La FACE, le charity business et un peu (trop) de politique...

La Cour des Comptes vient de publier un rapport cinglant sur les dysfonctionnements dans la gestion de la Face Agir Contre l'Exclusion. Ce serait une erreur de l'écarter. En effet, il apporte une contribution indirecte à la compréhension du système français avec ses relations ambigües entre "politiques" et entreprises.

Ecrire sur Médiapart offre un avantage lorsque l'on n'est ni un intellectuel renommé, pas même un universitaire : celui de pouvoir écrire à son aise, loin de toute convention. 

La Fondation Agir Contre l'Exclusion (FACE) est devenue, dès sa création, un monstre sacré. Intouchable. Parée de toutes les vertus, la FACE défend le "bien, le beau, le bon et le vrai". Son aura est d'autant plus forte qu'elle ne se borne pas à puiser dans l'engagement et la vitalité militante. La FACE fédère des énergies venues de milieux très différents. Entreprises, petites et très grandes, associations et politiques tous unis, au travers d'une fondation autour de la lutte contre l'exclusion...L'idée est belle. Les principes fondateurs généreux. La FACE en est même insolite. Elle transcende les clivages. Elle agit avec la souplesse qu'une gestion publique ne permettrait probablement pas. Elle fait plaisir aux entreprises qui préfèrent le fléchage direct de leurs fonds à des prélèvements obligatoires toujours jugés insupportables.

En près de trois décennies, cette Fondation aurait accompagné, formé, rencontré, près de 300 000 chercheurs d'emplois. J'emploie plusieurs verbes, car quoi de commun entre l'accompagnement individualisé vers l'emploi d'un exclu et une simple information tarifée au profit de publics dans le cadre d'un atelir ? Ce chiffre totémique de 300 000 mériterait d'être approfondi. Pourtant, pas de question. Il suffit d'entendre les cris d'orfraies de ses thuriféraires pour mesurer sa place, discrète mais bien réelle, dans  l'espace politico-économique français. Envisager la dissolution de la FACE, comme l'envisage le rapport ? Une "folie". Ni plus, ni moins, déclare le patron d'une très grande entreprise publique. La FACE est un bloc. Irréductible. Un monstre sacré qu'il ne faut pas attaquer. Il est vrai que la liste de ses amis est riche, dense, sérieuse. Il est vrai que même je n'ai eu qu'à me féliciter de la disponibilité des équipes pour animer des formations. La ficelle de la dramatisation est grosse. En effet, est-ce à dire que sans elle, il n'y aurait plus d'inclusion en France ? Certainement pas. D'autres acteurs agissent, à l'ombre de cette grande carcasse. Certains services publics ont la mission de lutter contre l'exclusion. Certes, elle a pour ces derniers une vertu : l'externalisation des prestations permet de soulager son propre travail. Et ces entreprises adhérentes, devraient-elles se soustraire à leur engagement citoyen, rebattu à longueur d'éditos ? Si tout est désintéressé, je n'ai pas de doute que même sans la FACE, nos entreprises poursuivraient leurs efforts pour accompagner les demandeurs d'emplois. Très curieux, cette agitation alors même que la FACE vit de la défiscalisation, de subventions publiques et de prestations qu'elle assure en réponse à des appels à projets. Ces ressources publiques la place naturellement dans l'orbite d'un contrôle normal de la Cour.   

