Chroniques de braise. III.

Novembre 2018 arrive. Et avec lui, cette cristallisation des événements.

Chroniques de braise. III.  

Novembre 2018.

La France s’apprête à célébrer le Centenaire de la Grande guerre. En France, ces commémorations ont un sens particulier, non seulement par l’événement sans nul pareil dans l’Histoire de France, mais aussi parce que l’on peut commodément raccrocher le petit wagon de sa médiocrité au grand wagon, celui de Rethondes. Il ne manque alors plus qu’à se figer en déclamant les mots magiques de  Clémenceau face au Parlement. Le soldat français devient le soldat de l’Universel. C’est bien pourquoi, le Chef de l’Etat ne veut pas déroger à la tradition. Au contraire, il souhaite conférer un lustre particulier à cet événement immortel. Je pèse mes mots parce que la Grande guerre c’est autre chose que la course à l’échalote des sergents de ville dans les rues de Paris. Ou la chasse aux indépendantistes basques ou corses. Rien ne souffre la comparaison avec le martyr quotidien de millions de français, mobilisés pour tenir la ligne. Obus, gaz, grenades, mitraille, conditions de vie, répression, bêtise du commandement. Nos pères ont eu droit à tout et aux pires horreurs.

Pendant le sacrifice de plusieurs générations de français, certains profitaient allègrement de la situation comme ces maîtres de forges qui, aujourd’hui membres du MEDEF, veulent nous apprendre le sens du mot « Sacrifice ». Plus de quatre années d’horreur sur lesquelles, les élites évitent de revenir de peur de raviver de vieilles plaies. On les passe pudiquement sous silence. Comme une trainée sanglante dont les conséquences déchirent encore certains départements ruraux. La dignité d’une célébration permet de désensibiliser. D’affadir la mémoire. Elle marque un temps où le Chef de l’Etat produit le sens qu’il veut donner. Alors, cette course à l’autorité, conduite contre le Chef d’Etat-major des Armées, ce goût des célébrations et du protocole de l’automne 2018, sont-ils des talismans contre les mauvais procès en illégitimité que subit Emmanuel Macron ? Son élection sent-elle  encore le souffre ?  Sa jeunesse est-elle un pêché qu’il veut absoudre sous les Ors de la République ? Ou bien ce faste républicain vise-t-il à poser sa stature d’homme d’ordre qu’il entend être ? Un peu de tout ça. Il fait-il partie de cette génération qui n’a pas connu le service national, et qui n’a pas choisi non plus d’être réserviste. En échange de quoi, pourtant ils sont nombreux à  se piquer de la chose militaire ?

Moins glorieux, les plus chagrins murmurent que ces commémorations permettront de faire oublier quelques pantalonnades dont la plus récente est celle de l’affaire Benalla. Ce vaillant mousquetaire, plus Ribouldingue que d’Artagnan, est encore dans tous les esprits. Ca n’est pas tous les jours, en effet, qu’un conseiller de l’Elysée fait le coup de poing dans les rues de Paris. De manière ridicule pour ce qui du balayage (pas technique le gaillard pour ce qui concerne la manchette-balayette). De manière plus grave sur ce que l’affaire dévoile des pratiques border-line, de petits mensonges d’Etat et certaines libertés prises avec le droit. Le tout dans une atmosphère de Patachon qui ajoute du grotesque aux combines les plus sordides. Cet Alexandre, qui n’est ni Grand ni Bienheureux, se révèlera plus malin que prévu et aujourd’hui encore son ombre plane. Inquiétante, alors, avec la  petite chasse privée au Muséum d’histoire naturelle, risible ensuite, l’affaire devient pleinement une affaire d’Etat quand les mensonges vont s’accumuler. On ment au sénat. A la presse. Tant de mensonges pour une affaire aussi médiocre. Son premier cercle, probablement le futur dernier carré,  a affronté le Sénat pour mieux lui masquer certaines petites choses. Notons en passant qu’il ne commettra plus ce pêché de mensonges avec la Haute-Assemblée. Le Sénat est devenu pour quelques temps encore, intouchable en raison de la crise des Gilets jaunes.

