«Propriété sociale»: Piketty devrait également s’inspirer de Robert Castel

Dans son nouveau livre, Thomas Piketty réhabilite la notion de propriété sociale. Celle-ci a déjà fait l'objet d'une théorisation par le regretté Robert Castel : pour la défendre, il ne s'agit pas seulement de lutter contre les inégalités, mais aussi contre la marchandisation du travail.

Le nouvel ouvrage de Thomas Piketty est sans conteste l’événement éditorial de la rentrée de septembre. Comme le précédent, Le Capital au XXIe siècle, il est promis à un grand succès. Ce nouvel opus regorge de propositions nouvelles et enrichit notre regard sur les inégalités.

Plus encore, il replace au centre du débat la notion de propriété, après une bien trop longue éclipse. Faut-il rappeler pour les plus oublieux, combien cette question a été centrale dans le socialisme ? Mais cette doctrine a disparu du continent européen à la fin des années 1970. Il n’en est resté que le nom dans des partis convertis au marché avec enthousiasme.

Piketty offre donc par son vaste travail l’occasion, pour la gauche, de trouver un support doctrinal inattendu. Dans cette entreprise, il réhabilite la notion de de propriété sociale, entendue comme une association plus décisive des salariés à la prise de décision des entreprises ou encore à la propriété de celle-ci.

Mais ce terme, certes n’appartenant à personne, a déjà fait l’objet d’une élaboration ancienne. Ses premières occurrences se trouvent dans la doctrine sociale de la Troisième République chez des personnes comme Alfred Fouillée, que le sociologue Robert Castel a su exhumer, préciser et renouveler.

Rappelons les grandes articulations de l’approche de R. Castel. Ce dernier indique, que face à l’individu libéral du XIXe siècle, dont la propriété est la garante de sa sécurité économique, se trouvent des gens de peu, manœuvres et prolétaires qui vivent au jour la journée et dont la condition est bien souvent rude et indigne. En somme en dehors de la propriété, point de salut. Karl Marx sur le sujet nous a laissé des réflexions décisives.

Castel se livre alors à la genèse de la condition salariale dans son maître ouvrage Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat. Une histoire qui nous conduit du Moyen-âge, à nos jours. Vaste ouvrage qui nous rappelle que la condition de salarié n’a connu qu’une certaine amélioration lors des années 1950-1970.

Une société salariale au cours des Trente Glorieuses, dont l’aliénation et l’exploitation ne disparaissaient pas mais qui étaient atténuées d’une certaine manière par la propriété sociale, ce que Castel nomme « la propriété des non-propriétaires ». Ses premières manifestations remontent à la fin du XIXe siècle, et elle peut se définir comme un ensemble de droits assis sur le travail : la protection sociale et le droit du travail. Ces droits fondés sur le travail, représentent ce que Castel nomme les supports. L’individu pour pouvoir exister pleinement à besoin de s’inscrire dans des collectifs. Le « je » en somme a besoin d’un « nous ». Il est, de la sorte, affilié.

Le travail tend à devenir alors dans ce cadre un projet (assurances chômages, CDI, mensualisation, présence des syndicats dans l’entreprise, loi sur le licenciement) et non plus une simple marchandise, ayant une valeur d’usage et d’échange.

La propriété sociale s’inscrit plus largement dans un processus de socialisation des économies de l’après-guerre et donc de démarchandisation de l’économie. Karl Polanyi parlerait de « réencastrement » de l’économique et du social. Mais comme le souligne Castel dans de nombreux travaux du début des années 2000, la société salariale fait l’objet d’une déstabilisation dans le sillage de la crise de 1970, qui n’était rien d’autre qu’un changement de régime capitaliste. 

La remarchandisation du monde et donc la libération des forces de marché ont déstabilisé la propriété sociale, assimilée à des rigidités ou de la crispation corporatiste. La flexibilisation du marché du travail, les réformes des retraites, la fragilisation de la sécurité sociale sont autant d’expression du démantèlement de cette propriété sociale.

Castel indique alors l’émergence d’un précariat comme signe tangible de la remise en cause de cette propriété, situation durable dans laquelle des individus se trouvent éloignés durablement de l’emploi ou abonnés à des emplois instables.

Piketty, dont la voix porte aujourd’hui, devrait se saisir de sa critique de la propriété capitaliste, pour défendre la propriété sociale au sens de Castel. Sa déstabilisation nourrit les inégalités et fomente les tensions sociales. Plus profondément, il en va de notre démocratie.

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