Corps, État et Gilets jaunes

Corps contraint. Corps soumis. Corps brisé. Le corps est la force de travail de nombreux salariés. Celui-ci a longtemps été enfermé dans des analyses productives. Le sujet est rebattu. On savait bien sûr depuis les travaux de Georges Vigarello, et avant lui Michel Foucault que le corps était un sujet politique. Ces dernières années, la question du corps, comme rapport au pouvoir, était considérée avec une forme de bienveillance au travers de la prise en compte des risques psycho-sociaux et tous les enjeux du care. Je n'avais aucun doute sur la solide dose d'hypocrisie sous-jacente à ce logos. Mais jamais un homme de ma génération n'aurait pu imaginer que ce corps insurgé, avec la crise des Gilets jaunes, ne serait ramener à un si bas niveau de considération. Ce corps révolté doit être, peut être, moleste, roué, encage, humilié par l'appareil sans que toutes les bonnes âmes ne s'indignent. Peu leur chaut désormais que les corps contraints soient innocents de tous délits ou que le châtiment ne soit trop sévère. Ces lecteurs de l'Obs, ces auditeurs de LCI empreints naguère d'humanisme n'ont qu'une envie : que ces corps jaunes mères-célibataires, aides-soignants, ouvriers, artisans, naufragés du libéralisme, infirmiers et autres se taisent. Qu'importe que ces corps soient brisés, mutilés ou blessés. Ces corps doivent être ordonnés et soumis. On peut pourchasser la foule comme du bétail. La frapper comme des indigènes dans une colonie révoltée. La parquer sans habeas corpus. Mais si ces corps sont punis semaines après semaines-2000 blessés une paille, n'est ce pas- si ces corps ont peur (je pense à cette petite étudiante jaune qui n'osait se joindre à un cortège car il lui fallait traverser des cordons encagoules et casqués d'une police qui me semble moins républicaine avec cet attirail très excessif que celle que j'ai connue), ces corps font face à un Roi qui est désormais nu. Le pouvoir est nu car il n'a plus d'atout pour enchanter la scène politique. Certains principes élémentaires ne le sont plus. Moi l'Etat, je suis le peuple. Non, tu ne l'es plus. La séparation des pouvoirs héritière de 300 ans de tradition constitutionnelle... Volée en éclats. L'Etat dans cette crise a rouvert la question que l'on croyait réglée depuis le CNR, celle essentielle de sa fonction. L'état ne répartit plus. Il contrôle. Les gens. La foule. Les médias. La pensée. Chute vertigineuse. Tout ceci méritera que des philosophes prennent le relais de Foucault et de ses leçons au Collège de France, celles de 76 à 78. Amis penseurs, je compte sur vous pour m'éclairer et même si Ranciere et Badiou sont de solides contributions, parce que républicain et libéral(au sens où Alain l'était) j'attends une analyse ambitieuse sur ces questions... Qu'est ce que l'état post-moderne ? Est-il reduit à cette fonction pseudo sécuritaire qui est juste celle de l'ordre brut ? Et comment des individus prétendument libéraux peuvent applaudir sans vergogne à la soumission des autres et se voiler la face sur les outils de la coercition ? 

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