A ces foucades indignes, il faut ajouter le départ de Gérard Collomb, sorte de lutin du « Bois aux roches » pour les amateurs des aventures de « Johann et Pirlouit ». Vieux notable et fidèle de la première heure, Gérard Collomb incarnait ce bon sens des élus locaux.

Ce mois de novembre est donc attendu avec impatience. Même si les sondages sont satisfaisants- en France désormais 30% de satisfaction « sondagière » suffit désormais au bonheur présidentiel- le décrochage se fait avec l’opinion. Les commentaires de matamore du café du commerce, dont ceux à propos des « gaulois réfractaires », n’amusent plus. Ca fait belle lurette que les français ont prdu leurs illusions. Et ils ne sont sûrement pas des gaulois attendant la civilisation romaine pour découvrir les vertus du travail, de l’efficacité ou de la raison. Au vu de la bronca naissante, le Pouvoir commence à le comprendre. Un petit tour dans la Somme, dans la Meuse, sur l’Hartmannwillerkopf (« Le vieil Armand » disait mon grand-père, chasseur pyrénéen devenu alpin par ordre de mission) et en tous ces lieux où les français se sont sacrifiés, en silence s’il vous plait et en masse c’est mieux, permettront de les rassembler autour du Cher grand leader. C’est un pari. Perdu, comme on le constatera. Rien de ce qui a été programmé pour Novembre 2018 ne s’est passé comme prévu. Le temps effacera jusqu’à ces moments. Plus personne ne se souvient de ce Centenaire. Pire, il ne s’écoulera pas trois semaines pour les « Gilets jaunes » ne relèvent le défi de la Mémoire en prenant, symboliquement pour la plupart, l’Arc de Triomphe et la Flamme éternelle du Soldat inconnu. Tandis que des imbéciles et quelques ennemis de toujours de la République, héritiers des camelots du Roi, voudront saccager ces lieux immortels où souffle l’Esprit d’une Nation, ils seront bien plus nombreux à les protéger. Comme en serait-il autrement quand il s’agit du sarcophage symbolique du martyr du peuple français. Une France retrouvait sa mémoire, sous les yeux effarés de cette « France qui gagne » qui, elle, a perdu la raison et craignait de perdre la tête, voyant derrière chaque « Gilet », le fils naturel des amours contre-raison de Robespierre et Blanqui. L’Arc de Triomphe fait partie de notre imaginaire. Il faut s’y rendre, en octobre, lorsque les derniers rayons du frais soleil viennent rebondir sur ces murs qui se dressent à ce carrefour magique. Grande-Armée, Carnot, Kléber, Friedland, Foch, Hugo. Voilà des noms qui claquent et qui en imposent. Des lieux et des hommes. Les gloires françaises. L’Arc parle aux français, à l’instar du Panthéon mais en plus viril. Depuis son sommet, c’est tout Paris qui se livre à nous. Et tout converge vers cette flamme éternelle. Contemplez-même le taureau sculpté, celui de Mithra, et vous sentirez monter quelque chose venue des profondeurs du temps.    

