Chroniques de braise. Volet 2.

Entre le Printemps 2017 et l'Automne 2018, tout va basculer. Avant de revenir sur les faits et la conjoncture, revenons sur les imaginaires et les enjeux de la période...

Dimanche 7 mai 2017
En ce dimanche matin, le Trône est en place. Il attend l’Elu. En vérité, le nom du titulaire est connu. La journée ne sera qu’une formalité substantielle. Restait à connaitre l’ampleur de la victoire. Un peu plus de 66,1%. Il n’y aura plus, après 20 heures, aucune inconnue. Sauf, et de taille, que voudra faire Emmanuel Macron de sa victoire. A ce jeu-là, les français sont perdus et pour la première fois depuis bien longtemps personne ne sait vraiment ce qui adviendra dans le monde suivant une élection. Pas de pommes en vue. Pas de chars soviétique sur la Place de la Concorde (non à la place nous aurons les vieux blindés Place de l'Etoile). Bien malin celui qui aurait pu prédire exactement ce que nous aurions à connaitre. La France était, et l’est toujours, en difficulté. A ceci près qu’aujourd’hui on ne voit plus tous ces déclinistes qui tapaient sur la social-démocratie hollandaise, rejeton de tous les « blocages » français. Disparus nos matamores de la croissance molle. Nos obsédés des privilèges. Du toujours « plus » français. A croire qu’ils se sont fondus dans la grande masse molle du grand tout qu’est devenue la vie politique désormais. A moins que leurs années d’effort n’aient été récompensées par ce Sacre, qui tient davantage de l’ovation que du Triomphe, d’ailleurs. Les amoureux de la civilisation romaine comprendront. Les autres chercheront.
Pour en revenir à ces mystères d’Emmanuel, après-coup, je m’adonne régulièrement à un exercice singulier : la lecture du programme présidentiel. Quelle joyeuse pagaille s’est offerte à nous ! Du flou et du marketing. Des inconnues assez ténébreuses pour faire espérer à une social-démocratie à la mode scandinave-sur-Seine ou à libéralisme à la sauce à la menthe, tout droit sorti de la pensée confuse de Tony Blair. Ainsi, Emmanuel Macron est devenu le Chef de l'Etat sans projet structuré. Après tout, naguère, Philippe Auguste, Philippe le Bel, Henri IV, Louis XIV, Napoléon Bonaparte n'en avaient pas. Charles de Gaulle, lui, en avait un en 58 et son renoncement nous valut une petite guerre civile. Chef de l'Etat, Emmanuel Macron, comme les regrettés Henri II, Félix Faure, Paul Deschanel ou Albert Lebrun. Comme quoi, la fonction ne se conjugue pas toujours avec talent. Et une Marche consulaire, en guise de fonds musical pour la prise de fonction, ne vous transcende pas automatiquement. En tous cas, alors que le Premier Consul bénéficia du vide provoqué par la Révolution et ses convulsions, Emmanuel M. porte avec lui l’absence des corps intermédiaires. En effet, il provoquera ce vide. En les absorbant. En les phagocytant. En les réduisant au silence sous les quolibets des grandes chaînes privées d’information. Notez en passant que pour comprendre toute cette affaire, il faudra, un jour, poser la question de la privatisation des chaines d’information, ainsi que la propriété des grands médias. C’est peu dire que la neutralité et l’objectivité de l’information sont sévèrement malmenées. L’hystérie des plateaux pendant la crise des « Gilets jaunes » interroge. Elle questionne. Elle inquiète surtout quant à l’idée même d’indépendance des médias.
A la différence du Premier Consul, et cette différence qui explique probablement la différence de panache, Emmanuel M.D disposait, en ce Printemps 2017 de temps et de profondeur pour agir. C’était un de ses objectifs de campagne. Ne laisser subsister que trois forces. Trois blocs. Ses deux adversaires ont cru échapper, à la faveur de la confusion, à l'estocade finale, alors même que c’était l’ambition du Candidat-Président. Laisser deux pôles cristalliser l’opposition, en les tenant rênes courtes. D'affreux repoussoirs qui évoquent l'hydre de Goldstein dans "1984". Entre les deux Fronts, c’est le règne du Grand vide, ou du Grand tout qui s’imposera en quelques semaines, ne laissant que quelques citadelles locales survivre en dehors de l’emprise de l’unique et sublime pensée dominante.

