brouiller la vision d’ensemble. Sans jamais définir de stratégie d’ensemble, cohérent et intégrée, ensemble, unis, nous prêterons serment sur les statistiques des victimes du Covid-19 de ne jamais les oublier par un vote solennel au Parlement. Satisfaits, à la différence des familles des défunts qui auront été privés du temps nécessaire au recueillement, les professionnels mettront en œuvre leurs plans, programmes, projets convaincus d’avoir résolu de manière définitive la question des seniors, des personnes âgées, des vieux, cette vaste catégorie que l’on ne sait plus nommer. Jusqu’à la prochaine crise, suis-je tenter d’ajouter puisqu’en vérité, tout ceci ne changera rien.
En effet, le cœur du secret, c’est que personne n’a vraiment la volonté de bousculer les habitudes, de construire une vraie, une grande politique publique pour les personnes âgées. Un projet d’ensemble qui aura le panache de notre vision collective pour la petite enfance, l’enfance et les plus jeunes. Aussi, ces français et françaises de seconde zone resteront isolés, Ils resteront confrontés individuellement à la difficulté de rester à domicile, devant transformer seuls leurs logements, les entretenir. Parfois, ils seront également seuls pour trouver les ressources. Même si ce grand âge ne se vit pas non plus dans les mêmes conditions entre les territoires, la République étant une et indivisible, les lois de la République ne résoudront pas les inégalités géographiques qui s’ajoutent aux inégalités générationnelles. Les fractures françaises amplifient la relégation de nos aînés. Il ne s’agit pas d’un constat désabusé, ou d’une résignation perverse. Le traitement actuel de l’information est si symptomatique de la manière dont nous considérons cette question. En premier lieu, notre émotion n’en est pas une. Ces mots sont cruels. Hélas, ils ne viennent que constater une réalité sinistre. Les vieux qui meurent ne sont que des statistiques déshumanisées. Imagine-ton sérieusement un ministre annoncer la mort de 4 000 adolescents sans qu’un séisme ne vienne secouer la galaxie politique ? Malheureusement, les journalistes, ou les politiques ne sont que le produit de leur temps. Or, notre époque provoque l’éviction des plus vieux. Aucune politique publique ne sera sérieusement conduite tant que l’on ne partira pas d’une réflexion sur la place des plus âgés dans notre société. C’est une vraie question anthropologique. Au fond, les vieux n’étant plus d’aucune utilité sociale dans un monde en mouvement, où la jeunesse semble être la seule en capacité de s’adapter aux mutations rapides, ils ne constituent qu’un groupe sans objet, ni finalité. Nos sociétés répliquent les sombres prévisions de Soleil Vert sur l’inutilité sociale des plus anciens sans le réaliser. Pour construire une grande politique du vieillissement, il faudra donc collectivement réinsérer les personnes âgées dans notre imaginaire. C’est à ce prix et à ce prix seulement que les statistiques froides communiquées par le Directeur général de la Santé prendront une autre signification que la simple et sordide comptabilité qui tient lieu d’hommage. Espérons que la grande boucherie sanitaire que l’on connait va, enfin, nous ouvrir les yeux. De même qu’il a fallu plusieurs décennies pour que la mortalité infantile devienne une question sociale, sans doute à la faveur de la transition démographique, la réinsertion politique du vieillissement prendra quelques années. La construction d’un vrai projet de société ne saurait se réduire à être la simple somme des réflexions de gériatres, de neurologues, de spécialistes de la CNAV ou de de créatifs issus de la Silver-économie. Les enjeux dépassent très largement la fragmentation des savoirs dont raffole la pensée occidentale. Il s’agit donc ni plus moins que de penser, construire une trajectoire et un projet de vie pour des hommes et des femmes avec des réponses aux différentes étapes d’un parcours dont le terme biologique est connu.
Les bonnes intentions ne suffisent pas et puisque chacun doit apporter une contribution au débat, je crois utile d’ajouter que pour éviter l’écueil de la dispersion, ou de la soumission à des intérêts particuliers, ce projet ne pourra se décliner que par une contractualisation des politiques publiques conduites dans les territoires. C’est à partir des bassins de vie, parfois des communes, d’autre fois des intercommunalités qu’il faudrait faire converger tous les acteurs afin de produire quelque chose d’efficace car inscrit dans une réalité de vie quotidienne. Dans d’autres domaines, au travers des Contrats Enfance jeunesse, des Contrats de ville ou des Stratégies territoriales, l’Etat, les collectivités, les acteurs locaux et les associations ont prouvé que seule les dynamiques collective et locale permettaient un traitement cohérent de questions sociale sou économiques.
En écrivant ces quelques lignes, je n’entends pas clore un débat qui revêt bien des facettes, avec des conséquences budgétaires importantes. Il convient de l’ouvrir et de le faire au plus vite tandis que la crise continue, au risque d’avoir des remords plus tard, quand l’émotion sera passée et de ne plus pouvoir être entendu.

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