Lettre ouverte avant un samedi jaune.

Lettre ouverte…

Depuis plus de deux mois, le mouvement dit des « Gilets jaunes » secoue le pays. Loin de s’éteindre suite à vos premières décisions, il s’est poursuivi et amplifié, signe qu’elles ne suffisaient pas.

Il s’enracine. Il se structure. Il se propage. Certes, l’ampleur des mobilisations physiques, des manifestations, n’est pas au niveau de la sympathie, ou à tout le moins de la compréhension, ou de l'empathie qu’éprouvent les français à son égard. Celle-ci s’exprime non seulement par les sondages, mais aussi avec ces petits riens du quotidien qui en disent beaucoup. Ces signaux de basse intensité qui s'incrivent dans un quotidien banal.

Quelque chose de profond, de tellurique est à l’œuvre qui échappe à la collecte de l’information, des remontées institutionnelles car, d’une part la puissance des réseaux sociaux met en exergue certaines formes de radicalité qui ne sont que l’écume des choses et que, d’autre, en le  "criminalisant » avec des focus sur la violence, vous avez perdu les outils habituels d’évaluation des rapports de force. L’absence d’organisateur, de leader joue également en défaveur de sa visibilité. Avec le temps, tout s'en va. Peut-être. Ou pas. Pari risqué. Dangereux. Et qui ne sera pas sans générer d'autres frustrations. "Illusions perdues sont force d'avenir", écrivait le vieux Proudhon. Je ne suis pas proudhonien, donc je ne me réjouirai pas d'un refus d'obstacle. Ou d'une politique exclusive qui ouvrirait le champ des possibles à d'étranges aventures. 

Dans le même temps, certains ont choisi de le réduire à « one-to-one » hebdomadaire où les médias comptent les points et cherchent les images-chocs. Il est vain de penser que la situation se réduit à un affrontement entre les forces de l’ordre et des enragés du samedi. La police et les « gilets jaunes » ne sont pas deux bandes rivales.

Les « gilets jaunes » ne sont pas ces hordes de factieux prêts à déferler. Ils ne peuvent donc être traités comme du bétail que l’on contrôle par milliers, ni même en recourant à des techniques répressives assez singulières.

La colère des français a un sens politique. Il serait dangereux pour nos institutions de poursuivre sur la voie dangereuse de l’illusion permanente que vous empruntez en en faisant une jacquerie contemporaine de longue durée.


Après avoir minoré l’ampleur de la crise, vous avez proposé d’ouvrir un grand débat. Au-delà du fait même que celui-ci a déjà perdu de son sens car cette proposition est survenue bien tard, après beaucoup d’émotion, les conditions de sa sérénité ne sont pas réunies. Le calendrier et la méthodologie ne sont pas en phase avec les aspirations des français mobilisés, ni même et surtout avec l’urgence de la crise. Vous ne pouvez sans doute pas vous en rendre compte en raison de l’asymétrie d’information entretenue par des médias flagorneurs et la loi d’airain des oligarchies.

Ce débat ne sera crédible que lorsque vous aurez donné un sens positif, pour les français, à votre action, que le traitement de l’information sera assurée avec davantage de neutralité et que les communiqués officiels ne viseront plus à créer de la tension ou à « surjouer » la situation. Le colonel de La Roque ne réunit pas ses troupes. L’Action Française est moribonde. Les désordres ne menacent pas les Institutions mais sont des troubles à l’Ordre public rencontrés tout au long de notre Histoire. En vérité, ce qui menace une certaine manière de gouverner, ce sont les rassemblements partout en France de dizaines, de centaines de milliers de français depuis près de trois mois qui appellent à des changements profonds. De l’empathie et de la bienveillance tant à l’égard des français qui souffrent que des victimes sont indispensables pour esquisser un début de commencement de discussion et sortir de l’ornière.


Trop d’acteurs galvaudent, aussi, les revendications populaires, pourtant soulignées années après années par de spécialistes de disciplines que l'on a eu tort de négliger. Perdant tout sens des réalités, ils refusent d’admettre cette souffrance accumulée, depuis quatre décennies, que vous portez en héritage, parce que vous l’avez acceptée lors de votre investiture.