Si pour moi, le 7 mai rappelle ces heures sombres et héroïques (des deux côtés des collines) de Dien-Bien-Phu, le 7 mai 2017 sera « Jour de Gloire » pour les « bad boys » de Bercy qui se sont saisis de la Maison France. Grand frisson sans doute pour ces héros des temps nouveaux. Est-il vrai qu’à vaincre sans périls, on triomphe sans gloire ? Sans doute. En tous cas, Emmanuel devint le plus jeune de nos Présidents. A quarante ans comme Louis-Napoléon Bonaparte. Mauvais augure. En tous cas, il en est fini de l’ère des barbiches de la IIIe République, des bonhommes issus du sérail parlementaire, des héros de la Ve République. Un flibustier chic en manteau de trader traverse la foule pour être consacré Chef de l’Etat. Un manteau so trader pour une s'asseoir à la tête d'une puissance nucléaire. Le voilà portant en héritage une Grande Révolution et un Empire qui ont bousculé le Monde. Celui-ci en est médusé. Après tout un vent frais et printanier ne peut pas faire de mal, non ? J'étais loin d’imaginer que l’on puisse être jeune et vivre dans un monde révolu où les éditos de Pauwels et la pensée de Maurice Allais font figure de boussole intellectuelle. Je n’aime pas les biographies qui se perdent dans les méandres de la formation du chef. Ou dans des histoires de famille. J’ai sans doute tort. Dans ce cas, il aurait fallu fouiller un peu pour nous éclairer sur la personnalité de cet homme.
Le défi qu’il allait devoir relever est immense. Comme ses prédécesseurs. L'unité nationale est une illusion. Les statistiques parlent d'elles-mêmes, avec au cœur les fractures territoriales. Les métropoles drainent, irriguent, absorbent les richesses tout en bénéficiant de l'impôt de tous pour renforcer leur attractivité. Les ségrégations sont en marche. Et pas seulement celles relatives aux enjeux de mixité ou de parité. Le prix du mètre carré dans le VI arrondissement de Paris, autrefois quartier universitaire, monte désormais à plus de 20 000 euros du mètre carré. Presque deux années de SMIC. Même mètre carré qui se négocie vingt fois moins dans certaines communes de province. Tandis qu’au Mali, on fait la guerre, c’est la misère en Lozère. Que dire des difficultés de nos politiques d’intégration ? De l’expansion continue de la dette ? Du niveau des prélèvements obligatoires qui assurent le service de cette dette ? Que dire de l’absence totale de vision de l’aménagement ? De ce grand renoncement politique qui a sacrifié des pans entiers du Pays ? Que penser des difficultés de notre Education nationale, vouée aux réformes permanentes d’apprentis sorciers-pédagogues qui spéculent alors que certains enseignants dorment en salle de classe ou dans leurs voitures ? Que dire de ce décrochage du pouvoir d’achat ? Que penser de cette inadaptation de la formation à l'emploi ? De la question du financement des retraites ? Plus largement de la gestion du vieillissement ? Comment aborder cette urgence climatique qui frappe et dont les conséquences sociales n’en sont qu’aux prémisses ? Derrière les chiffres, les statistiques froides, il y a des conceptions du monde qui sont si radicalement différentes qu’il en est difficile de parler des "français" comme d’un concept unique. Il y a maintenant « des » français plus que « les » français. En tous cas, au rythme où vont les choses, il ne faudra pas compter sur la cohésion nationale pour monter produire des volontaires pour monter au Front, face aux nouveaux ennemis, déclarés par nos grandes intelligences, que sont désormais les chinois et les russes. La victoire ce 7 mai fût belle. Il faut savoir comment gérer le succès. Cette victoire était d'autant plus complexe à assumer qu'elle n’était même pas un aboutissement mais une simple promesse. Une promesse portée par des documents de campagne squelettiques offrant toutes les interprétations possibles.
En juin 2017, aura lieu le deuxième acte de cette comédie politique qui a occupé les esprits de ceux qui avaient le plus de temps à lui accorder. Les vainqueurs de la mondialisation. Les pairs de l’Economie de l’information et du savoir. Ainsi que leurs satellites qui n’attendaient que des réformes pour réviser, à leur profit, la répartition des parts de la production française dont les règles ont été esquissées par le pacte de la Libération, puis à la faveur des rapports de force des décennies qui suivront. Jusqu’à la mise en orbite de l’Union Européenne et la désintégration du Mouvement ouvrier. Quelle aventure pour les "Bad boys de de Bercy". Après les "Bad boys à Courchevel", à "Ibiza" ou les "Bad boys font du paddle", nous les verrons s'enthousiasmer pour leur succès lors des législatives.