N’étant pas un assidu des réseaux sociaux, c’est par les chaînes d’actualité- propriétés de groupes financiers tellement désintéressés qu’ils ont les acquises sans doute par un souci de pluralisme de l’information- que j’apprendrai, un beau matin, cette histoire d’appel à manifester contre la hausse des carburants. Une taxe face à l’effondrement du climat. Autant pisser dans un violon pour faire chanter les merles. L’appel d’une inconnue, à l’air un peu étrange, venue de Bretagne, lancé sur Facebook devenait « viral ». Tout est viral, en France, depuis la grippe « H1N1 ». Cet appel l’était également. Six millions de vues, ça commence à faire. La brave madame ne fût que le détonateur d’une crise plus profonde. Sur le coup, j’ai craint une sorte de « Tea party » à la française, mâtinée de conservatisme, avec quelques soubassements soporifiques d’officines néo-réacs. Un mélange qui me déplaisait vraiment beaucoup. Mon côté Radical-socialiste. Vous me direz Pierre Laval l’était aussi, alors je ne jurai pas de mes opinions de demain. Dénoncer les taxes et les prélèvements obligatoires, tout en surdéfendant la voiture, ça sentait, allez savoir pourquoi, un truc « too much ». La vidéo de Jacqueline Mouraud faisait écho à l’appel de deux routiers, dont Eric Drouet, que je soupçonnais d’une opération corporatiste. Ce dernier rebondissait sur la pétition lancée par une nommée Priscillia Ludosky qui avait déjà glané 225 000 signatures pour une baisse des prix à la pompe. Tout ceci me paraissait assez lointain, même je connais bien toute l’importance de la voiture, ayant grandi en banlieue périurbaine. Le sujet était sensible. Dans le même temps, comme disent les progressistes, le réchauffement climatique est là. L’urgence, nous la lisons tous les jours. Nos sols franciliens sont usés. Il suffit de jeter un coup d’œil dans les squares et les jardins. De l’herbe filasse surnage sur des plaques de terre morte. Et comme, en outre, on pollue pour le faire, la pétaudière est devant nous, avec une lente agonie de ce monde. Le pire, c’est qu’en période de grande crise, les premières victimes sont les plus modestes, les plus fragiles. Ainsi, lorsque l’on est pauvre, on subit les affres du climat avec davantage d’acuité, sans pouvoir y faire face. Nos civilisations sont menacées, c’est un fait incontestable. Et je me souviens de ce qu’il advint, voici seize siècles, lorsque la grande civilisation urbaine romaine s’effondra : les plus riches avaient pris leurs devants. En deux ou trois générations, ils se retirèrent dans leurs « latifundias », grâce à l’argent prélevé sur l’Empire bâti par la sueur et le sang des légionnaires, pauvres faut-il le préciser. Au même moment, des hordes de miséreux durent quitter les villes errant dans les campagnes sans ressources. Sensibilité sociale et conscience écologique, ne sont pas antinomiques. L’effondrement climatique guette, tout ceci sera lent comme un râle pénible, et il faudra nous préparer. Cependant si je dis oui à la transition écologique, oui, je refuse la punition pour ceux qui ont des contraintes, surtout lorsque l’on refuse de questionner le modèle. Le système. C’est à l’aune de ces réflexions que j’ai reçu les infos sur ce qui deviendrait le mouvement des « Gilets jaunes ». La genèse de tout ceci est sans doute un peu plus ancienne. De loin en loin, le « jaune » poussait. Mais pas assez fort qu’il ne s’introduise dansle grand espace médiatique.     

L’appel de la Pythie bretonne contre la taxe sur les carburants a, lui, résonné. Après une commémoration troublée le 9 novembre 2018, à Albert, par quelques-uns de ces « Gilets jaunes », la mécanique se met en branle. De petites choses. Un rond-point est bloqué au Neubourg. La contagion va se répandre comme la Grande Peur à l’été 1789. Mais, nous sommes, alors, dans les une phase symbiotique avec l’opinion. Le 14 novembre, le maire de Morbecque affiche la représentation d’un gilet sur la façade de la mairie. Tout part progressivement, mais dans un climat d’excitation qui gonfle. Les médias nous annoncent, alors, une forte journée de mobilisation pour le 17 novembre 2018. J’ai la conviction qu’il aurait pu éclater pour d’autres raisons et à un autre moment. Tout s’est enchainé comme un effet papillon. Le hasard et la nécessité. En tous cas, on annonce, bientôt, un premier samedi d’encerclement de Paris. Depuis la réforme de la PAC, jamais une telle menace n’avait semblé aussi sérieuse. La question est posée : les campagnes vont-elles monter à l’assaut de la capitale ? C’est avec réserve que j’observe, dubitatif, ces événements.

