Camus : la fidélité à la beauté et aux humiliés ( II)

Ce texte fait suite au premier post en hommage à Albert Camus. Il est consacré à l'amour du monde si présent dans l'œuvre de l'auteur.

Camus : la fidélité aux humiliés et à la beauté (II)

« Nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait part de tout équilibrant l’ombre et la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu’elle n’exalte pas » l’exil d’Hélène, In l’Eté 1954.


Cet extrait contient à lui seul, bien des thèmes camusiens : l’amour du monde, le souci de la mesure, si présent dans la « pensée de midi » qu’il défend, et celui de ne jamais séparer l’ombre de la lumière, l’envers de l’endroit.


Camus, est souvent resté dans les mémoires scolaires, comme l’auteur de la Peste et de l’Etranger. Deux textes remarquables et inépuisables, mais qui à notre sens, ont pu laisser accroire, lorsque lus trop vite, à un écrivain ombrageux. 


Pourtant il n’en est rien, Camus le dit dans le texte de la préface à la réédition de « L’Envers et l’endroit » en 1958, qui me paraît être la meilleure clef d’entrée de l’œuvre, tant elle rend compte de sa vocation d’artiste, sa fidélité aux siens, la défense des humiliés, et une intense célébration du monde.
Le sens de son œuvre n’y dévoile « rien ne m’empêche en tout cas de rêver que j’y réussirai, d’imaginer et que je mettrai encore au centre de cette œuvre l’admirable silence d’une mère et l’effort d’un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence et la conscience aigüe et douloureuse d’une œuvre à venir »
Camus sait que le travail réalisé n’est qu’un début et que cet effort doit être prolongé


« Voilà pourquoi, après vingt années de travail, et de production, je continue de vivre avec l’idée que mon œuvre n’est même pas commencée » préface à l’envers et l’endroit


Le modeste admirateur de Camus, que nous sommes a pu lire cette phrase nombre de fois et à chacune d’entre elles, le cœur s’est serré et la mélancolie est venue nous assiégée en pensant au destin tragique de l’auteur.


Alors restons encore un peu de temps près de cette préface. Camus se situe entre histoire et soleil. Il est prêt à s’engager pour que les hommes conservent dignité et avenir, mais aussi, il est résolu à s’enivrer du bonheur d’exister, de goûter jusqu’à l’ivresse aux beautés du monde. Soudain, nous pensons à Semprun qui disait dans ce magnifique texte « Mon dernier voyage à Buchenwald » « Pour la dernière fois, donc, le 11 avril, ni résigné à mourir ni angoissé par la mort, mais furieux, extraordinairement agacé à l'idée de n'être bientôt plus là, dans la beauté du monde, ou bien, tout au contraire, dans sa fadeur grisâtre - ça revient au même, dans ce cas précis -, pour la dernière fois je dirai ce que je pense avoir à dire. »
« Être dans la beauté du monde ». Quel sens de la formule, car il ne s’agit pas d’être à côté, ou près mais tout à l’intérieur, presque une communion. Camus, lui aussi confronté au « cauchemar de l’histoire » (Joyce) a voulu placer sa vie dans la beauté du monde. Il n’a pas voulu conspirer contre lui, contre elle.
Il le dit avec poésie et justesse et fait du soleil, l’ambassadeur de cette beauté.


« Je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire, le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. Changer la vie, oui mais non le monde dont je faisais ma divinité » préface à « L’envers et l’endroit », la Pléiade 1965 P 6.
On peut encore s’aventurer dans cette préface pour retrouver l’auteur qui revient sur le chemin parcouru depuis ses premiers essais « je n’avais pas encore traversé les temps du vrai désespoir. Ces temps sont venus et ils ont pu tout détruire en moi, sauf justement l’appétit désordonné de vivre. Je souffre encore de cette passion à la fois féconde et destructrice qui éclate jusque dans les pages les plus sombres de l’Envers et l’Endroit »
Amour du monde, appétit désordonné de vivre, le portrait de Camus peut continuer à apparaitre si l’on se plonge aussi dans les interviews de sa fin de vie, il dit à son ami Brisville « Hélas, oui. J’aime les jours éclatants, la vie libre »


Camus était un incroyable vivant, qui n’a jamais oublié de célébrer la beauté du monde, mais là encore il ne la voulait pas que pour lui seul. Comme pour ses révoltes qui étaient collectives, il voulait que le plus grand nombre échappe à la laideur du monde et son cortège de misère.
La beauté du monde et aussi des rencontres est si présente de bien des façons dans son œuvre qui est foisonnante et féconde. La passion du monde chez Camus s’inscrit dans une géographie. Elle n’est pas que méditations ou rêveries, on peut la suivre à la carte


Les lieux de beauté dans l’univers Camusien sont d’abord et avant tout méditerranéens. Jeune, il a lu avec émerveillement Gabriel Audisio, « jeunesse de la méditerranée ». Texte fondateur, qui nourrit aussi son envie d’écrire. En 1937, alors qu’il n’a que 24 ans, il prononce une conférence, avec lyrisme et ferveur.
« La patrie ce n’est pas l’abstraction qui précipite les hommes au massacre, mais c’est un certain goût de la vie qui est commun à certains être, par quoi on peut se sentir plus près d’un Génois ou d’un Majorquin que d’un Normand ou d’un Alsacien. La méditerranée, c’est cela, cette odeur, ce parfum qu’il est inutile d’exprimer : nous le sentons tous avec notre peau » la nouvelle culture méditerranéenne 1937, la Pléiade Edition de 1965 p 1323.
« Ce goût triomphant de la vie, ce sens de l’écrasement et de l’ennui, les places désertes à midi en Espagne, la sieste, voilà la vraie Méditerranée et c’est de l’Orient qu’elle se rapproche » Ibid. p 1325
Mais Camus ne veut pas d’un nationalisme du soleil, ne veut pas exalter une culture pour séparer ou détruire.