Bien des bêtises ont été dites sur, par des commentateurs avides de sensationnel, et parfois, oui, par certains gilets jaunes.

C’est un défi sans précédent auquel vous êtes confronté. Mais lorsque vous vous êtes présenté face aux français et aux françaises, vous connaissiez cette situation pour le moins compliquée.

Il vous appartient de comprendre et d’agir vite, en effet d’infléchir votre politique, mais aussi cette fameuse méthode. Ne croyez pas que le mouvement s’éteindra naturellement. Il pourra peut-être décliner mais la porte des gonds de l’Histoire s’est ouverte. Les déceptions françaises ont été verbalisées. Elles sont rassemblées. Tout ce ressemble à des manœuvres dilatoires sont mal ressenties.

Elles appellent un sursaut éthique, la prise en considération des préoccupations du réel, le renouvellement des outils démocratiques- avec le RIC, une meilleure représentativité, la fin des thérapies de choc qui appauvrissent les plus pauvres et relèguent le plus grand nombre vers des seuils d’inquiétude, et bien entendu et surtout de la justice sociale et fiscale.

Ces questions ne sont pas symboliques. Les français n’attendent pas de la poudre aux yeux, mais des mesures cohérentes et structurelles. Ils veulent réinventer le rêve français qui faisait de notre pays ce qu’il fût.

Il n’est pas déshonorant de prendre acte et d’opérer un changement de paradigme. D’autres chefs de l’Etat avant vous l’ont fait, en choisissant différentes options, dont le retour devant le corps électoral pour qu’il arbitre. En revanche, l’attente, le décalage dans le temps, le déni, la force ouvrent des options imprévisibles.

Un samedi chasse l'autre. Il y aura à nouveau une orgie d’images. Et une batterie de commentaires. Il faudra néanmoins leur donner du sens, hiérarchiser et distinguer l’essentiel de l’accessoire. Un sociologue parlait « d’acmé ». Une « acmé » de trois mois est-elle encore une « acmé » ? Ce n’est plus une fièvre que l’on soigne à coups d’antibiotique mais quelque chose qui vertèbre. Laisser pourrir la situation est une option. Celle-ci peut être une erreur et devenir une faute. L’imprévisible est toujours possible. Les frustrations peuvent mûrir sous des formes que personne de raisonnable n’attend. Ce serait un pari. Un mauvais calcul que de laisser le hasard décider face à la Raison qui commande. Les braves gens sont dans la rue. Accompagnés, en effet, d'exaltés, de radicaux. Mais cette convergence des colères ne doit rien au hasard. Ces braves gens ont été abandonnés. Relegués. Ils ont assisté, impuissants, au délitement des services publics, à la destruction du compromis fordiste, à la divergence extraordinaire des revenus. Et depuis quelques années à leur relégation territoriale.    

Bien entendu, le pourrissement a une fonction. Il permet d'éteindre ce noeud incandescent atteint quelque part autour de l'Etoile le 1er décembre. Il fallait sans doute que le thermomètre décline pour que le dialogue s'instaure. Mais ouvrir un échange sur des postulats refusés par les proscrits de la République- des campagnes aux faubourgs, des classes populaires aux classes moyennes exposées- est contre-productif. Il faut créer les conditions de la confiance. Sauf à vouloir refuser d'intégrer dans l'ordre politique les questions ouvertes. Et vouloir, ainsi, sacrifier, ceux évoqués plus haut sur un autel d'un modèle idéologique qui ne peut être partagé par la majorité des français.     

Dans l’intérêt général, pour les français et les françaises, y compris pour ceux et celles qui vous élus, pour ce qui fait la République même, c'est-à-dire le peuple Français, prenez acte de la force d'un mouvement qui va au-delà des avants et queues de cortèges, ce visible qui vient brouiller sa profondeur. Mais ce visible est la contrepartie de plusieurs décennies d'invisibilité.

Et pour ceux qui en ont le courage, répondez à qques questions d'un amateur (avec ses coquilles dont une amende bien amère)...Retour assuré à l'issue. 

https://goo.gl/forms/FYRCr9EW0NdyZxAk1?fbclid=IwAR21BR3gqFwI0XHK0-ifuUeY0uoyGhsA2OWbSoCwX-_avTCkAX9A2CuH4O8

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