En effet, dès ses origines, le mouvement sent le soufre. Si l’appel a un visage, le mouvement, lui, est éclaté. Il rassemble des individus d’opinion et de confession différentes. Protéiforme dans ses modes d’action, il ne s’adossera, malheureusement pour lui, à aucune grande organisation. Ce sera sa force et son échec puisqu’il ne disposera que tardivement des relais d’opinion habituels. S’affranchissant des codes, va-t-il rejoindre la grande tradition nationale de l’Emeute ? Celle-ci fait partie de notre imaginaire, de nos mythologies. Elle a irrigué la vie politique comme un aimant (1789, 1830, 1848) ou un repoussoir (Février 34, Alger 58.. ). Son caractère imprévisible a de tout temps inquiété le Pouvoir qui, au fond a davantage besoin d'une opposition que du vide d'où peut surgir l'accident de l'Histoire. Comme en 1830 où Charles X perdit sa couronne en Trois petites journées. Cette sourde angoisse qui étreint l'Etat en France devant de nombreux mouvements est le fruit de cette philosophie émeutière hexagonale. En vérité, plus qu'une tentation "blanquiste", cette force tellurique triomphante n’a jamais été pensée (sauf en 58). Elle doit souvent à une inadaptation des rapports sociaux qui s’exprime dans la rue avec une majorité qui entraine l’effondrement du régime. Les grandes convergences ont été rares. Malgré la force de nos institutions, le danger prospère. Paradoxalement, la fin de la Guerre froide a ouvert des brèches pour de nouvelles formes de contestation. De subversions diront nos gouvernants. Mais depuis avec des acteurs qui ignorent tout des règles du jeu. Le 1er acte se jouera le 17 novembre. Un succès. Près de 300 000 manifestants pour le Ministère de l’Intérieur. Plus d’un million selon d’autres sources. Certes, même un million, ça n’est pas toute la France. Mais depuis quand un mouvement a-t-il rassemblé autant de français et de françaises d’origine et d’opinion si différentes ? La Manif pour tous, les Grandes grèves de 1995 ? Les manifs étudiantes de 1986 ? La loi sur l’Enseignement privé ? Plus que cette comptabilité, ce qui frappe l’opinion, c’est la couverture du territoire. Les ronds-points, les routes sont occupés. Il s’agit bien d’un blocage national. La France a retenu son souffle et elle s’est retrouvée à l’arrêt. Saisis par l’ampleur de la mobilisation, les français vont s’enhardir et poursuivre pendant plusieurs semaines l’occupation de ces bords de route. Ils pourront échanger, partager, se libérer du poids pesant de ces décennies de crise. Le samedi 17 a été la première grande étape de ces samedis de lutte. Il y en aura d’autres, mais entre ces épisodes du week-end, des centaines de milliers de français vont se retrouver dans le monde réel. Il faut nuancer ce récit. Le phénomène est fort dans les mondes périurbains et certains départements. Il n’occupera pas la même place dans les grandes villes. La Petite-Couronne est presque indifférente. Ne parlons pas de Paris. La ville des Révolutions s’est éteinte il y a bien longtemps. Aseptisée, métropolisée, elle rassemble des clones tristes qui sont plus proches de leurs cousins de Londres, de San-Francisco ou Canberra que des paysans des Causses ou des ouvriers lorrains. Modes de vie, de consommation, de pensée sont partagés à des milliers de kilomètres, mais ne le sont pas avec des français qui habitent à moins de cent kilomètres de leur domicile. C’est cela la mondialisation. Je n’oublie pas les quartiers populaires de la Capitale, et encore moins ceux de  banlieues. Le mouvement ne fera pas souche. Les fractures sont là. Elles seront encore plus prégnantes lors des élections européennes avec des votes si différents à deux ou trois kilomètres de distance. La Marne, pour un département que je connais bien, vous fera voter très différemment. La Métropole s’arrête à ses berges. A l’inverse, sur les ronds-points, ces français qui vivaient depuis des décennies à quelques mètres les uns des autres vont retisser les liens de la proximité. Une proximité physique et sociale. Certes, beaucoup de français n’iront pas manifester dans les grandes villes par crainte des débordements ou en raison des coûts. Ils resteront aussi au plus près car de nouvelles communautés vont se forger. Pour beaucoup se dissoudre très rapidement. Ennui, lassitude, hiver, tensions. Le manque de perspective éteindra ce mouvement du bout de la rue. Je sais, cependant, qu’il en restera toujours quelque chose. Un petit truc qui renaitra, de manière inattendue. Et lorsque cela surviendra, des idiots comme moi expliqueront avoir décelé ces petits signes qui précédaient le phénomène.                    