« La culture ne se comprend qu’au service de la vie, que l’esprit peut ne pas être l’ennemi de l’homme » ibid. p 1327 ;


La Méditerranée est l’espace de ses émerveillements et de sa célébration attentive et sensuelle du monde. Pour beaucoup d’entre nous, Noces à Tipasa et retour à Tipasa dans l’Eté de 1954 restent des textes décisifs. Camus a trouvé les mots justes pour qualifier son expérience tout entière inscrite dans le présent : Des noces avec le monde.


« Etreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort » Noces à Tipisa, la Pléiade, édition 1965 p 58.


Il faudrait si ce n’est déjà fait écrire, un livre qui aurait simplement pour titre, « Camus et le soleil ». Dans son beau projet avec René Char de la fin de sa vie, un ouvrage original vit le jour et prit le nom de « La postérité du soleil », éternité des rayons dans lequel le regard de l’auteur nous contemple encore.
Il fait corps avec la beauté du monde, la savoure. A la lecture de ses mots, l’un des thèmes si présents dans l’œuvre de Camus surgit, celui de l’amour. Il traverse les œuvres quelle qu’en soit la couleur : la Peste, l’Etranger, le Malentendu, le Premier homme. Nous comprenons mieux pourquoi après l’absurde, la révolte, Camus souhaitait entamer un nouveau cycle de l’œuvre consacré à l’amour.


Camus s’émerveille donc de la méditerranée, que son professeur de philosophie Jean Grenier a célébré avec la même ferveur dans ses « Inspirations méditerranéennes » ou dans « sagesse de Lourmarin ». Textes qu’il faut lire en tenant d’une autre main, ceux de Camus. 


Les pas de Camus, le conduisent aussi en Italie. Il s’y rend pour la première fois après l’échec de son premier mariage avec Simone Hié.
« J’entre en Italie. Terre faite à mon âme, (……) je me promène tout le jour : de la colline, je descends vers Vicence ou bien je vais plus avant dans la campagne. Chaque être rencontré, chaque odeur de cette rue, tout m’est prétexte pour aimer sans mesure »
« Après l’éblouissement des heures pleines de soleil, le soir vient, dans le décor splendide que lui font or du couchant et le noir des cyprès. Je marche alors sur la route, vers les cigales qui s’entendent de si loin. A mesure que j’avance, une à une, elles mettent leur chant en veilleuse, puis se taisent. J’avance d’un pas lent, oppressé partant, par tant d’ardente beauté. Une à une, derrière moi, les cigales enflent leur voix puis chantent : un mystère dans ce ciel d’où tombent l’indifférence et la beauté » L’envers et l’endroit


La beauté l’entoure, l’émerveille, le laisse sans voix. « Carnets I » rend compte de ce voyage italien , de Florence en particulier, mais aussi de Fiesole, Vicence.
Les mots de Camus dans ce carnet sont enivrants « lécher sa vie, l’aiguiser, l’aimer comme on cherche le mot, l’image, la phrase définitive, celui ou celle qui conclut, qui arrête, avec quoi on partira et qui fera désormais toute la couleur de notre regard »


La beauté de la vie, Camus la traque en Grèce aussi lors d’un voyage en 1958, elle est aussi présente dans les rencontres qui ajoutent à la luminosité des jours, un éclat particulier. Char est de ceux-là, Grenier, Roblès, Brice Parrain et sans compter les femmes qu’il a aimées.


Avant de poursuivre dans les terres camusiennes de ce qui sera, la troisième partie de cet hommage, laissons deux citations encore de notre auteur qui souligne encore une fois la force de l’amour dans son œuvre.


« Si j’avais à écrire un livre de morale, il aurait cent pages et 99 seraient blanches. Sur la dernière, j’écrirais- « je ne connais qu’un seul devoir celui d’aimer » Et pour le reste, je dis non, je dis non de toutes mes forces » Carnet I.
L’amour qui attendait de toutes ses forces, que l’auteur nous livre ses pensées, ses impressions. Et comme les deux premiers cycles, il nous aurait offert une pièce et un essai et un roman. On peut penser que le « Premier homme » est le moment inaugural de ce cycle.


Et pour conclure provisoirement nos mots, suivre l’auteur qui affirme dans « La postérité du soleil » ouvrage écrit à deux voix avec R Char
« A la fin de l’automne, sous la lumière inquiète, viendra l’olivaison. Sur ma face levée vers toi sauteront les petits fruits et lisses. La jouissance est une pluie fraiche » la postérité du soleil in la Pléiade édition de 2006 p 708.


Les noces avec le monde commençaient dans les premières pages de « l’envers et l’endroit » ont continué jusqu’aux derniers jours de 1959.
Le soleil, l’amour, la vie libre, le bonheur des corps, Camus s’est réjoui d’être un vivant et il l’a fait savoir, l’a écrit, l’a dit.


Camus dans son dernier volume de Carnets, nous livre ses mots préférés qui condensent les thèmes de toute son œuvre « le monde, la douleur, la terre, la mère, les hommes, le désert, l’honneur, la misère, l’été, la mer »


Beauté méditerranéenne, beauté marine.

 

 

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