Et puis, avant d’avoir le gouvernement par la peur, nous aurons le gouvernement par le vide. Un vide au-dessus d’un monde mort. Ou groggy. Comme les manifestants saturés par les cartouches de Lanceurs de balles, quelques mois plus tard. Pour mesurer le chemin parcouru, il faut sans doute revenir à ces semaines si singulières où nous attendions un peu de justice, beaucoup d’équité et des réformes justement partagées. Hélas, un des lois de la politique issue du Vieux Monde conserve son actualité : le parti se renforce en s’épurant. Fort de ce principe, c’est toujours vers plus de réformes qu’il faudra aller pour faire oublier que la seule Révolution qu’ont connue les français depuis 2017 c’est celle du grand remplacement de leurs élites. Pour le reste…
La France ne resta pas très longtemps nimbée de la tranquille bienveillance dont elle fît preuve le 7 mai. La chaleur de cette fin de mai ne l’ennuyait pas. Pas tout à fait résignée, ni entièrement soumise, elle observait. Elle était telle ce « Lion couronné de Gand, endormi aux genoux de la Vierge- qui- dormait mal et s’éveillait souvent ». En l’oubliant, un roi de France se mît à dos, la bourgeoisie laborieuse et travailleuse des Flandres qui lui infligea une de ses plus sévères défaites, décapitant la fine fleur de sa noblesse lors de la bataille de Courtrai. Les français ne s’en laissèrent pas conter très longtemps.

Tout ceci fût éphémère. Même pour moi et c’est peu dire. La tragédie se préparait. Il y avait l’Idéal et il y avait l’Homme. Avec ses faiblesses. Tout s’est joué dans ces premières semaines car l’Ogre a poursuivi la consommation boulimique de tous ses adversaires. Fermant ainsi la porte à une polarisation politique, au moins fictive, mais qui est toujours fertile. Mieux vaut une mauvaise altérité que le vide. La politique, pour ce vieux conservateur réhabilité de Carl Schmitt, repose sur la dualité ami-ennemi. Les premiers mois de la Macronie ont servi à nettoyer l'opposition. Laissant des forces telluriques travailler le corps social. Otage de stéréotypes et d’une pensée unique incapable de renouveler ses postulats néo-classiques, que la réalité économique tord depuis près de 46 années de crise, le régime déclencha le feu des réformes. Il nous fallait un champion et c’est juste le premier de la classe qui est sorti du chapeau. Voilà ce qui arrive, peut-être, lorsque l’on fait confiance à des besogneux… L’indépendance a un prix que peu d’hommes savent relever. Moralité ? En dix-huit mois, le pouvoir s’est retrouvé nu. Il ne disposait déjà plus d’aucun des relais politiques traditionnels, disparus grâce à sa victoire. Fini les opposants utiles, flingué les partenaires sociaux. Cela semblait commode. Cela deviendra un boulet. Après l’hubris, viendra le temps de la Nemesis.
Avant de revenir dans les volets suivants sur la chronologie, je crois qu'il est utile de retourner dans les champs du possible d'où a surgi l'idéologie dominante.
Depuis de nombreuses années, des fractures fissurent la société française. Celles-ci expliquent la désaffection de l'opinion pour la chose publique. "Hors-sol", "déréalisées", nos élites ont du mal à s'approprier certains enjeux collectifs, sans pour autant que leur autorité n’ait été remise en cause jusqu’à la crise des Gilets jaunes. L'essoufflement démocratique est la conséquence des désillusions françaises et celui-ci nourrit et renforce ce malaise national. Laissant la porte ouverte à un exercice oligarchique du pouvoir. bien sûr le mot heurte les consciences. Une oligarchie en France ? Voyons… la Patrie des droits de l'Homme, la terre de l'égalité et des libertés , la fille prodigue de l'Universalité...des mots. Des mots creux. La vie politique française est devenue oligarchique et repose sur un système à base de prébendes, concussion, clientélisme. La montée de l'individualisme, renforcée par la Grande Crise qui dure depuis 1973 (ça fait bien longtemps que l'on a arrêté d'enseigner la théorie des cycles économiques au lycée, j'espère), a favorisé le développement de politiques catégorielles et de relations interpersonnelles au détriment d'une action politique reposant sur l'intérêt général, qui peut différer d'ailleurs selon ses conceptions politiques.
