Camus: la fidélité à la beauté et aux humiliés

Albert Camus nous a quittés, il y a 60 ans, le 4 janvier 1960, son œuvre est si actuelle. Il la voulait fidèle à la beauté et aux humiliés. dans deux post, nous reviendrons sur les deux fidélités d'un auteur qui nous est si cher.

Albert Camus : la fidélité à la beauté et aux humiliés (I)

« Il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l'entreprise, je voudrais ne jamais être infidèle ni à l'une ni aux autres », voilà ce qu’écrivait Albert Camus dans l’Eté en 1954.

 
Alors oui l’écrivain algérois, disparu il y a soixante ans, a placé sa vie et son œuvre à l’enseigne de cette double fidélité, qui l’a conduit à choisir la révolte et a célébré avec une belle obstination la beauté du monde.
Camus a exprimé avec force une révolté collective, son cogito est bien connu, « je me révolte donc nous sommes » dit-il dans les premières pages de l’Homme révolté.
Ce mouvement de révolte, se dresse contre l’absurde.
L’absurde, cette rupture de l’acteur avec son décor, comme il le disait lui-même est accompagné de ce « silence déraisonnable du monde » face à ce « besoin de clarté de l’homme ».
Ce mouvement d’insurrection de l’esprit et du cœur se tisse dans un quotidien, presque insupportable par sa répétition.
« Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, Tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement » Le Mythe de Sisyphe, éditions de la Pléiade 1965, p 107


Camus est aussi et surtout issue de cette génération née de la guerre, et que Claude Roy a si bien dépeinte dans le second volet de son autobiographie « Nous ». Roger Grenier ami de Camus et fin connaisseur de son œuvre affirmait « nous avons fait la guerre, mais elle nous a fait »
Au sortir de celle-ci et lors d’un voyage aux Etats-Unis en 1946, l’écrivain nous livre une conférence qui mériterait meilleure connaissance : La Crise de l’homme.


De ce long texte, écrit par un jeune homme de 33 ans, se dégage une puissante méditation sur le monde et son devenir.
Cet écrit contient de nombreuses thématiques camusiennes qui irriguent son œuvre : la défense du bonheur, le refus de l’injustice, une foi dans l’homme, le goût de la vérité, la révolte.
Laissons notre écrivain, définir lui-même, l’essence de la crise de l’homme :
« Nous sommes dans les nœuds de la violence et nous y étouffons. Que ce soit à l’intérieur des nations ou dans le monde, la méfiance, le ressentiment, la cupidité, la course à la puissance sont en train de fabriquer un univers sombre et désespéré où chaque homme se trouve obligé de vivre dans le présent, le mot seul d’« avenir » lui figurant toutes les angoisses, livré à des puissances abstraites, décharné et abruti par une vie précipitée, séparé des vérités naturelles, des loisirs sages et du simple bonheur » La Crise de l’Homme, conférence 28 mai 1946. 


L’avenir qui se dérobe pour trop d’hommes est au cœur de la préoccupation de l’écrivain, il le dira la même année dans un éditorial du journal Combat « il n’y a pas de vie valable sans projection sur l’avenir, sans promesse de murissement et de progrès » Le Siècle de la peur, Combat, novembre 1946
Redonner aux hommes un horizon, qui pourrait autre chose que la laideur des faubourgs et le quotidien de misère.
« Au contraire, lorsque la pauvreté se conjugue avec cette vie sans ciel, ni espoir qu’en arrivant à l’âge d’homme j’ai découverte dans les horribles faubourgs de nos villes, alors l’injustice dernière, et la plus révoltante, est consommée : il faut tout faire, en effet, pour que ces hommes échappent à la double humiliation de la misère et de la laideur » Préface à « L’envers et l’endroit », éditions de la Pléiade 1965 p 7


Mais chez Camus, point de plainte, de lamento, mais un désir vif d’œuvrer sans relâche.


« Et c’est pourquoi nous devions lutter contre l’injustice, contre la servitude et la terreur, parce que ces trois fléaux sont ceux qui font régner le silence entre les hommes, qui élèvent des barrières entre eux, qui les obscurcissent l’un à l’autre et qui les empêchent de trouver la seule valeur qui puisse les sauver de ce monde désespérant qui est la dure fraternité des hommes en lutte contre leur destin. Et nous savions alors ce que nous devions faire en face de ce monde déchiré par sa crise »  La crise de l'homme op cit


Camus n’est pas étranger au monde, et au sort des hommes. Et dans ces moments, ou il est minuit dans le siècle, l’écrivain vit et expérimente « cette dure fraternité des hommes en lutte contre leur destin »
C’est à partir de la fraternité avec les hommes, que Camus assigne une double mission à l’écrivain « Le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression » car la fidélité aux humilies c’est de se tenir à coté de ceux qui subissent l’histoire comme il le souligne avec vigueur dans son discours pour le Nobel en 1957.