La FACE semble avoir une dimension christique. Les pages du rapport de la Cour des Comptes cinglent son visage comme celui ensanglanté du Christ sur sa via dolores. Allons, tout de même. D'ailleurs, que sait-on des conditions de travail au sein même des entreprises adhérentes . Tout y est-il aussi vertueux qu'elles puissent consacrer de l'énergie à répandre le bien ailleurs ? Cette honorable fondation est si vertueuse qu'elle en est religieuse. Et ca tombe bien. La vérité de la FACE c'est que celle-ci a une fonction précieuse : relier les acteurs entre-eux. C'est bien pour cela que nous sommes en droit de nous interroger sur celle-ci. Non sur ces intentions, ni sur l'abnégation incontestable de nombre de ses animateurs. Mais, la question de la fonction de la FACE est désormais ouverte dans certains de ses clubs. La Fondation réunit dans un mélange des genres les fournisseurs de certaines collectivités qui elles-mêmes portent sur les fronts baptismaux le club et les adhérents. Dur, dur de rester objectifs après. Par ailleurs, la composition de certains clubs interrogent. Au niveau national, les magistrats de la rue Cambon se sont interrogés sur les "Grands", dont Serge Dassault, éternel défenseur de la vérité, de la justice et de la morale. Les journalistes de Médiapart eux-mêmes seraient amusés de retrouver "leur" Baron noir de Véolia, recyclé dans un groupe indépendant de PME, soutien indéfectible de la FACE local. Et que dire de ces bureaux d'études éternels prestataires des mêmes collectivités ? Que dire de retrouver la plupart de ces acteurs dans un autre club d'entreprise faisant du lobbying pour obtenir des marchés publics ? La FACE permet, peut-être, une forme d'intelligence territoriale. Hélas, l'influence n'est -peut-être- pas très loin. L'insertion devient alors un prête-nom pour des entreprises qui poursuivent des objectifs inavouables. Politiques et entreprises se retrouvent derrière un idéal qui n'est autre que celui de "l'extinction du paupérisme". Et puis, il y a ces pratiques, murmurées, comme l'accompagnement privilégié de certains de ses sujets qui sent le clientélisme. De mauvaises habitudes françaises ont la vie dure.

La question de savoir pourquoi certaines entreprises s'engagent doit être posée. Pour certaines, la lutte contre l'exclusion est un moyen de défiscaliser. D'autres, en revanche viennent nourrir leur image et consolider leur légitimité à intervenir dans le débat public. Leur regard n'est loin de celui du "charity business". Les dernières sont certainement à la recherche de de cette douce connivence qui anesthésie les esprits. En tous cas, la FACE fait converger des intérêts différents mais qui dévoilent un système français où le spoting, largement relayé, tient lieu de politique publique. Un système où l'entente entre les acteurs ne peut qu'avoir des conséquences que l'on se refuse à analyser, mesurer et encore moins écrire ouvertement. En tous cas, les réactions émues et anonymes témoignent du rôle singulier de cette organisation. Elle a une fonction quid dépasse son objet. Sauf à croire que certains chefs d'entreprises soient devenus de nouveaux Saint-Paul sur le chemin de Damas (encore que celui-ci soit devenu très risqué). Avec sans doute de bien mauvaises pratiques lovées derrière une noble cause. Certes, il n'y a pas que l'action sociale qui soit l'otage de ce consensus, mais ce cas d'espère révèle des rapprochements et des collusions qui en disent beaucoup sur les équilibres hexagonaux. En effet, la FACE agit aussi comme un stabilisateur. Toutefois, et c'est le sens d'une partie du rapport, il nous appartient de comprendre les interactions entre les acteurs. Leurs motivations. Leurs intérêts. Les relations qu'ils entretiennent. Surtout au niveau local. L'hebdomadaire "Marianne" a été plus loin que les termes polis du rapport. Je vous laisse revenir vers cet article de fin novembre 2019.   

Mon propos est polémique, j'en conviens. Il est, hélas, à craindre qu'à force d'entendre nos mantras collectifs sur l'Etat de droit, la force normative, l'existence de garde-fous, la transparence des Institutions et autres billevesées, nous avons perdu notre instinct naturel. Il faut rester prudent et chercher les relations invisibles qui viennent donner du sens. la FACE fait sens en elle-même, tout autant qu'elle dévoile une mécanique relativement bien huilée. Alors, j'émets que celle-ci surmonte l'épreuve tout en se libérant de certaines vilaines scories qui jettent une lumière blafarde sur son action…. 

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