De dérives autoritaires, aux résultats de référendums foulés aux pieds, en élections amenant à la tête de grandes démocraties des personnalités fantasques, la question se pose de plus en plus ouvertement : assiste-ton à une régression démocratique ? Sommes-nous devant un transfert du pouvoir de la multitude d'un peuple sans visage, incarné par des élus dépositaires temporaires de cette souveraineté populaire, vers une minorité rassemblant l'exercice des pouvoirs politiques, économiques ou culturels ? Si la question de la dérive démocratique vers un régime oligarchique est inscrite dans l'ADN de la pensée politique depuis la très respectée théorie des cycles politiques, chère à Aristote, et dont le "Schtroumpfissime" de Peyo fait une élégante synthèse maurrassienne, ou plus scientifiquement par l'analyse plus rationnelle de la loi d'airain des oligarchies, conceptualisée par Vilfredo Pareto, cette question prend un relief particulier depuis quelques années. Pour tout dire, cette idée est récurrente, en particulier en France. Il n'y a pas si longtemps, l'on pouvait agiter le spectre du Mur de l'Argent, puis des "Deux cent familles", comme obstacle à l'exercice de la souveraineté du peuple.
Ce scepticisme cocardier et boulevardier doit, peut-être, au fait que les premières étapes de l'ère démocratique moderne ont été marqués par un système censitaire. Cens et démocratie ne sont pas antinomiques. Pas plus que ne l'étaient les prétentions démocratiques athéniennes alors que la Cité supportait sans broncher l'esclavage et tant d'inégalités. Les français expriment de plus en plus ouvertement leur scepticisme quant à la prétendue transparence des Institutions ou sur la légitimité de leur parole. En tous cas, la gestion médiatique des événements algérien et égyptien ne sera pas faite pour les rassurer sur la liberté de vote, selon une partie des élites politique et médiatique.
Une des principales conséquences politique de ce bouleversement tient sans doute dans l'expansion généralisée d'un populisme qui se veut, paradoxalement, le dernier garant du fait démocratique, dès lors que celui-ci se confond avec le principe de souveraineté. Après tout, avec l'affaiblissement des Etats-Nations historiques par des acteurs privés ou publics, le pacte sacré unissant peuple et pouvoir est rompu. Nous assistons dès lors à une transition a-démocratique dont accouche doucement l'ère post-moderne. Les souverainetés nationale et populaire ne sont plus l’essence du pouvoir. C'est dans le silence qu'on assassine un de ses principes fondateurs de la civilisation occidentale.
À ces outputs, il faut observer la convergence d'autres facteurs qui consolident cette régression oligarchique. Le principe de réalité rattrape le logos politique. Qu'est-ce que l'égalité quand certains besoins fondamentaux ne sont plus, ou mal assurés ? Ou lorsque la redistribution fiscale ne sert plus tout le monde partout ?
La principale conséquence de cette montée des inégalités tient dans la déconstruction du discours démocratique et égalitaire. La réussite personnelle constitue un trait décisif de légitimité de la parole.
Nous ne sommes qu'au début d'une désagrégation de la cohésion et en corollaire à l'exacerbation de la compétition entre individus. Cette tendance s'accompagne d'un sentiment de déclassement de franges entières de la population qui constatent, avec amertume, leur relégation et qui ne croient plus au rôle sacré de l'éducation dans la mobilité sociale.

Très tranquillement, face à ce monde qui vacille, le pouvoir aura pour réponse un petit mensonge qui tient lieu de prise en otage : ce monde est clos car cette clôture consacre vos aspirations, tout ce qui souhaite sortir de cet espace a pour nom "populisme" ou "déviations". Il ne saurait y avoir d’indépendance dans la sphère occidentale. Depuis Nietzsche, pas grand-chose n'a vraiment changé : "l'Etat est et demeure me plus froid de tous les monstres froids et froidement le mensonge rampe hors de sa bouche : moi l'Etat je suis le peuple". Nous assistons au démantèlement du fait démocratique. Et celui-ci se déroule sans accroc.
Revenons-en au Président et à sa gouvernance. Sans le savoir, le voilà qui, rapidement, va créer les conditions de la cristallisation. Par ces mots qui tranchent et se veulent en rupture avec les usages. Par ses actes. Il aime à poser seul. Il aime ce face-à-face avec l'opinion, offrant au regard son énergie jupitérienne d'homme pressé. Faut-il promulguer un texte qu’il le fait face aux médias, tout juste accompagné de Benjamin Griveaux présent pour contempler le geste du Prince. Cette solitude est très marquée en cette fin d’année 2017. Ses postures sont d'autant importantes qu'elles ont pour objectif d’habiller ce jeune homme très propre en Chef. L’onction et le sacre sont deux choses différentes dans l’histoire de nos souverains. A peine sacré, a-t-il besoin d’être oint pour prétendre à la magie du Trône. Mais sait-il, tandis qu’il aime poser dans son bureau, stylo en main comme d’autres agissaient sabres au clair, que cette solitude, dans quelques mois, se paiera par une concentration des attaques. Y compris par ces manifestations qui viseront sa thébaïde. Avec cette publicité sur tous ses actes, cette omniprésence, le président se fait Tamerlan. A peu de frais. Cette solitude interroge. Joue-t-il son rôle pour faire oublier qu’il est l’enfant adoptif d’une caste dont il est chargé de défendre les intérêts ? Le pouvoir est symbolique et il existe une symbolique du pouvoir. Elle sera pratiquée pour sanctifier, alors même qu'elle créait les conditions du divorce.