A compter du 15 novembre, je vais écrire assez régulièrement ces post. Les réseaux vont jouer un rôle déterminant dans l’extension de la crise, son entretien régulier, mais aussi, hélas, l’attraction des médias, du mouvement lui-même et du Pouvoir sur des questions plus marginales qui vont finir par faire perdre de vue l’essentiel.

« La colère des "gilets jaunes" après celle, plus régionale, des "bonnets rouges" semble marquer l'irruption sur la scène publique d'une France qui se sent, se croit, se vit comme ignorée. Tout ceci renvoie aux fractures « périphériques », bien sûr. Pas que, ajouterai-je, puisque quelques comptes politiques se règlent. Assisterons-nous à un feu de paille ? Un brasier ? Un peu de poudre de perlimpinpin jetée ? A cette heure, difficile d'y voir clair. Une chose est certaine : personne n'a pu capter toutes ces frustrations des classes moyennes craignant la paupérisation...Si le strict recyclage politique avait eu lieu, personne ne serait aussi fébrile. Un petit saut dans l'inconnu. Monôme ? Jacquerie ? Rassemblement poli...Samedi la réponse sera dans la rue... »

Le 17 novembre, je me rends sur les lieux des premiers rassemblements. Parisiens. Première surprise : le public que j’y rencontre est mien. Il est français version classes moyennes et populaires. Dans toute sa diversité. Sa complexité et sa richesse. Certes, j’y retrouve plus de provinciaux que je ne n’en croise habituellement. Ca tombe bien, je n’ai pas d’allergie à ces éleveurs de l’Aubrac dont le teint est buriné par le travail extérieur. Pas que je ne suis repoussé par ces types aux mains solides qui empoignent des parpaings sur les chantiers. Encore moins par ces femmes qui portent la dépendance en assurant les soins ou la logistique des EHPAD. Et puisque vieillir ne me fait pas peur, je comprends ces retraités aux petites pensions. Quant aux étudiants médiocres de facultés où s‘entassent les rejetons de la démocratisation de l’enseignement, sans trop d’espoir d’en sortir vainqueurs, ils sont mes fils et mes filles. Ainsi que des banlieusards, de lointaine banlieue, public particulièrement exposé à la hausse du carburant. Paradoxe, puisque l’on parle de voitures, le trajet a été facile puisque le périph était vide. On annonce près de 300 000 manifestants dans toute la France qui vont occuper non pas les rues, comme dans mes habituelles manifestations, mais plutôt les ronds-points. On manifeste près de chez soi. Une joie rageuse de pouvoir exprimer cette colère contenue depuis tant d’années et qui n’a pu trouver son débouché habituel auprès au travers des grandes organisations. Ce jour-là, les médias restent prudents. La nature du mouvement interroge encore. Mais d’ores et déjà, tout le monde a compris qu’il ne s’agit pas que d’une opposition ponctuelle à la hausse des carburants. Le pouvoir d’achat, la justice fiscale, l’égalité sont les premiers mots d’ordre mobilisateurs avec, bien entendu, de quolibets antigouvernementaux. Mais, cela fait partie de l’exercice. Le français est frondeur…

Dans les jours qui suivent, je retiens mon souffle, curieux de voir comment la situation va évoluer. Un mouvement sans organisation, ni leader, est-il voué à disparaitre ou peut-il durer. Et bien entendu, la question : comment sort-on de l’épreuve qui s’engage ? L’Etat semble perplexe. Comment et à quoi répondre ? Comment gérer le mouvement ? Les gilets jaunes, eux, fleurissent sur les voitures.        