L’écrivain doit être « solitaire et solitaire » et ne pas se terrer dans une retraite confortable.

Dans sa dernière interview du 20 décembre 1959, Camus affirme « mais par volonté et réflexion, j’ai essayé de ne pas me séparer de mon temps » Venture, 20 décembre 1959
Il est au cœur de son siècle et la peste est son affaire, mais il ne désespère pas de l’homme et refuse cynisme et nihilisme.


La méditation de Rieux à la fin de la Peste résonne encore d’un écho si juste, « ce qu’on apprend au milieu des fléaux qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »
Cette conviction est remarquablement énoncée un an auparavant dans la conférence, la crise de l’homme « Le monde serait toujours désespérant s’il n’y avait pas l’homme, mais il y a l’homme et ses passions, ses rêves et sa communauté. Nous sommes quelques-uns en Europe à unir ainsi une vue pessimiste du monde et un profond optimisme en l’homme »


Camus n’est pas un moralisateur, il est engagé dans la vie et pour la vie. Ses éditos à Combat au moment de la Libération, pendant la guerre sont moins une leçon de démocratie qu’un cri de révolte, un appel pour des temps nouveaux.
« Le démocrate, après tout, est celui qui admet qu’un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s’exprimer et qui accepte de réfléchir à ses arguments. Quand des partis ou des hommes se trouvent assez persuadés de leurs raisons pour accepter de fermer la bouche de leurs contradicteurs par la violence, alors la démocratie n’est plus »


Le 12 octobre 1944, dans Combat, alors que l’après-guerre s’approche, Camus pense au visage de la société à venir
Ces mots doivent être gardés à nos esprits : « Mais l’ordre social, est-ce seulement la tranquillité des rues ? Cela n’est pas sûr. (…) sous le visage désordonné, les révolutions portent avec elles un principe d’ordre. Ce principe régnera si la révolution est totale. Mais lorsqu’elles avortent, ou s’arrêtent en chemin, c’est un grand désordre monotone qui s’instaure pour beaucoup d’années »
Il s’agit d’œuvrer pour le bonheur, de faire reculer, le malheur qui frappe les hommes. 
« C’est parce que le monde est malheureux dans son essence, que nous devons faire quelque chose pour le bonheur, c’est parce qu’il est injuste que nous devions œuvrer pour la justice ; c’est parce qu’il est absurde enfin que nous devons lui donner ses raisons. » La crise de l'Homme. 


« C’est pourquoi, si profondément décidés que nous soyons à aider à la fondation d’un ordre juste, il faut savoir que nous sommes déterminés à rejeter pour toujours la célèbre phrase d’un faux grand homme et à déclarer que nous préférerons éternellement le désordre à l’injustice »
Rien de durable ne peut se fonder sur l’injustice, Camus nous le dit sans détour et avec force.


L’écrivain est aussi attentif aux bouleversements à venir avec beaucoup de clairvoyance
« De toutes parts, en effet, les civilisations colonisées font entendre leurs voix. Dans dix ans, dans cinquante ans, c’est la prééminence de la civilisation occidentale qui sera remise en question » Le monde va vite Actuelles 1944 1948

 

Les mots de Camus n’ont pas perdu leur vigueur, ni leur exigence. La crise de l’homme se poursuit autrement, et le cauchemar de l’histoire s’habille de la violence de nos temps exagérément soumis aux désordres économiques. L’homme est désormais broyé par des logiques mécaniques et comptables.
Nos gouvernements depuis plus de trois décennies et particulièrement celui présentement à l’œuvre, croient fonder un ordre sur l’injustice et la brutalité. La marche forcée vers le tout marché retire à plus d’un citoyen l’espoir d’un murissement ou d’un progrès pour l’avenir.
Alors avec Camus, nous devons modestement faire quelque chose pour le bonheur et œuvrer pour la justice et nous tenir du côté des humiliés et de ceux qui subissent l’histoire.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.