Un divorce d'autant plus rapide et cruel qu'en cette année 2018, le débat sur les fractures française revenaient au-devant de la scène en raison du caractère métropolitain du régime. A tel point que c'est une France quasi-coloniale qui semblait se dessiner. Au sein de la Grande Nation française, celle qui se lève tous les matins en se rêvant une vocation universelle, un groupe compact constate tous les jours, par des petits riens, qu’il décroche des élites. Et que celles-ci se comportent comme une puissance coloniale. Aux indigènes de la République, ceux des banlieues ou des enfants et petits-enfants d’immigrés, il faut ajouter une foule plus nombreuse encore qui constate qu’elle n’entretient plus que des rapports de force et de soumission au Pouvoir. Celui-ci leur impose des règles et des codes dont ils ne peuvent s’affranchir. Faut-il faire des économies ? Assez commodément, on supprimera l’hôpital ou le service de proximité, loin dans les territoires, par manque de rentabilité. En revanche, personne ne se mobilisera pour limiter les remboursements des actes de chirurgie esthétique. Il faut serrer la vis, une nouvelle fois ? Pas question de remettre en cause le mégaprojet. En revanche, exit les petites lignes secondaires de chemins de fer. La route secondaire. Il faut sauver la planète ? Interdisons l'accès des grandes villes aux voitures un peu anciennes, tant pis s'il s'agit de celles des plus modestes. En revanche, qu'importe si le cadre de vie de quelques ruraux subit des dommages irréparables. Métropolisons et chassons tous les importuns de ces villes-monde. Il faut sauver les banques : les contribuables paieront et on leur supprimera leurs agences de proximité. Après avoir ouvert les frontières et tué l’industrie, à peine faut-il améliorer la compétitivité, c'est-à-dire préparer de nouveaux profits, que l’on ouvre la voie aux travailleurs détachés. En revanche, qui viendra s’attaquer aux professions encore réglementées, mais plus "libérales" ? Personne. La cerise sur le gâteau, le détonateur arrive : Voilà, la crise climatique qui commence à faire peur ? Voilà que l’ennemi en bagnole, le smicard qui ne prend ni l’avion, ni les paquebots, qui n’envisage même pas de se payer un jet, qui vit dans 90 mètres carrés, dont le bilan carbone est dix, vingt, trente fois inférieur à ses maîtres, est désigné. Que la voiture pollue, c’est une réalité. Qu’elle soit indispensable pour se rendre sur son lieu de travail en est une autre. L’autre constat glaçant, c’est que les élites refusent l’espace d’un instant de questionner leur mode de vie. Puisque l’on parle de voitures, dans un pays où la catastrophe économique est annoncée tous les matins, il faudra expliquer aux français, l’explosion des ventes de ces très grosses voitures. Autrefois, au pays de mon enfance, les grosses cylindrées étaient rares. Désormais, Porsche, BMW, Jaguar, Maserati pullulent dans les grands centres urbains. Une offense pour cette France qui se lève tôt et qui sait qu’elle ne pourra pas caresser l’espoir d’y prétendre un jour. De bons patriotes ces français coloniaux. Et que dire de cette intransigeance à vouloir imposer toujours et encore plus de règles et de normes, alors que l’été 2018 sera bercé par les frasques d’Alexandre Bennalla ? Que penser de l’abaissement de la vitesse à 80 kilomètre-heure ? La France est à deux vitesses. Ceux qui décident et ceux qui subissent. Ceux qui ont tous les droits et ceux qui auront bientôt tous les torts. Ceux qui peuvent et ceux qui doivent. Ca n'est pas kantien. C'est français.

C’est sous ces auspices un peu confuses que la France glissait doucement vers l’automne 2018. Ce que tout le monde ignorait c'est bien que la danse au bord de l'abîme allait finir, cette fois-ci, en chute dans l'inconnu.

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