 « C'était il y a 18 mois. Et depuis, l'eau continué de s'écouler sous les ponts de la Seine, la Loire ou la Garonne sans que rien ne redonne du sens à cette fragmentation douce et sournoise du Pays. Oui la cohésion des territoires est en danger. Plus que jamais, comme le disait Marcuse, l'homme aliéné vit dans sa structure aliénée. Après les colères discrètes des retraités, l'abstention inquiétante des banlieues, derrière les Gilets jaunes, il y des inquiétudes partagées par beaucoup. Il y a urgence à concilier un nouveau pacte social tandis que la Maison France est face à un défi écologique sans précédent ».

En vérité, les jours de semaine ne sont qu’un round d’observation. A l’approche du 24 novembre, deuxième samedi de mobilisation, tandis que les ronds-points s’étoffent, les grands médias se consacrent au mouvement, sans aller chercher les ressorts profonds qui jettent dans les rues des centaines de milliers de français. Cette France d’en-haut refuse de regarder la vérité dans les yeux. C’est à l’écume des choses qu’ils vont consacrer toute leur énergie. C’est bien connu, il n’y a pas de système en France. Juste un ordre naturel. Une France oubliée, méconnue, a soif de reconnaissance. Ce point est essentiel. Le pouvoir, isolé dans ses certitudes qui ne comprend les français que par des statistiques ou des notes- bien faites-, n’arrivera pas à réellement ouvrir le dialogue. Cette tâche est d’autant plus compliquée que tant de frustration accumulée interdit l’émergence d’interlocuteurs. Ce sera l’époque des visites discrètes de leaders plus ou moins autoproclamés ou adoubés à Matignon. C’est bien déjà d’un péril jaune qu’il est question…

Curieuse couleur, d’ailleurs et curieuse histoire dans sa relation au pouvoir que ce jaune qu’on ne saurait voir. Sans remonter à la période héroïque et inquiétante du jaune impérial chinois et des hordes mongoles, elle fût l'apanage des "Canaris jaunes", les gendarmes de l'Empereur, avant d'être celle des syndicats...patronaux pendant un demi-siècle. Mais ce jaune viendra égayer les ronds-points où de nouvelles solidarités émergeront pour quelques jours, semaines, rompant avec l'individualisme à laquelle notre époque semblait vouer. Curieuses semaines qui marqueront une rupture profonde, au moins pour les sociologues qui nous permettront un jour de savoir comment et pourquoi de telles multitudes ont pu converger, se rassembler. Le phénomène est, à défaut d'être unique, au moins singulier.      

En tous cas, la prudence médiatique aura tôt fait de se transformer en mépris. C’est en novembre que seront posés les principes de communication. Ne rien laisser passer. Faire focus sur le choquant, le bizarre, le scabreux. L’irruption dans l’espace public de tous ces braves gens, classes populaires périurbaines, ruraux et classes moyennes effraie des élites confortablement installées. Ils seront vite considérés comme l’étaient les « Jacques ». 

      Ces gueux sont laids. Sauvages. Barbares. Ils ne sont que l'ombre de la civilisation. On les retrouve donnant l’assaut au Château de La Roche-Guyon dans le « Piège diabolique ». Les portraits dressés sont si proches de la barbe hirsute, menaçante de « L’Affiche rouge ». Depuis ce très bon livre consacré aux "Classes laborieuses, classes dangereuses", je pensais, avec candeur, que nous avions  progressé dans nos regards sociaux. Ces derniers mois, mes convictions ont été un peu bousculées. Le mot est faible. Et les mots ont du sens. Hélas, on agitera des poncifs plus proches de l'Ancien régime que des Lumières. La Civilisation serait menacée par des hordes de loqueteux en guenilles jaunes. C’est vers Jules Moch plutôt que vers Grimaud que les regards se tourneront. La peur devienra un principe de gouvernement. Les nouveaux réactionnaires vont hanter les plateaux pendant des mois. Ils règneront en maîtres. Désignant. Accablant. Se focalisant sur les épiphénomènes pour oublier la trame générale. Et pendant ce temps-là, la France des bourgs et des hameaux, la France désindustrialisée, la France accablée par la pression foncière, la France de cette Diagonale du vide, la France des banlieues périurbaines, la France à l’aménagement impensé continuera de saigner.    

 

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